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Marius Gilbert (ULB): "On ne verra les effets des nouvelles mesures que dans une semaine"

Du personnel hospitalier sud-coréen dans un centre de dépistage en "drive in". Le dépistage systématique est l'une des clés du succès de la stratégie de ce pays, souligne Marius Gilbert. ©REUTERS

Tous les pays qui sont parvenus à contenir voire endiguer le virus avaient pris des mesures fortes, souligne l'épidémiologiste de l'ULB.

La Belgique n'aura pas été parmi les pays les plus proactifs d'Europe face au coronavirus, constatait jeudi l'épidémiologiste Marius Gilbert, de l'Université libre de Bruxelles, avant que le gouvernement fédéral n'annonce de nouvelles mesures. Il faudra attendre une semaine pour en voir les effets sur le nombre de cas

Un lockdown à l’italienne en Belgique, ce n’est qu’une question de temps?

Les seuls pays qui ont réussi à endiguer leurs épidémies ont mis en place des mesures très fortes. La Chine, avec un lockdown à peu près total, ce qui est un peu effrayant du point de vue de l’impact sociétal que ça pourrait avoir. Mais il y a d’autres exemples. Tous les regards se portent vers la Corée du Sud parce qu’ils ont réussi à contenir une épidémie de grande ampleur en s’appuyant sur deux stratégies. D’une part, la fermeture de l’ensemble des écoles, limitation des événements publics, recommandation très forte au télétravail. Et d’autre part, un suivi des patients et un dépistage systématique. Ils ont ainsi réussi à venir à bout de l’épidémie: la faire ralentir, puis diminuer jusqu’à un nombre de cas très faible.

Le danger sociétal, c’est la croissance exponentielle de la maladie, parce que c’est celle-là qui nous amène en droite ligne dans une situation à l’italienne, avec des saturations du système hospitalier et tous les drames auxquels cela peut amener.

La Chine a passé le pic de la contamination: c’est un signal important?

Oui. De retour de leur mission en Chine, les experts de l’OMS  ont fait un rapport très clair: pour pouvoir endiguer ces épidémies-là, des mesures basées sur la bonne volonté, les comportements individuels, sont un préliminaire, elles permettent éventuellement de ralentir un peu les choses, mais si on veut vraiment renverser la courbe de l’épidémie, il faut passer par des mesures plus fortes.

Avec dix fois moins de cas que la Belgique, l'Irlande a annoncé la fermeture de ses écoles et l'annulation de tout rassemblement à l'intérieur de plus de 100 personnes. La Belgique a-t-elle trop tardé à prendre des mesures fortes?

Ce qui est important ce n’est pas tellement le nombre de cas, c’est la vitesse à laquelle on observe un doublement des cas. Mais on va vers un renforcement des mesures, c’est inéluctable. Tant qu’on n’arrive pas à ralentir la vitesse de nouveaux cas, on s’expose à ce que nos systèmes de santé soient complètement dépassés d’ici une dizaine de jours.

Comment savoir si on va assez vite ou pas?

"Dire qu’on a trop tardé, c’est difficile: il faut toujours garder une proportionnalité entre les actions qu’on va prendre et le risque."
Marius Gilbert
ULB

Les mesures qu'on prend aujourd’hui, on n'en verra l'effet sur un ralentissement du nombre de cas que dans une semaine. Ce qui nous rapproche déjà dangereusement de saturations hospitalières potentielles. Il faut garder un temps d’avance sur l’évolution épidémique. On a quelques centaines de cas, il est évident qu’aujourd’hui notre système de santé a toutes les capacités pour les gérer. Le nombre de cas pourrait doubler, voire quadrupler, on a encore de quoi agir. Mais si on agit au moment où les structures de santé commencent à être saturées, il est trop tard.

60% à 70% de la population allemande pourraient être infectées, a dit Angela Merkel. Alarmiste?

Oui, c’est un chiffre alarmiste. Dans la province chinoise d’Hubei, au bout du compte, il y a à peu près une personne sur 1.000 qui a été infectée. Ce nombre de 60%, c’est un nombre théorique si on laissait une épidémie se propager sans rien faire. Je pense qu’il n’y a aucun pays européen qui va faire ça.

L’épidémie se propage en Belgique avec une dizaine de jours de décalage par rapport à l’Italie: profite-t-on de ce temps pour tirer des leçons de la gestion de la crise dans ce pays?

"On n’est pas les premiers à réagir, et j’espère qu’on ne sera pas les derniers."
Marcus Gilbert
ULB

On profite de toutes les expériences de tous les autres pays. Au niveau belge, on a nos forces et nos faiblesses. Par rapport à la Chine par exemple, une de nos forces c’est notre réseau de médecins généralistes, en qui les personnes ont confiance: il peut faire un premier filtre pour éviter la saturation des hôpitaux. On a une très bonne couverture en hôpitaux et nombre de lits, en particulier de lits de soins intensifs par habitant.

Une de nos difficultés, c’est le mille-feuille institutionnel, qui fait que notre réponse n’est pas forcément aussi rapide, implique beaucoup de concertation à différents niveaux de pouvoir tant dans la prise de décisions que dans leur application. Effectivement, ça peut un peu retarder les choses. Mais dire qu’on a trop tardé, c’est difficile: il faut toujours garder une proportionnalité entre les actions qu’on va prendre et le risque.

On part plus tard, c’est une chance. Ce jeudi, on avait environ 80 nouveaux cas, c’est significatif: ça veut dire que si on n’intervient pas dans trois jours on serait à deux fois plus, et quatre fois plus dans une semaine. Ça peut aller très vite.

Au rayon des faiblesses de la Belgique, il y a aussi de faibles capacités en matière de dépistage. Vous le disiez pourtant: c’est un des points clés qui a permis à la Corée du Sud de vaincre le virus.

C’est une de nos faiblesses pour le moment, il faut composer avec: il y a une limite dans la quantité de tests diagnostic qu’on peut faire, qui est liée à des contraintes d’approvisionnement de réactifs, qui sont elles-mêmes liées au fait que les fournisseurs sont très centralisés, soumis à des demandes simultanées de la plupart des pays confrontés à l’épidémie. Ça n’a rien de spécifique à la Belgique, mais c’est vrai que c’est un handicap, parce que ça nous empêche de confirmer le diagnostic de personnes faiblement malades pour qu’elles s’isolent.

"Je pense que les États-Unis vont vers une crise sanitaire majeure."
Marius Gilbert
ULB

En Europe, les États échangent des informations sur leur gestion de la crise, mais ont agi jusqu'ici en ordre dispersé. Ça donne l’impression d’une réaction européenne assez peu coordonnée, est-ce un problème?

Au niveau européen, l’European center for disease control fournit des recommandations au niveau européen pour essayer de s’assurer que les choses ne se passent pas trop en ordre dispersé. Mais à l’intérieur de ça, la question de la santé publique est éminemment politique parce qu’elle touche directement aux peurs des citoyens. Donc chaque gouvernement doit composer avec la sensibilité de son opinion publique. On comprend sur cette base qu’il y ait des variations assez importantes d’un pays à l’autre. Donc, outre le fait que chaque pays européen est dans une situation épidémiologique différente, les gouvernements adoptent une attitude tantôt proactive, tantôt réactive. On a vu qu’une approche trop réactive, comme en Italie, est problématique...

Vous classez la Belgique parmi les proactifs ou réactifs?

Je dirais entre les deux: on n’est pas les premiers à réagir, et j’espère qu’on ne sera pas les derniers, je ne le pense pas.

Votre réaction à la décision des États-Unis d'interdire les vols depuis l'Europe pendant trente jours: sage ou excessif?

C’est tout à fait excessif. C’est typique de Trump: considérer que la menace est extérieure, alors que l’épidémie est déjà tout à fait présente aux États-Unis, avec des foyers actifs. Plutôt que de consacrer son énergie à aider les Centers for disease control (agences américaines de santé publique) pour contrer l’épidémie aux États-Unis, il agite le fantasme de cas importés en provenance d’Europe en laissant croire qu’en empêchant le transport, il va aider les Américains. C’est de la pure communication à mes yeux.

Il risque lui-même d’avoir un problème en raison d’un système de soins de santé moins accessible?

Je pense que les États-Unis vont vers une crise sanitaire majeure, oui. Pour l’instant, on a une réaction de la part de la présidence américaine qui est plutôt confuse, alors qu’il faut des directions claires; il y a des problèmes de diagnostics; et le facteur d’inégalité d’accès aux soins en raison de la privatisation des soins de santé, toute une fraction de la population n’a pas accès aux soins de santé, comment vont-ils gérer ça?

 

  • N.B. Cette interview a été réalisée et publiée avant l'annonce par la Première ministre de nouvelles mesures qui entreront en vigueur à minuit dans la nuit de vendredi à samedi.

 

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