analyse

Mi-avril, le retail aura perdu deux milliards: comment sauver les magasins?

Depuis les mesures de confinement, les grandes artères commerçantes sont vides. ©EPA

Pierre-Alexandre Billiet, paton de la plateforme Gondola, propose toute une série d'intiatives pour sauver le secteur de la distribution du marasme.

Alors que la distribution alimentaire semble "profiter" de la crise – par rapport à la même période en 2019, elle a vu ses revenus grimper de plus de 250 millions d’euros depuis les premières mesures de confinement –, les magasins non alimentaires, désormais fermés, boivent la tasse. "Attention, les supermarchés alimentaires vont eux aussi souffrir suite au recul du pouvoir d’achat, prévient Pierre-Alexandre Billiet, patron du groupe Gondola spécialisé dans le retail (magazine, formations, événements). L’expert estime ainsi qu’entre le 15 mars et le 15 avril, la distribution perdra plus de 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

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Selon Gondola, la distribution aura perdu plus de 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires entre le 15 mars et le 15 avril.

Pour soutenir le secteur, il invite à réfléchir à l’après-crise et propose une série d’initiatives. N’engageant que lui, certaines paraissent protectionnistes et font appel à l’État providence, mais l’heure n’est pas aux tergiversations: "Il faut agir."

La première consiste, une fois le confinement levé, à donner la priorité d’ouverture aux enseignes qui vendent des produits locaux. "On va à nouveau se ruer sur l’industrie mondiale, avec un risque de pénurie de matières premières. Il va donc falloir devoir développer une forme d’autonomie", explique-t-il. "Les magasins qui achètent localement auront plus de résilience et plus de chance de survivre après la phase de sauvetage financier."

Une autre mesure consiste à mutualiser les fonds de roulement, c’est-à-dire, pour l’État, à subvenir via des prêts à taux zéro aux besoins de cashflows des magasins en échange de leurs datas de vente. "Les enseignes de mode, par exemple, sont occupées à acheter les collections d’hiver mais comme elles sont fermées, elles n’ont plus les fonds nécessaires", observe Pierre-Alexandre Billiet. "En échange de fonds, elles partageraient leurs données (qui achète quoi, où, pour combien…) car aujourd'hui personne ne connait les chiffres du marché, sauf sur base d'études ad hoc ou déclaratives. Or, disposer de datas est une condition sine qua non pour gérer le commerce à long terme."

Soutenir l'économie locale

Troisième idée: inciter le chaland à acheter local. "Chaque année les Belges dépensent 10 milliards dans des magasins ou sur des sites étrangers", rappelle le CEO de Gondola. "Plutôt que de lui donner un chèque en blanc avec le risque qu’il aille acheter sur Amazon ou Alibaba, donnons-lui des sortes d’abonnements à des chaînes locales une fois les magasins rouverts."

Autre suggestion, originale elle aussi: la prise de participation de l’État dans des coopératives rassemblant à la fois les producteurs et les distributeurs. Il en appelle ainsi à la solidarité dans un secteur où les relations sont souvent tendues. "L’État jouerait le rôle de banque dans ces coopératives, pour réguler les achats et les ventes de ces participations. Soutenir la totalité de la chaîne alimentaire est une condition pour la survie de tous les acteurs."

"Dans les business schools, on apprend à vendre, à investir, créer des entreprises, les fusionner, mais rarement à acheter et jamais à consommer. Apprenons aux futures générations à acheter et consommer juste."
Pierre-Alexandre Billiet
CEO de Gondola

Par ailleurs, alors que les grands pays (États-Unis, Allemagne, France) ont annoncé vouloir injecter des centaines de milliards d’euros pour soutenir leur économie, Pierre-Alexandre Billiet craint que cette masse d’argent ne fragilise les entreprises belges qui pourraient plus facilement passer dans ces mains étrangères. Il suggère donc "un plan pour que nos bijoux de famille soient protégés et éviter un nouvel exode des centres de décision belges".

L’expert lance encore trois idées. Un: le lancement d’une plateforme de blockchain nationale, l’intelligence artificielle devant permettre selon lui aux petits magasins de regrouper leurs achats et investissements sans perdre leur autonomie. Deux: le soutien à l’économie circulaire, locale, plutôt qu’à une économie axée sur la croissance et le volume. Trois: l’éducation. "Dans les business schools, on apprend à vendre, à investir, créer des entreprises, les fusionner", relève celui qui est aussi professeur à Solvay, "mais rarement à acheter et jamais à consommer. Apprenons aux futures générations à acheter et à consommer juste. Elles se porteront mieux, et notre économie aussi."

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