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interview

Michel Goldman: "Le défi le plus important, c'est de faire accepter le 'contact tracing'"

Michel Goldman (immunologue, ULB) insiste: seul un vaccin efficace permettra d’offrir une solution durable à la crise. ©saskia vanderstichele

Le déconfinement, tout le monde l'attend. Mais la mission est périlleuse pour les experts qui le préparent, entre la tentation de rendre un maximum de liberté aux Belges et une gestion ferme de l'épidémie. Michel Goldman, professeur d'immunologie (ULB), nous explique les étapes à respecter.

Les mesures actuelles de confinement courent jusqu'au 19 avril et sont susceptibles d'être prolongées jusqu'au 3 mai. Prolongation qui ne fait guère de doute. Mais ensuite, que fera-t-on? Comment va-t-on déconfiner, relâcher des citoyens qui, pour beaucoup, n'auront pas acquis d'immunité contre le Covid-19? D'une part, il faut relancer l'économie et empêcher la population de sombrer dans des humeurs noires à cause du difficile enfermement qui est imposé. D'autre part, il faut empêcher l'épidémie de Covid-19 de repartir, éviter la saturation des hôpitaux, ce que les mesures ont permis de prévenir jusqu'ici. Sans oublier que le personnel de santé est à cran après plusieurs semaines de travail plus qu'éprouvant. C'est un travail d'équilibriste qui attend le groupe de dix experts, désignés par le gouvernement en début de semaine et chargés de préparer ce déconfinement, l’Exit Strategy.

"Il faudra pour un temps continuer à respecter des mesures de distanciation sociale et rester attentifs aux gestes "barrière"."
Michel Goldman
Médecin et professeur d'immunologie (ULB)

Michel Goldman, médecin et professeur d'immunologie (ULB), a déjà beaucoup réfléchi à la question. Il est en contact avec nombre d'experts, de plusieurs pays européens, mais aussi de Singapour, du Canada... pour suivre l'évolution de l'épidémie de Covid-19. Avec notamment ses collègues de l’ULB, l'épidémiologiste Marius Gibert et l'économiste Mathias Dewatripont, tous deux membres du groupe d’experts en charge du déconfinement, il forme une équipe interdisciplinaire qui planche sur ces stratégies en question. Et d'emblée, il prévient: "Il faut que la population comprenne que le déconfinement sera une entreprise empreinte d’un degré d’incertitude inévitable."

Comment envisagez-vous le déconfinement qui se prépare?

Mettre en œuvre une stratégie de déconfinement nécessite d’abord d’être en capacité de réduire autant que possible le risque de transmission du virus d’un individu à l’autre. Ceci suppose que la population accepte le principe que certaines personnes restent confinées alors que d’autres se verront libérées de certaines contraintes. Pour toutes et tous, il faudra pour un temps continuer à respecter des mesures de distanciation sociale et rester attentifs aux gestes "barrière". 

Le principe de précaution devrait aussi conduire à recommander le port du masque. Pour qui, comment et jusqu'à quand....? Tout cela devra être décidé par le gouvernement conseillé par ses experts.

Ensuite, il est indispensable de déployer aussi largement que possible les tests: tant le test qui permet de détecter les porteurs du virus que celui qui identifie les individus immunisés, c’est-à-dire ceux qui ont développé des anticorps suite à l’infection.  

Comment utiliser les tests dans la population?

Les individus dits immunisés sont en principe protégés d’une réinfection pour une période dont la durée n’a pas encore été précisée. Seul le déploiement à large échelle de ces tests permettra de sortir du brouillard actuel: combien  d’individus sont porteurs du virus aujourd’hui? Combien ont été touchés par le virus, mais s’en sont débarrassés? Combien d’individus sont effectivement protégés aujourd’hui d’une réinfection? Ces dépistages devront être répétés, car un individu Covid-19 négatif aujourd’hui peut devenir positif ultérieurement.

"Le principe de précaution devrait aussi conduire à recommander le port du masque."
Michel Goldman
Médecin et professeur d'immunologie (ULB)

Ces tests vont permettre ensuite d’adapter les mesures qui devront être suivies par chacun, non seulement en fonction de son statut infecté ou non, immunisé ou non, mais aussi de facteurs de risque liés à l’âge ou des maladies préexistantes, et de son rôle dans la société. Marius Gilbert, Mathias Dewatripont, Éric Muraille, Jean-Philippe Platteau et moi proposons que le personnel soignant, les agents des services de sécurité, les métiers essentiels pour la relance de l’activité économique et les enseignants soient évalués en priorité. Au fur et à mesure que le virus sera moins présent, on pourra déconfiner de façon plus large.   

Faut-il utiliser le tracking en Belgique?

Une forme ou l’autre de "contact tracing" risque d’être indispensable si l’on veut mettre en place le déconfinement le plus rapidement possible et dans les meilleures conditions de sécurité. Dans une première phase, le repérage des personnes qui ont eu un contact avec un sujet porteur du virus sera important pour prendre les mesures adéquates en fonction de leur statut, immunisé ou non. Il s’agit tant d’identifier les sujets qui nécessitent des mesures de surveillance et de protection pour leur propre santé que de réduire au minimum le risque de voir le virus retrouver sa capacité à se répandre dans la population.

Comment mettre en place ce tracking? La population risque d'être réfractaire...

Le déploiement du "contact tracing", c’est d’abord un défi technologique. Celui-ci doit pouvoir être surmonté sans trop de difficultés grâce à l’expérience des pays qui l’ont mis en place avec succès. L’expérience de Singapour pourrait se révéler particulièrement instructive. Bien entendu, la protection des données recueillies et le respect de la vie privée seront essentiels. Cela ne sera pas simple, et je recommande donc de plancher sur cette question dès maintenant.

"Au fur et à mesure que le virus sera moins présent, on pourra déconfiner de façon plus large."
Michel Goldman
Médecin et professeur d'immunologie (ULB)

Mais le défi le plus important, c’est de faire accepter le "contact tracing" par la population. C'est comme pour le respect du confinement et des gestes "barrière". Il faudra que la population se l’approprie. Est-ce réaliste? Sans nul doute, il faudra surmonter des barrières culturelles importantes. Notre mentalité n’est pas celle des pays asiatiques ou du Nord de l’Europe. À mesure que l’épidémie régressera, il faudra consacrer moins de temps à informer sur le nombre de nouveaux cas, de décès, d’hospitalisations et plus de temps à expliquer que la lutte contre le Covid-19 n’est pas finie, mais qu’elle change de nature. À cet égard, il faudra être créatif et développer une communication adaptée aux attentes des jeunes qui sont finalement les plus concernés. Tout comme le changement climatique, leur avenir est conditionné à notre capacité à anticiper et surmonter les pandémies. Il nous faudrait une Greta Thunberg du Covid-19!

Ce déconfinement risque d'être long et compliqué… Combien de temps durera-t-il? Un an? Plus?

"Il faut mobiliser dès aujourd’hui les meilleurs spécialistes de l’intelligence artificielle."
Michel Goldman
Médecin et professeur d'immunologie (ULB)

Pour ce qui est de sa longueur dans le temps, impossible à prévoir aujourd’hui. Cela dépendra de beaucoup de facteurs dont certains sont encore inconnus, particulièrement la proportion de la population qui est aujourd’hui immunisée et l’impact du changement climatique. Le processus lui-même ne pourra être que graduel, progressif. Il risque en effet d’être d’une grande complexité, compte tenu du nombre de paramètres à prendre en compte et de leur évolution au cours du temps. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il faut mobiliser dès aujourd’hui les meilleurs spécialistes de l’intelligence artificielle.  Des algorithmes bien pensés devraient nous être d’une grande aide pour affronter cette problématique.

Doit-on réfléchir à un déconfinement "européen", concerté?

Mon combat, c'est celui-là. Même si tous les pays européens n'en sont pas au même stade de l'épidémie, ils devraient au minimum harmoniser leurs stratégies. C’est le sens de l’appel que nous venons de lancer avec Mathias Dewatripont, plusieurs collègues du Collège de France et trois prix Nobel...

Qu'espérez-vous des recherches pour un traitement contre le Covid-19?

En fait, j’espère que la stratégie de déconfinement fera place le plus rapidement possible à un traitement applicable dès les premiers symptômes et la confirmation du diagnostic. L’idéal serait un médicament déjà utilisé dans d’autres indications, ce qui permet d’accélérer son développement en évitant les étapes indispensables pour s’assurer de sa sécurité et en facilitant sa production à grande échelle. On pense évidemment à l’hydroxychloroquine. Des essais intelligents qui permettent de comparer différentes options tout en privilégiant l’administration des thérapies les plus prometteuses devraient donner des premières indications d’ici quelques semaines. Cela dit, seul un vaccin efficace permettra d’offrir une solution durable à la crise. 

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