interview

Michel Kacenelenbogen et Patricia Ide: "En Belgique, la culture a toujours été considérée comme une sorte d'accessoire"

Michel Kacenelenbogen et Patricia Ide, cofondateurs du Public. ©Kristof Vadino

Le théâtre Le Public, qu'ils ont fondé, est fermé depuis presque 60 jours - c'est inédit en 25 ans. Tous deux partagent le sentiment qu'en Belgique, les pouvoirs publics n'accordent pas suffisamment d'attention à la culture. Pourtant, ils ont des idées pour sortir le secteur culturel de la crise.

"Vous vous rappelez tout de même que je suis marié? Il n’est pas question que j’envoie ma femme dans la cuisine pendant que nous prenons l’apéro au salon", lâche Michel Kacenelenbogen avant de nous recevoir chez eux un dimanche soir. "Patricia est comédienne, cofondatrice et codirige le théâtre aussi, c’est quand même fou que les médias ne s’adressent jamais qu’à moi", conclut-il – ronchon – en nous donnant l’adresse.

C’est une maison d’intellectuel, le style Arte à la télé et La Pléiade sur les murs mais c’est une maison où on aime aussi recevoir et manger et dans laquelle le "moderne" se conjugue avec du bois asiatique sculpté.

Du saint-julien, au cas où l'italien serait décevant

Les filles sont parties, depuis on a transformé le bar américain en une table haute, du salon on aperçoit un cake au citron et du pain au levain de Michel, "sa nouvelle passion née du confinement", explique Patricia, look chic et basique en s’asseyant dans le salon. Sur la table basse des tapenades, le fameux pain, des anchois et du saucisson, l’homme lui ne s’est pas vraiment habillé, style "entre nous", pull marine, pantalon de jogging et baskets fluo. Pour nous recevoir, il a sorti un barolo 2010 – il ne connaît pas cette année – au pire, il a prévu du saint-Julien au cas où l’italien sera décevant, "parce qu’on n'est pas là pour se faire chier", explique-t-il en allumant des bougies.

"Ne pas répondre au secteur, ne rien décider du tout, ça c’est un véritable scandale!"
Patricia Ide

L’heure n’est franchement pas à la joie, comme pour presque tout, le théâtre Le Public est fermé depuis presque 60 jours. Un arrêt pareil, foi de professionnels, cela ne leur était jamais arrivé en 25 ans. Sur le fond évidemment, le couple comprend. La veille du confinement, ils avaient même annulé les représentations prévues le soir-même alors que les spectateurs eux ne percutaient pas encore sur le problème. Maintenant, c’est sur la forme que ça coince. "Aucun planning ni timing pour un déconfinement, ça veut tout dire sur le manque de stratégie", démarre avec calme et maîtrise l’entrepreneur, qui pour l’heure semble tapi dans son fauteuil.

Difficile à avaler

Bon, il voudrait éviter le procès d’intention mais tout de même, une ministre en poste depuis 6 mois et qui n’a ni expérience ministérielle ni culturelle, c’est tout de même difficile à avaler. "En 25 ans, on a eu 10 ministres de la Culture. En soi, un ministre c’est comme un capitaine de bateau, il ne faut pas être un expert pour tenir la barre du voilier quand il fait beau.

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré? "Très bon vin rouge" (MK), "Une coupe de Veuve Clicquot" (PI).
  • A table? "Du vin blanc ou rouge mais on n’a pas de religion non plus, on boit aussi du rouge avec le poisson."
  • Dernière cuite? "J’arrête toujours avant d’être saoul et Patricia, elle, parle fort et oublie où elle est mais en 40 ans, je ne l’ai jamais vue malade." 
  • A qui payer un verre? "Yuval Harari" (MK), "Christiane Taubira et Toni Morrison" (PI), "ainsi qu’aux 12.000 abonnés de notre théâtre qui nous manquent tellement".

Par contre, quand le vent se lève et que c’est tempête en mer, il faut savoir naviguer pour s’en sortir", enchaîne-t-il en reprenant une grosse gorgée de vin. "Ajoutez à cela que la ministre est en charge aussi des Médias, du Droit des femmes et de l’Enfance, ça veut tout dire sur l’importance que l’on accorde à la culture" poursuit Patricia Ide. A quoi ça tient, selon elle? "En Belgique, la culture a toujours été considérée comme un loisir, une sorte d’accessoire, comme si notre identité n’était pas assez forte pour être défendue, on n'a pas eu de Malraux ou de Lang non plus. C’est effrayant de constater aussi que du côté francophone, les artistes doivent d’abord être "validés" à l’étranger avant d’être reconnus ou soutenus dans leur propre pays. Comme si la réussite était quelque chose de louche en Belgique et évidemment, la crise actuelle ne va rien arranger".

Que faire?

Sur ce qu’il faudrait faire? Michel lui a plein d’idées sauf que voilà, ça fait des mois qu’il essaie de rencontrer la ministre et que sa vingtaine de courriers n’a même pas reçu un accusé de réception, nous explique-t-il avant de rassurer Patricia sur le fait que même s’il est en colère, il compte bien rester calme. Elle le rappellera d’ailleurs plusieurs fois à l’ordre: "Pas de polémique Minou!". Cependant, ses idées sont franchement bonnes, et contrairement au discours traditionnel qui consisterait à demander plus de moyens, Minou ne fait pas de théorie mais bien des calculs qui pourraient sauver tout le secteur culturel après le déconfinement. "Déjà, une exonération des charges patronales pendant un an – une perte pour l’Etat mais qui coûterait moins cher que le chômage et qui aurait l’avantage en prime de maintenir le pouvoir d’achat des travailleurs. Ensuite une défiscalisation de la consommation culturelle et enfin, un fonds de garantie pour le Tax shelter (qui finance 80% des emplois des théâtres) qui fatalement, vu les résultats des entreprises avec la crise, va se réduire à peau de chagrin".

"En Belgique, on laisse les plus fragiles sur le côté."
Michel Kacenelenbogen

Emporté par son propos, notre homme s’empare de sa cigarette électronique et pompe frénétiquement sur sa nicotine pour éviter la crise de nerfs. "Et puis même, quel serait le problème pour la FWB de s’endetter pour nous sauver? L’Allemagne, elle, va dépenser des milliards pour sauver le secteur! Quand il y a une tempête en mer, ne dit-on pas 'les femmes et les enfants d’abord'? Eh ben non, en Belgique, on laisse les plus fragiles sur le côté".

Le volcan Michel, qui s’est réveillé, et Patricia – plus le style "feu sous la glace" – poursuivent cependant avec philosophie, ils comprennent que la situation soit complètement inédite, que ce virus c’est plus que de l’inattendu et que personne ne sait où on va mais voilà, quand on est un capitaine de navire, "la moindre des choses serait au moins de définir une stratégie, un cap et une direction à tenir, quitte à rétropédaler si la situation sanitaire l’exige; on est d’accord avec ça, personne ne le reprocherait au politique mais ne pas répondre au secteur, ne rien décider du tout, ça c’est un véritable scandale!" tonne à présent Patricia, voix claire mais rouge de colère. Un peu surpris, Michel confie n’avoir jamais vu sa femme comme ça. Il se décolle ensuite de son fauteuil, direction la cuisine et, bouteille à la main, conclut: " Bon, c’est pas tout ça et si on l’ouvrait, ce saint-julien?"

5 dates clés des cofondateurs et codirecteurs du théâtre Le Public, comédiens et metteurs en scène

  • 1981: "Notre rencontre, il neigeait et Michel m’a fait le coup de la panne en sortant d’une soirée où il m’avait accompagnée. Le plus drôle c’est qu’il avait vraiment crevé un pneu, 2 mois après on emménageait ensemble." 
  • 1983: "On ouvre une boîte de com' "KI Partners" pour financer l’ouverture de notre théâtre Le Public. Quand on l’a revendue, on employait 495 personnes." 
  • 1987: "La naissance de notre fille aînée Jeanne, suivie de la cadette Lou en 1990."
  • 1994: "On ouvre le Public, Patricia dirigeait seule et Michel se partageait entre KI et le théâtre."
  • 2020: "La réouverture de notre théâtre, on en rêve!"

 

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