interview

Nathalie Muylle (CD&V): "Le chômage temporaire corona jusqu'à la fin de l'année pour l'horeca"

Nathalie Muylle est plutôt rare dans les médias francophones. ©Diego Franssens

Nathalie Muylle, ministre CD&V de l'Économie et de l'Emploi, se dit satisfaite des mesures d'urgence prises par le gouvernement pour éviter le pire au niveau économique. En matière de chômage temporaire, elle prône une approche sectorielle et une rallonge pour l'horeca, l'événementiel et le secteur du voyage. Quant à la Flandre, elle part à la chasse des primes corona touchées à tort.

Les présentations s’imposent. Nathalie Muylle est peu connue du public francophone. C’est pourtant elle qui, au gouvernement, engage les crédits budgétaires les plus importants pour faire face à la crise. La ministre CD&V de l’Économie et de l’Emploi n’est que récemment arrivée à son poste. En novembre dernier, elle reprenait le portefeuille de Wouter Beke, ex-président du CD&V, nommé ministre au gouvernement flamand. Lui-même avait remplacé un Kris Peeters élu en mai 2019 au Parlement européen. Nathalie Muylle (51 ans) a été élue pour la première fois à la Chambre en 2004. Elle a accepté de répondre aux questions de L’Echo à la veille d’un "super Conseil des ministres" qui réunira samedi les 10 partis qui soutiennent les pouvoirs spéciaux du gouvernement Wilmès. Doit s’y décider une "deuxième couche" de mesures de soutien économique. C’est sa première sortie dans un quotidien francophone.

On observe même un comportement rassurant dans les PME, plus touchées que les grandes sociétés, mais qui semblent se redresser plus vite.

On a commencé par lui demander dans quel état était la Belgique sur le plan économique. "Le gouvernement a pris les bonnes mesures, le chômage temporaire donne de l’oxygène aux entreprises et sauve des jobs, répond-elle. Plus de 1,2 million de personnes ont été au chômage temporaire au mois d’avril, c’est considérable. On va observer une baisse du PIB, certaines entreprises vont restructurer, cela va être difficile. Mais quand je vois ce qui a été fait dans d’autres pays, je pense que nous avons fait ce qu’il fallait." On observe même un comportement rassurant dans les PME, plus touchées que les grandes sociétés, mais qui semblent se redresser plus vite, dit-elle. "Toutes ces entreprises se montrent très flexibles pour trouver des solutions. Elles s’adaptent. Le taux de chômage temporaire est plus bas dans les PME car les grandes entreprises ont dû fermer totalement et les process y sont plus lourds."

"Nous nous attendons à ce que le nombre de jours de chômage temporaire diminue encore en mai."

"Nous voyons que le chômage temporaire est utilisé de manière flexible, poursuit la ministre. En avril, il y a eu 1.221.412 déclarations pour travailleurs en chômage temporaire corona par 136.971 employeurs. Ils ont de ce fait touché en moyenne 814 euros. De nombreuses entreprises ont continué à occuper leurs travailleurs, fût-ce à capacité réduite. Nous nous attendons à ce que le nombre de jours de chômage temporaire diminue encore en mai, maintenant que de nombreuses entreprises ont redémarré". Nathalie Muylle attache beaucoup d'importance aux chiffres et aux faits. "Seuls 250.989 des 1.221.412 chômeurs temporaires, soit 20%, ont été au chômage pendant l’ensemble des 22 jours du mois d’avril. En outre, 85 955 travailleurs, soit 7%, ont été au chômage pendant un ou deux jours. La durée moyenne du chômage était de 14 jours."

Approche sectorielle du chômage temporaire

Il reste cependant des secteurs en grande difficulté. Elle cite le commerce, l’industrie manufacturière, le service administratif, la construction et l’horeca bien sûr. Pour eux, "la relance sera plus lente", concède Nathalie Muylle. Elle embraye avec une proposition attendue qui sera sur la table du kern+ de ce samedi.  "Nous proposons de prolonger le chômage temporaire jusqu’à la fin du mois d’août. À partir du mois de septembre jusqu’à la fin de l’année, nous voulons une forme souple de chômage temporaire pour raisons économiques qui remplacera le système de crise du chômage temporaire corona. Le secteur des voyages, celui des événements et le secteur horeca restent soumis à toutes sortes de restrictions comme l’interdiction des événements de masse jusqu’à la fin du mois d’août et la limitation des déplacements internationaux. Pour eux, nous proposons de prolonger le système souple de chômage temporaire corona jusqu’au 31 décembre 2020."

En mars et avril, quelque 1,3 milliard d’euros ont été dépensés pour le chômage temporaire corona. Une facture douloureuse. En France, un débat sur la fraude à ce type de dispositif est nourri par de nombreux témoignages de travailleurs au chômage forcés de continuer à travailler. Qu’en est-il en Belgique ? "Nous voulons en finir avec les abus", répond Nathalie Muylle. Elle met sur la table un arrêté ministériel pris récemment. "Il interdit aux entreprises de sous-traiter à des tiers, par exemple des intérimaires, ou à des étudiants, le travail des chômeurs temporaires. L’interdiction ne vaut pas lorsque le travailleur en question est en quarantaine."

"Depuis le 13 mars, l’Onem a reçu 370 plaintes concernant des entreprises soupçonnées de fraude au chômage temporaire."

Et pour les autres types de fraude, "l'Onem fait tout ce qui est en son pouvoir, assure la ministre. Toutes les plaintes feront l'objet d'une enquête plus approfondie. Cela commence par un contrôle administratif pour lequel l'employeur et/ou le salarié peuvent être contactés par courrier électronique ou par téléphone. Les bases de données internes ou externes sont également consultées.  En cas d’indices de fraude, un contrôle sur place peut avoir lieu. Il y a des inspections sur le terrain…" Nathalie Muylle nous livre un chiffre : "Depuis le 13 mars, l’Onem a reçu 370 plaintes concernant des entreprises soupçonnées de fraude au chômage temporaire."

Elle prévient que les sanctions sont très lourdes pour ceux qui tenteraient de profiter de la situation. "Le chômage temporaire peut être refusé", dit-elle. "Toute fraude peut donner lieu à des sanctions pénales dépendant de la nature et de la gravité de l'infraction." Soit de 6 mois à trois ans de prison et des amendes pouvant aller jusqu'à 48.000 euros par employé impliqué.

On embraye avec des questions plus politiques. Quid d’une relance à plus long terme? Doit-elle être pilotée par le Fédéral uniquement ? Si le plan de relance relèvera du prochain gouvernement fédéral, "il y a une responsabilité des Régions et Communautés. On doit faire cela ensemble pour avoir un plan cohérent, le prochain gouvernement doit avoir un lien fort avec les gouvernements régionaux." Est-ce à dire que les partis au pouvoir dans les Régions doivent monter au Fédéral ? "Mon parti a toujours dit que les deux plus grands partis, le PS et la N-VA, doivent participer au gouvernement. Cela reste notre position."

Est-ce que l’éclatement des compétences a pu causer des problèmes d’efficacité en Economie et Emploi comme en Santé?, demande-t-on. "L’Emploi est resté très fédéral. Je peux faire beaucoup avec de simples arrêtés royaux. De plus, on travaille très bien avec les Régions. Mon collègue Denis Ducarme et moi-même formons une très bonne équipe avec M. Borsus, Madame Trachte et Madame Crevits."

Excès parlementaires

On essaie ensuite d’aborder les choses de manière un peu plus personnelle. On aimerait bien savoir si cette crise a changé la façon dont elle appréhende la politique. Nathalie Muylle élude gentiment le sujet pour placer une sorte de coup de gueule. "Nous avons un gouvernement minoritaire avec des pouvoirs spéciaux, et je comprends que l’opposition joue son rôle. Mais je vois tous ces dossiers qui arrivent au Parlement et je me dis que cela ne doit pas durer encore trop longtemps. Par exemple, il y a cette proposition de prime de 1.000 euros pour tout le monde, cela coûte trois à quatre milliards d’euros! Le Parlement veut aller très vite et le niveau légistique de beaucoup de ces propositions est très faible. On a des propositions de mesures sociales et on oublie parfois de consulter les partenaires sociaux. Certains m’accusent de ne pas les consulter suffisamment, ce qui est faux, et se disent attachés à la concertation sociale. Mais au Parlement tout passe souvent sans concertation et sans vue budgétaire complète. Il va falloir payer tout cela. Il nous faut un gouvernement."

"Je vois tous ces dossiers qui arrivent au Parlement et je me dis que cela ne doit pas durer encore trop longtemps."

Justement, les deux présidents socialistes y travaillent. Une bonne chose? "Ils doivent faire un deuxième tour de consultation, cela devra se poursuivre avec des textes. Ce qui est important, c’est de travailler sur un projet commun, j’espère que cela va venir." Sera-ce plus facile aujourd’hui de marier PS et N-VA? "Le contexte a changé et tout le monde sait que cela va être très difficile. Nous avons besoin d’un plan de relance et que les partis se montrent responsables. Mais ce n’est pas dans les journaux que cela se discute…"

On mitraille. Faut-il un Flamand au 16? "Pas de commentaire, le CD&V est un parti modeste, le contenu est plus important que les postes." Le CD&V veut-il le pouvoir? "Tout dépendra du contenu." L’ex-secrétaire d’État CD&V Hendrik Bogaert qui ouvre la porte à des collaborations avec le Vlaams Belang? "Mon président a réagi pour dire que nous ne pouvons pas coopérer avec un parti qui divise la société et ne respecte pas la démocratie. Hendrik s’est exprimé à titre personnel."

Dont acte, la ministre nous quitte, le kern du vendredi va commencer.

La Flandre réclame entre 8 et 10 millions d'euros de primes octroyées à tort, Unizo nuance  

Le gouvernement flamand réclame 8 à 10 millions d'euros de primes "corona" octroyées à tort, lit-on dans  Het Laatste Nieuws.  

Sur base d'une analyse des risques, les inspecteurs de l'Agence flamande pour l'innovation et l'entrepreneuriat (Vlaio) ont contrôlé 3.500 primes. Ils ont constaté que 1.244 d'entre elles avaient été accordées à tort, ce qui doit permettre à la Flandre de récupérer un total de 8 à 10 millions d'euros.  

Des données à relativiser, relève l'union des entrepreneurs Unizo. "Sur les 200.000 dossiers de demandes de primes, 25.000 ont été immédiatement rejetés par Vlaio. Après l'analyse de risques, sur les 175.000 dossiers restants, 3.500 ont été considérés comme 'potentiellement suspects' et ont fait l'objet d'un contrôle. Seul un tiers de ces cas 'suspects' a effectivement été considéré comme frauduleux. Cela représente à peine 1% du total, donc 10 millions d'euros de primes à récupérer sur un total d'un milliard d'euros."  

On ne sait pas encore combien de demandeurs ont intentionnellement fraudé, mais ils risquent jusqu'à 800.000 euros d'amende et cinq ans d'emprisonnement. 

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