interview

Nathalie Uffner et Albert Meizel (Théâtre de la Toison d'Or): "Nous désobéissons publiquement pour ne pas devoir ouvrir clandestinement"

Nathalie Uffner et Albert Meizel sont revenus en ville juste avant le Covid. Ce n'est qu'un détail, au regard de ce que leur théâtre vit. ©Tim Dirven

Nathalie Uffner et Albert Meizel ont créé ensemble le Théâtre de la Toison d'Or, à Bruxelles, il y a plus de 25 ans. La désobéissance civile est une évidence pour eux, pour défendre une créativité que les politiques ignorent.

À l'extérieur, c'est l'horreur. À l'intérieur, c'est la maison du bonheur. Dire qu'il y a deux ans encore, le couple Uffner-Maizel, les fondateurs du Théâtre de la Toison d'or (TTO), vivait paisiblement en dehors de Bruxelles. Jusqu'au jour où ils se sont dit: "et si on retournait en ville?" À peine arrivés, "paf" le Covid, "paf" ils doivent fermer leur théâtre, "paf" la destruction d'une bonne partie du quartier qui entoure leur maison et "paf", une grosse promotion immobilière tout autour. Y'a pas à dire, la campagne aurait sans doute été plus facile à vivre pour traverser la crise. Même si Nathalie l'assure, "ici, c'est le rêve!".

Ce n'est pas Edgar qui dira le contraire. Un zinneke sauvé par une association de défense des animaux alors qu'il allait se faire piquer en Espagne et qui, par chance, se retrouvait un beau matin adopté par un couple à Bruxelles. "Il est fantastique, très calme, sauf quand il voit notre fils Jacob. Là, il se transforme en hyène", nous explique très sérieusement Nathalie Uffner en préparant un Amaretto sour.

Tout cela ne poserait pas vraiment de problème, si le cadet ne vivait toujours à la maison. "Mais bon, on n'a pas eu le cœur de nous séparer du chien. Donc, c'est souvent le cirque à la maison." Philosophe, Albert ajoute qu'avec les deux chats en prime, "ce n'est plus un cirque, mais un zoo".

"Still Standing for Culture"

Sur scène comme à la ville, cela fait 29 ans qu'ils partagent leur vie. Pourtant, en 29 ans, ils n'avaient jamais eu l'occasion de passer autant de temps ensemble. Pas de drame conjugal, ici tout se passe très bien, merci. Au théâtre en revanche, ça rame. Prudents, en avril 2020, ils avaient choisi d'annuler toute leur saison pour un an. Sauf que là, ça devient "vraiment très long".

"On ouvre vendredi soir pour le symbole. Nous connaissons les risques d'amendes, mais nous assumerons notre désobéissance civile."
Nathalie Uffner
Cofondatrice et directrice artistique du TTO

Du coup, ils ont rejoint le mouvement "Still Standing for Culture", un collectif qui – du 30 avril au 8 mai – coordonne des actions culturelles pour protester contre l'inaction des politiques en faveur du secteur culturel. Au TTO, il ne sera question que d'une unique représentation ce vendredi soir. Un seul en scène de Fanny Gruwet, auquel pourront assister 75 happy few qui, les premiers, ont acheté leur billet en ligne. "En 2 jours, on avait tout vendu", explique Nathalie. Albert enchaîne: "même si la réouverture n'est plus qu'une question de semaines, on ouvre pour le symbole. Nous connaissons les risques d'amendes, mais nous assumerons notre désobéissance civile."

C'est un peu la dernière réunion du Codeco qui a fait déborder le vase. Surtout le fait de conditionner la réouverture en juin à des conditions si peu claires. "Une réouverture pourrait avoir lieu si 80% des personnes atteintes de comorbidité ont été vaccinées, et si l'occupation des lits descend à 500 personnes. Sauf qu'il n'y a pas de critères ou de chiffres précis quant aux taux de personnes atteintes de comorbidité. Et que si on suit la courbe actuelle des hospitalisations, si tout va bien, le seuil de 500 lits ne pourrait pas être atteint avant juillet. Parler du mois de juin, c'est vraiment nous balader. Pire encore, moi, je finis par m'interroger sérieusement sur notre régime politique ‘démocratique', quand je constate que la ministre de la Culture avait préparé un plan de déconfinement en concertation avec le secteur, et qu'elle n'a même pas été invitée à le défendre au Codeco. Et qu'on se retrouve avec un véto de Jan Jambon. C'est scandaleux!"

Agir collectivement

Malgré tout cela, Albert et Nathalie restent calmes. Comme pour beaucoup, ce n'est pas la crise même qui pose problème. "Trop de gens oublient aujourd'hui que si la mortalité n'a pas explosé, c'est parce qu'on parvient à accueillir et soigner les gens dans les hôpitaux. Il faut voir la situation en Inde: si on laisse courir la situation, le Covid tuera massivement…", explique alors Albert. Avant de conclure que le vrai problème, c'est la gestion en elle-même.

"Si le politique fait si peu de cas de la culture, c'est parce qu'en réalité, ils n'en consomment pas."
Nathalie Uffner
Cofondatrice et directrice artistique du TTO

"Pourquoi autoriser les voyages hors Schengen, quand on sait que ce sont les États insulaires qui s'en sortent le mieux ? Il faut voir la Grande-Bretagne, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, et même Israël qui vit comme une île. Tous ces pays s'en sont très bien sorti. Et puis pourquoi autoriser certains secteurs et pas d'autres? Il y a trop de décisions injustes." Nathalie opine, et estime quant à elle que si le politique fait si peu de cas de la culture, c'est parce qu'en réalité, ils n'en consomment pas.

Au bout de l'argumentaire évidemment, la question du vaccin. Là aussi, Israël est un bon exemple, reprend Albert. "C'est un pays démocratique, très individualiste certes, mais qui, en même temps, parvient à fédérer sa population en se donnant ainsi les moyens d'agir collectivement. Or la capacité d'agir ‘en collectif' est indispensable pour sortir de la crise." Nathalie avoue être sidérée par le nombre de Belges qui se déclarent attentifs ou sceptiques face au vaccin, les anti-vax et les détracteurs des passeports vaccinaux. Ceux-là mêmes qui passent leur temps à étaler leurs vies sur les réseaux sociaux. "On rêve!", lâche-t-elle alors en repoussant son verre.

"C'est très difficile de ‘créer' quand on manque à ce point d'énergie. J'ai peur aussi de la reprise, et je me demande si on arrivera encore à faire rire les gens?"
Nathalie Uffner
Cofondatrice et directrice artistique du TTO

Créer malgré tout

Oui, le couple reste calme. Même s'il confie être très inquiet pour les artistes, une précarité qui se généralise, même pour ceux qui avaient des économies, et surtout un équilibre psychologique qui flanche complètement. Tout ça, sans compter évidemment les spécificités de la profession, à propos de laquelle la directrice artistique ajoute: "c'est très difficile de ‘créer' quand on manque à ce point d'énergie. Parfois, j'ai l'impression que cette période nous fait vieillir plus vite. J'ai peur aussi de la reprise, et je me demande si on arrivera encore à faire rire les gens?"

Pourtant, le TTO ne baisse pas les bras. Depuis la crise, ils ont lancé un flux qui propose des pièces et du contenu, ils se sont lancés dans Twitch, aussi, et préparent même un spectacle, "Sex & Jealousy", dans le cadre du Festival "Il est temps d'en rire" au lac de Genval.

Subitement, Edgar bondit de son panier, le poil tout hérissé. Il aboie comme un forcené en tournant frénétiquement autour de nous. "Il ne faut pas s'inquiéter, c'est Jacob qui descend pour le dîner."

Les fondateurs du TTO en 5 dates

 1992: notre rencontre. Albert me proposait un rôle dans une pièce qu'il avait écrite. J'ai refusé parce qu'il n'avait pas les moyens de me payer. Finalement, je lui ai coûté beaucoup plus cher.

• 1993: notre pièce "Coup bas" cartonne à Paris. L'idée germe d'ouvrir notre propre théâtre à Bruxelles.

• 1995: nous ouvrons le TTO, avec Sylvie Rager – notre amie et notre directrice administrative et financière –, ainsi que deux autres associés.

• 1996: la naissance de notre fils, Elie, suivie de celle de Jacob.

• 2020: nous fermons le 13 mars, juste après une représentation. Parmi nous, beaucoup pensaient que cela ne durerait pas. Sauf un comédien qui nous disait "on ne va pas se retrouver avant 2 ans". Depuis, on l'appelle "le mage".

Que buvez-vous?

 Apéro préféré: très rarement. Parfois des cocktails citronnés (Nathalie), du Spritz ou un Virgin Mary (Albert).

• Vin: jamais de vin ou d'alcool.

• Dernière cuite: chaque année avec Laurence Bibot, nous partons voir notre amie Soda à Londres. On s'enfile alors des whishy sour, toujours dans le même bar, dont nous ne ressortons pas toujours "droites".

À qui payer un verre: à l'auteure et actrice Fran Lebowitz (Nathalie) et à la rabbin Delphine Horvilleur et Zinedine Zidane… mais ensemble (Albert)!

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