reportage

Nous avons testé le vaccin de CureVac contre le Covid-19: "Je suis la patiente BE-001-041"

©JONAS LAMPENS

Dans la course au vaccin contre le coronavirus, une armée de sujets cobayes joue un rôle crucial pour déterminer qui atteindra le premier la ligne d’arrivée: supportent-ils le médicament, restent-ils en bonne santé et surtout, sont-ils protégés contre la Covid-19? Une de nos journalistes s’est portée volontaire et a reçu une injection expérimentale.

Lundi 6 juillet, 14 h 15

Une jeune fille aux boucles blondes est en train de tricoter de la laine rouge, une femme lit un thriller et un homme est concentré sur son ordinateur portable. Le tableau ressemblerait presque à une scène de famille, mais en réalité les acteurs sont là pour une expérience inédite, aux multiples dangers cachés, et dont l’issue est plus qu’incertaine.

Nous nous trouvons tous les quatre dans la salle d’attente du Centre de Vaccinologie (Cevac) de l’hôpital universitaire de Gand (UZ Gent). Nous venons de recevoir une injection de CV07050101, un vaccin expérimental contre le virus mortel Covid-19, qui s’attaque à nos poumons. Il a déjà été testé sur des souris, des rats et des singes et est pour la première fois testé sur 168 humains.

La procédure de sélection des patients est très stricte. Les candidats ne sont acceptés qu’après une analyse de sang, un électrocardiogramme, un examen de la gorge et du nez et éventuellement un test de grossesse.

Vu que les réactions à l’injection ne sont pas encore connues, nous devons rester sur place en observation pendant quatre heures. Notre réaction au vaccin, les effets secondaires ressentis, les anticorps produits sont tous des éléments cruciaux qui définiront si, comment et quand le vaccin pourra être mis sur le marché.

La Covid-19, la maladie signalée pour la première fois en Chine dans la ville de Wuhan le 17 novembre 2019, a fait plus d’un demi-million de victimes sur la planète. Et la pandémie est loin d’être terminée. Malgré les mesures draconiennes prises par les autorités — fermeture des frontières, confinement de populations entières — le coronavirus semble difficile à maîtriser.

Il n’existe pas encore de médicament contre cette nouvelle maladie. Les scientifiques y travaillent. Entre-temps, l’espoir d’une immunité collective — en d’autres termes, qu’il y ait tellement de gens contaminés que le virus ne se propagerait plus — est en train de s’évaporer. Les attentes pour un vaccin pouvant à la fois sauver la santé publique et l’économie sont donc élevées.

Éliminatoires

La recherche d’un vaccin contre le coronavirus doit se faire dix fois plus vite que la normale. Lequel des 205 vaccins en cours de développement atteindra le premier la ligne d’arrivée?

La London School of Hygiene and Tropical Medicine compte actuellement 205 candidats vaccins. La plupart en sont encore au stade laboratoire et d’autres dans la phase de test sur des animaux. Parmi les 25 études sur les humains, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) n’attend pas plus de six candidats à l’arrivée. C’est pourquoi nous sommes ici aujourd’hui: en tant que cobayes, l’huile de moteur — ou pierres angulaires — de la course internationale pour un vaccin.

Nous testons un candidat-vaccin de CureVac, une entreprise de biotech allemande. Le centre testera bientôt aussi le candidat-vaccin du géant pharmaceutique américain Johnson & Johnson.

Injection du candidat-vaccin de CureVac. ©JONAS LAMPENS ©JONAS LAMPENS

Les recherches menées par CureVac n’en sont encore qu’à la phase 1, celle des tests de toxicité sur des volontaires sains. Les chercheurs souhaitent également vérifier si mon sang contient des anticorps et d’autres traces de réactions immunitaires, mais le plus important est de déterminer si — et à quelle concentration — le vaccin pourra être utilisé sur les humains en toute sécurité.

Je brûle. Ou du moins, j’ai l’impression d’être en feu. Mon front est en sueur, mon cœur s’emballe, ma tête cogne et je n’ai plus aucune sensation dans les doigts.

La procédure de sélection est très stricte. Seuls sont acceptés les volontaires en excellente santé, âgés de plus de 18 ans et de moins de 60 ans. Les conditions sont tellement sévères qu’au début Cevac a eu beaucoup de mal à trouver suffisamment de candidats de plus de 40 ans, car la plupart d’entre eux ont des antécédents médicaux ou prennent des médicaments, ce qui est strictement interdit dans le cadre de l’étude. La moindre allergie suffit pour être éliminé. Quant aux fumeurs, aux personnes en surpoids ou souffrant d’hypertension, il vaut mieux oublier.

Prise de sang dans le cadre de la première phase de test sur les humains du vaccin de CureVac contre le coronavirus. ©JONAS LAMPENS ©JONAS LAMPENS

Je me suis présentée en tant que journaliste souhaitant faire un reportage sur cette expérience, mais je ne suis pas traitée différemment des autres participants. J’ai d’abord dû répondre à un long questionnaire médical par téléphone. L’accord définitif n’a été donné qu’après une analyse de sang approfondie, un électrocardiogramme, un examen ORL à la recherche du coronavirus, et pour les femmes, un test de grossesse. Les candidates ne peuvent pas être enceintes pendant les quatre premiers mois de cette étude qui dure un an. Mes analyses sanguines sont bonnes, mon rythme cardiaque est normal, je ne suis pas contaminée par le Sars-Cov2, et je ne suis pas enceinte. Désormais, je suis la patiente BE-001-041 et je peux être vaccinée.

L’injection se fait au même endroit que le vaccin contre la grippe: dans un muscle du bras. Je ne vois pas la seringue. Il y a une chance sur cinq que je reçoive un placebo. Je ne peux pas le savoir. CureVac souhaite tester trois doses: 2, 4 et 8 microgrammes d’un vaccin génétique synthétique. Je fais partie du groupe qui reçoit le vaccin de 4 microgrammes, mais je n’ai aucune idée de ce que cela signifie. En principe, je ne recevrai aucune information sur les résultats. Je sais malgré tout que le tout premier patient ayant reçu le 19 juin en Allemagne une injection de 2 microgrammes n’a ressenti aucun effet secondaire au cours des premières 24 heures. La dose que j’ai (peut-être) reçue est donc deux fois plus élevée que celle du premier volontaire.

"C’est une très bonne chose que vous ayez été malade, car cela signifie que la réaction immunologique a été très forte."
Jean Stéphenne
Président du Conseil de Surveillance de CureVac

Les quatre heures d’attente qui suivent l’injection sont écoulées. Je n’ai ressenti aucun choc (anaphylactique). Une réaction allergique est exceptionnelle — une chance sur un million — mais potentiellement létale. Cette réaction allergique n’est pas provoquée par le vaccin en tant que tel, mais par les adjuvants qui sont nécessaires pour le produire, le conserver et l’injecter. "Nous sommes équipés de défibrillateurs", m’a-t-on assuré pendant l’injection. Je n’ai pas perdu connaissance et mon bras n’est pas exagérément gonflé. Le médecin qui me contrôle avant de me laisser rentrer chez moi reprend une dernière fois ma tension artérielle et ma température: 36,7°C. Aucun changement par rapport à ce matin, avant l’injection. So far, so good.

Je brûle. Du moins, c’est mon impression. Mes jambes semblent chauffées à blanc, mon front transpire. Mon cœur s’emballe, ma gorge et ma tête cognent, et j’ai perdu toute sensation dans les doigts. Ma température a atteint 39°C. C’est comme si quelqu’un était assis sur ma cage thoracique.

"Très bien", répond en riant Jean Stéphenne lorsque je lui téléphone pour lui raconter mon expérience. "Cela signifie que vous avez eu une très bonne réaction immunitaire." Ce vétéran belge a dirigé pendant des années la division Vaccins du géant pharmaceutique GSK et est depuis peu président du Conseil de Surveillance de CureVac, qui développe le vaccin et le teste aujourd’hui à Gand et en Allemagne. "Si vous n’aviez pas du tout réagi, ce serait un mauvais présage pour nous."

CureVac, qui se trouve aux mains du milliardaire Dietmar Hopp, le propriétaire du développeur du progiciel SAP, a déjà obtenu de beaux succès avec son immunothérapie contre le cancer. Mais l’entreprise n’a jamais mis de vaccin sur le marché. C’est la première fois que la technologie utilisée contre le coronavirus sera commercialisée en tant que vaccin.

L’entreprise a déjà obtenu de très bons résultats avec un vaccin contre la rage, qui a également été testé pour la première fois à Gand sur des humains. Ces résultats ont révélé que les volontaires étaient totalement protégés après deux injections. "Et ce, avec des effets secondaires acceptables", ajoute Stéphenne. Cela le renforce dans sa conviction que la technique peut également réussir contre la Covid-19. "Fin août, nous saurons si la réaction des volontaires est aussi bonne que celle que nous avons constatée chez les singes. Ils étaient entièrement protégés. Je suis très optimiste à propos de cette technologie."

Il n’est pas le seul. Les partisans et les investisseurs sont déjà convaincus par l’idée que l’éclatement de la pandémie de coronavirus donnera le coup d’envoi aux vaccins produits par génie génétique. Cet espoir est confirmé par la hausse du cours des actions de Moderna et BioNTech, deux entreprises qui développent une technologie similaire contre le coronavirus. Parmi les 25 candidats-vaccins déjà testés sur des humains, le plus grand groupe (sept) fait partie de la catégorie génothérapie (ou thérapie génique).

Le professeur Leroux Roels mesure ma tension artérielle avant l’injection. ©JONAS LAMPENS ©JONAS LAMPENS

L’importance des attentes a pu être observée à travers les polémiques autour de CureVac. En mars, le président américain Donald Trump a essayé d’attirer l’entreprise aux États-Unis. En réaction, le gouvernement allemand a acheté 23% des actions de l’entreprise pour 300 millions d’euros. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a suivi avec 80 millions d’euros d’aide européenne pour accélérer le développement du vaccin et augmenter la production. Cette semaine, la Banque européenne d’Investissement a annoncé que l’entreprise avait obtenu un crédit de 75 millions d’euros pour augmenter la capacité de production de son usine de Tübingen.

Code génétique

Pour fabriquer son vaccin mRNA, CureVac ne travaille pas avec le virus en tant que tel, comme c’est le cas lors de la mise au point des vaccins traditionnels. Avec un vaccin mRNA, la vaccination se fait à l’aide de matériel génétique d’une partie du virus, de sorte que la personne qui reçoit le vaccin fabrique elle-même la protéine du virus. Au même moment, le corps reçoit un stimulus qui déclenche le système immunitaire. C’est une fausse alarme, mais en cas de confrontation ultérieure avec le véritable virus, le système immunitaire sait exactement quoi faire. En sollicitant la participation du corps à cette réaction, la durée de l’immunité est également plus longue, affirment les chercheurs.

24 heures se sont écoulées depuis l’injection et je me retrouve une fois de plus au lit avec 38,6°C de fièvre, des maux de tête, des courbatures et une intense fatigue. Je reçois un coup de téléphone du Centre de Vaccinologie de l’UZ Gand. Ils semblent préoccupés par mes symptômes. "Oh, effets secondaires de troisième niveau! Ce n’était pas le but. Nous devons immédiatement en informer CureVac."

"D’ici octobre, nous pourrons produire le vaccin à grande échelle."
Jean Stéphenne

Le Professeur Geert Leroux-Roels m’appelle. "Votre corps a produit des interférons. Vous n’avez pas le coronavirus, c’est impossible, mais vous avez réagi comme si vous étiez atteinte d’une grave infection virale comme la grippe ou la Covid-19. C’est exceptionnel, mais tout à fait possible."

La mise au point d’un vaccin consiste aussi à trouver l’équilibre entre l’efficacité et le confort du patient. Les producteurs souhaitent enclencher une réaction aussi forte que possible du système immunitaire, mais l’objectif n’est pas que les patients vaccinés restent au lit pendant deux jours. Le professeur Leroux-Roels m’explique que dans cette phase de l’étude, un autre patient s’est plaint d’effets secondaires aussi sévères que les miens. "Cela signifie que l’augmentation de la dose doit se faire progressivement et avec beaucoup de vigilance."

C’est une bonne nouvelle, ajoute-t-il, tout guilleret. "Si nous pouvons obtenir une bonne réponse immunitaire avec un dosage moins élevé, nous pourrons produire plus de doses de vaccins à partir de la même quantité de produit." Il conclut en m’assurant que je me sentirai beaucoup mieux demain, ce qui se révèle exact: le lendemain matin, la fièvre et tous les autres symptômes ont disparu.

Une dose expérimentale de vaccin mRNA. ©JONAS LAMPENS ©JONAS LAMPENS

Mon corps a manifestement été mis à rude épreuve. Mais cela signifie-t-il que je suis protégée? Quelle fut l’intensité de la réponse immunitaire? La protection est-elle totale? Et pour combien de temps? Et quelles sont les probabilités que ce vaccin mRNA soit produit à grande échelle et distribué partout dans le monde? Aujourd’hui, ces questions sont encore sans réponse.

Les leaders de cette course au vaccin publient de nombreux communiqués, mais sont très avares d’informations lorsqu’il s’agit de parler résultats. Et la majorité des candidats du peloton de tête n’ont tout simplement pas la réponse et ne sont pas encore suffisamment avancés. C’est aussi ce que confirme le document que j’ai dû signer au moment d’être vaccinée, où l’énumération des risques et des conditions de l’étude s’étend sur 27 pages: il n’est pas absolument pas certain que suite à l’injection je sois immunisée contre la Covid-19. Je dois donc continuer à respecter toutes les autres mesures de protection.

Propagation du coronavirus

Dans quelques semaines, je recevrai une seconde injection. Au cours des prochains mois, mon sang sera analysé plusieurs fois pour y chercher des anticorps. Dernière analyse dans un an. Au final, je devrai me rendre à dix reprises à l’UZ Gent, pour la vaccination et le suivi.

Pour CureVac également, le chemin est encore long. L’entreprise doit d’abord et avant tout obtenir l’autorisation pour démarrer les tests sur des patients de plus de 60 ans, un groupe cible très important. Vu que leur système immunitaire fonctionne généralement moins bien, leur réaction au vaccin est moins forte, ils auront besoin de doses plus importantes, mais mieux tolérées. C’est pourquoi mes résultats et ceux des 167 autres volontaires de la phase 1 sont importants: les effets secondaires ressentis par le groupe sain doivent d’abord être bien maîtrisés.

Plusieurs analyses sanguines permettent de mesurer la réponse immunitaire des candidats.

Dans une deuxième phase, l’entreprise doit démontrer que son médicament est efficace. Pour le prouver, elle a besoin de groupes importants qui fournissent des données statistiques pertinentes permettant d’étayer la différence entre le placebo et le vaccin. La dernière phase mesure l’efficacité en cas d’infection naturelle: en testant des groupes importants de patients dans des régions touchées par le coronavirus, pour être en mesure d’évaluer le nombre de personnes qui ne tombent pas malades après avoir reçu le vaccin. Professeur Leroux-Roels: "Si à ce moment-là, il n’y a plus de contaminations parce que la pandémie a pris fin naturellement, c’est fichu pour l’entreprise."

Malgré tout, Jean Stéphenne évalue la probabilité de réussite à 70-80%. Aujourd’hui, l’entreprise produit déjà des lots pilotes. Lorsque la production atteindra sa vitesse de croisière, les nouvelles technologies révèleront tous leurs avantages. Alors qu’il faut de 18 à 24 mois pour cultiver les virus classiques et les transformer en vaccins, quelques semaines suffisent pour produire des vaccins synthétiques en grandes quantités. Si l’Europe donne son autorisation pour une "production à risque" avant que tous les résultats cliniques ne soient connus, CureVac pourra, selon Jean Stéphenne, fournir entre 400 et 500 millions de doses en moins de 18 mois. "Si tout se déroule comme prévu, nous pourrions tourner à plein rendement d’ici octobre."

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