chronique

Nous sommes tous des professionnels du soin

Chronique de Laurent Hublet, co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

 

Le Covid-19 a mis au premier plan le "soin" et ceux qui l’exercent au quotidien, les "soignants". Le paradoxe? Ce mot, si souvent utilisé ces dernières semaines, n’appartient pas au cercle des grands concepts de la pensée occidentale, contrairement à la liberté, l’amour ou la justice. Il est absent des valeurs traditionnelles de l’entreprise, où pullulent "intégrité", "diversité" "et autre" audace".

Laurent Hublet

Entrepreneur dans le numérique et philosophe, co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

Pourtant, le "soin" ("cura" en latin, qui donnera "care" en anglais) était une notion centrale chez des philosophes romains, les stoïciens. Pour Sénèque par exemple, le soin de soi et des autres est le point cardinal de l’existence humaine: "le bien se perfectionne par le soin". L’homme n’est pas Dieu, et donc il doit prendre soin. Dans la pensée stoïcienne, le soin revêt une double signification: dévouement ET inquiétude. Prendre soin signifie à la fois s’occuper et se préoccuper.

Après deux millénaires d’oubli, le soin fait son retour philosophique dans les années 1980 aux États-Unis. L’étincelle est allumée par des recherches en pédopsychologie à l’université de Harvard, montrant que les petites filles semblent moins "morales" que les garçons. La philosophe Carol Gilligan montre alors que ces résultats sont dus au fait que les tests reposent sur des conceptions abstraites de la justice. Les petites filles ne sont pas moins morales que les petits garçons; elles envisagent la morale autrement. Elles se demandent moins "qu’est-ce qui est juste?" que "comment puis-je répondre dans ce contexte X ou Y? ". Sur cette base, Gilligan propose dans son best-seller "In a different voice" une nouvelle éthique: l’éthique du soin (ou ethics of care). Le concept connait depuis un grand retentissement dans les milieux académiques. 

2020 marque-t-il l’avènement de la société du soin et l’entrée de l’"éthique du care" dans le domaine public? À mon sens, la réponse est doublement "non".

"2020 marque-t-il l’avènement de la société du soin et l’entrée de l’«éthique du care» dans le domaine public? À mon sens, la réponse est doublement non."
Laurent Hublet
CEO de BeCentral

Primo, avons-nous pris convenablement soin des plus fragiles durant cette crise? Non. Nombre de personnes très âgées sont mortes dans la solitude, dans des maisons de repos qui auront bien mal porté leur qualificatif de "maisons de soins". Et les très jeunes ont été les laissés-pour-compte du déconfinement, ainsi que l’ont rappelé 270 pédiatres dans une carte blanche publiée mi-mai. 

Secundo, valorise-t-on collectivement le soin? Non. Certes, nous avons soutenu les soignants par des applaudissements quotidiens. Mais les métiers du soin (infirmer. e. s, enseignant. e. s,…) restent parmi les plus mal rémunérés. Sans parler du congé parental à temps plein, conçu pour prendre soin de ses enfants: il n’a pas été revalorisé en période Corona et s’élève à 753 € net par mois.

Notre horizon collectif: la sollicitude

Et pourtant, nous avons tout à gagner à construire une société du soin.

Au niveau économique, le soin est créateur d’emplois. Les stoïciens le disaient déjà il y a deux millénaires: le soin nous rend plus humain. Aucun robot, même le plus développé, ne peut remplacer le réconfort et la chaleur d’un "soignant". Et le sens des métiers du soin est limpide: accompagner et soutenir l’autre. On ne peut imaginer meilleure définition du contraire d’un "bullshit job".

Comment faire rentrer le soin au cœur de nos organisations? Deux chemins complémentaires s’ouvrent aux managers. D’une part, on peut intégrer le soin au cœur de métier et au socle de valeurs de l’entreprise. C’est ce qu’a fait le fabricant de savons Dove par exemple: sa mission est désormais de "prendre soin". D’autre part, le soin doit devenir une compétence valorisée dans l’entreprise. Il s’agit de prendre soin des clients ou des collègues, mais également de mettre du soin dans ce que l’on fait.  L’anglais dit bien cette double compétence: "taking care and putting care".

Au niveau politique, le soin constitue une urgence démocratique. On pourrait croire qu’il est au centre du débat actuel. Ce n’est pas le cas. À  l’heure du déconfinement, c’est la face sombre du soin qui domine: l’inquiétude, la peur. L’autre est présenté comme une menace: il propage le virus. Il faut s’en tenir à distance. Même dans l’Écho on pouvait lire le 8 mai qu’"il faut se méfier des ados fêtards et conjoints adultères".

Il y a urgence à ajouter la face claire du soin dans l’horizon collectif :  la sollicitude. Ce souci doit aujourd’hui guider nos décideurs politiques. Il faut oser abandonner collectivement le mirage du risque zéro vendu par certains experts. Nous citoyens devons admettre la prise de risque pour nous préoccuper authentiquement de nous et des autres. La peur nous paralyse et fait le lit des extrêmes, de droite et de gauche. Il suffit pour s’en convaincre de voir les réactions de Donald Trump à la mort de Georges Floyd et aux émeutes qui s’en sont suivies.

Prenez soin de vous et de ceux qui vous sont chers; ce n’est pas qu’une formule de politesse, c’est aussi un projet de société. Ça nous concerne tous. "Nous sommes tous des professionnels du soin."

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