carte blanche

Oui, il y a sans doute lieu de "paniquer" un peu plus pour l'économie...

Beaucoup pensent encore que l’économie rebondira rapidement après sa chute vertigineuse au cours des dernières semaines. Les fins observateurs ont toutefois déjà compris que c’était une utopie.

"No masks. No testing. But lockdown. This is what happens when you panic too late." C’est le contenu du tweet diffusé la semaine dernière par Nassim Nicholas Taleb. Cet intellectuel aux multiples talents est à la fois écrivain, statisticien et spécialiste en risque. Il est devenu mondialement célèbre pendant la crise financière d’il y a dix ans. C’est à lui que nous devons le concept de Cygne noir et son livre éponyme. Sa voix est toujours très écoutée, du moins par ceux qui sont prêts à l’écouter.

Peter De Keyzer

Economiste et fondateur de Growth Inc.

Fin janvier, Taleb avait déjà décrit comment gérer au mieux la pandémie de coronavirus. Ses recommandations étaient particulièrement claires et sans appel: réagissez aussi rapidement et aussi vigoureusement que possible. En d’autres termes: "paniquez" aussi vite que possible. Plus vous attendrez, plus vite la pandémie se propagera et plus drastiques seront les mesures à prendre pour l’endiguer. Un peu à l’image des étudiants: ceux qui paniquent trois mois avant les examens disposent encore de temps suffisant pour se préparer. Ceux qui paniquent trois jours avant sont définitivement hors jeu.

Ceux qui se basent d’emblée sur un scénario pessimiste seront mieux préparés.

Mieux vaut se baser sur un scénario pessimiste

"Paniquer" ne signifie pas courir dans tous les sens comme un poulet sans tête, mais faire preuve d’une extrême vigilance, prendre des mesures de prévention drastiques et réagir extrêmement rapidement. C’est particulièrement utile en cas de pandémie. La progression de l’épidémie est exponentielle et il existe de nombreuses incertitudes sur la propagation et la contagiosité du virus.

Ceux qui se basent d’emblée sur un scénario pessimiste seront mieux préparés. Une étude de l’université de Southampton révèle que la Chine aurait pu réduire de 66% la pandémie si elle avait réagi une semaine plus tôt et de 95% si elle avait pris des mesures trois semaines plus tôt.

On ne peut pas mettre l’économie sur "off" et imaginer qu’on pourra la redémarrer un peu plus tard. Les organes privés d’oxygène pendant un certain temps meurent et il est impossible de les réanimer.

Examinez la communication du monde politique, journalistique et scientifique belge du début mars: pas la moindre trace de panique. Au contraire. Aucune quarantaine pour les voyageurs, aucune interdiction d’aller skier en Italie. Et ceux qui ont mis en garde les autorités ont été considérés comme des oiseaux de mauvais augure. Si nous avions paniqué davantage, la catastrophe économique et médicale aurait été de bien moindre ampleur.

Percevoir plus rapidement les signaux

 La politique n’est pas préparée à faire face à des chocs soudains. Elle est synonyme de progressivité. Les politiciens pensent de manière linéaire dans un monde exponentiel. Les interactions et les boucles de rétroaction ("feedback loops") entre la société, la santé, l’économie, la santé mentale et la politique sont particulièrement difficiles à appréhender. Malgré tout, il est possible de percevoir rapidement des signaux mondiaux et donc de "paniquer" plus rapidement.

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Grâce aux réseaux sociaux, nous sommes plus rapidement au courant de ce qui nous attend. La sagesse populaire fonctionne particulièrement bien. Bien entendu, les réseaux sociaux regorgent de rumeurs et de fake news, mais au milieu de ce bruit ambiant, il est possible de capter rapidement des signaux importants. Qu’il s’agisse de l’intérêt du port du masque, de la gravité de la pandémie en Chine, de la contagiosité ("ce n’est qu’une petite grippe"), de l’importance des vecteurs de contamination asymptomatiques ou de l’impact de la crise sur l’économie mondiale.

Ceux qui suivent avec attention les réseaux sociaux étaient déjà au courant deux ou trois semaines avant les autres. Ceux qui ont davantage le sens de l’urgence et souhaitent être prêts plus rapidement suivent ce qui se passe sur ces réseaux. Malheureusement, le monde politique s’en préoccupe peu, ce qui signifie que nous "paniquons" beaucoup trop tard.

Privés d’oxygène

Je crains également que le même scénario se répète à propos de l’économie. Seule une minorité de citoyens ont compris l’ampleur de la catastrophe économique. Même des institutions comme le FMI et la Banque Nationale, et certains professeurs belges semblent penser que l’économie rebondira rapidement. Ceux qui gardent les yeux et les oreilles grand ouverts ont sans doute déjà compris que c’était une utopie.

Les entrepreneurs comprennent parfaitement ce qui est en train de se passer. Ils jouent leur peau.

Une partie importante des entreprises feront faillite au cours des prochains mois ou ne seront plus viables dans une économie bridée par les règles de distanciation. On ne peut pas mettre l’économie sur "off" et imaginer qu’on pourra la redémarrer un peu plus tard. Les organes privés d’oxygène pendant un certain temps meurent et il est impossible de les réanimer.

C’est pourquoi nous devons "paniquer" davantage face à une économie qui suffoque de plus en plus. Peut-être serait-ce une idée d’inviter davantage d’entrepreneurs au sein des organes, conseils et comités chargés de la stratégie de déconfinement et de notre avenir économique. Le salaire des entrepreneurs n’est pas garanti à la fin du mois. Leurs revenus dépendent entièrement de notre économie, aujourd’hui en pleine dérive. Les entrepreneurs comprennent parfaitement ce qui est en train de se passer. Ils jouent leur peau. Ce n’est pas un hasard si c’est aussi le titre d’un livre de Nassim Taleb*.

*Jouer sa peau, Nassim Nicholas Taleb, 2017, édité par Random House

 

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