interview

Paul Stoffels: "C'est une course, oui. Pour sauver le monde."

©Diego Franssens

Selon Paul Stoffels, directeur scientifique de Johnson & Johnson, "nous n’avons plus vu de problème médical de cette ampleur depuis la grippe espagnole de 1918. Son impact sur la société est énorme. Au niveau scientifique, nous avons déjà résolu des problèmes plus difficiles, mais jamais à si court terme".

Paul Stoffels est le Belge le plus puissant du monde pharmaceutique et le numéro deux de Johnson & Johnson, le plus grand groupe pharmaceutique au monde. En tant que chief scientific officer, il dirige une équipe de 15.000 scientifiques et dispose d’un budget de recherche de près de 10 milliards d’euros. Il a récemment redonné espoir au monde entier en déclarant qu’un vaccin contre le Covid-19 sera disponible dès le début de l’an prochain. "C’est une course, oui. Une course pour sauver le monde", reconnaît-il.

Alors jeune chercheur, Stoffels s’est rendu au Rwanda et au Congo au moment où l’épidémie de sida faisait rage. Il a développé la plupart des antirétroviraux utilisés dans le monde contre le sida, un médicament contre la tuberculose et un autre contre l’hépatite C. Il est soutenu par Bill Gates et Peter Piot dans sa lutte contre les maladies infectieuses dans les pays sous-développés. Il se trouvait sur la ligne de front lors de l’épidémie d’Ebola en Afrique.

Mais le virus contre lequel il doit se battre aujourd’hui est différent. Stoffels admet qu’il ne s’est jamais retrouvé dans une situation aussi urgente. "Est-ce le pire problème auquel j’ai été confronté dans toute ma vie? Je pense que oui."

"Est-ce le pire problème auquel j’ai été confronté dans toute ma vie? Je pense que oui."
Paul Stoffels
Directeur scientifique de Johnson & Johnson

Nous discutons avec Paul Stoffels par ordinateur interposé, via Zoom. Stoffels se trouve en Belgique, et il n’est pas près de repartir. "Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu le printemps en Belgique." Ce n’était pas son intention de passer la crise ici et pas aux Etats-Unis. "J’étais venu en Belgique pour un dîner d’adieu pour le patron de notre filiale belge. Ce soir-là, Trump a fermé les frontières des Etats-Unis pour les non-résidents. Mais je voulais malgré tout partir pour être proche de nos équipes de vaccins. Et dans ces moments-là, j’ai aussi envie d’être proche de mes enfants, de mes petits-enfants et de ma mère, même si je ne peux pas les voir en live."

Paul Stoffels voyage moins souvent qu’auparavant, mais sa vie est restée aussi trépidante. "Je mobilise mon réseau au maximum pour que les choses avancent. 24/7. J’ai téléphoné au conseiller de Boris Johnson, j’ai entendu qu’une étude avait été menée au Royaume-Uni et que nous pourrions peut-être échanger des données. Une heure plus tard, elle se trouvait aux mains de Marc Van Ranst (virologue de la KU Leuven, NDLR)." Nous suggérons que la Belgique devrait se réjouir de pouvoir compter sur son réseau. "N’exagérons rien. Je ne suis qu’un maillon de la chaîne."

Stoffels gère la crise actuelle avec les moyens du bord. "Je suis bien équipé. J’ai quatre écrans devant moi. Je peux diriger les équipes à distance pendant quelques mois, mais il me manque malgré tout une dimension. Il m’est par exemple impossible d’intégrer de nouvelles personnes au sein de l’entreprise. Nous devons relancer la vie, la société, l’économie. Les pays ne pourront pas continuer ainsi pendant longtemps."

©Diego Franssens

Comment voyez-vous les choses évoluer dans les mois à venir?
Stoffels: Tout dépendra de l’évolution des chiffres, du nombre d’hospitalisations et de décès. Lorsqu’ils commenceront à baisser, nous devrons encore rester quelque temps confinés afin d’éviter une deuxième vague de contaminations. Nous devrons identifier combien de personnes ont développé des anticorps et dans quelle mesure ils sont protégés. Nous devons encore rassembler beaucoup d’informations pour prendre les bonnes mesures. D’ici l’été, nous devrions pouvoir sortir du confinement. Cette situation ne peut perdurer, pour aucun pays. La distanciation sociale restera la règle, mais la société devra recommencer à fonctionner.

Êtes-vous inquiet de l’impact économique de la crise? Les mesures prises en Belgique ne sont-elles pas trop drastiques?
La santé est la priorité absolue. Le pays a pris des mesures très strictes. C’est une bonne chose. Une très bonne chose, même. Sinon, la situation serait bien pire. Nous ne pouvons pas laisser cette maladie se propager car elle provoquerait une mortalité massive. Ce serait socialement inacceptable. On ne peut pas demander une telle chose au personnel soignant. Nous pouvons nous réjouir qu’ils fassent leur travail en s’exposant au risque de contamination.

En collaboration avec notamment GSK, UCB et Janssen Pharmaceutica, la Belgique essaie de multiplier par cinq le nombre de tests quotidiens et de les porter à 10.000 afin d'identifier les patients infectés. Est-ce suffisant?
Ce ne sera jamais suffisant, mais il faut faire le maximum. Nous avons mis en place des laboratoires et mis 100 personnes au travail. Nous commençons la semaine prochaine et nous disposons d’une capacité théorique de 10.000 tests par jour. Mais nous devons posséder les réactifs et l’équipement nécessaires. Tout dépendra de leur disponibilité. Tous les pays cherchent à se procurer la même chose.

Un vaccin pour 2021

Entre-temps, les chercheurs du monde entier tentent de développer un vaccin pour stopper le virus. Il y a 10 semaines, J&J s’est aussi lancé dans la bataille avec comme unique point de départ le code génétique du virus. Cette semaine, Stoffels a déclaré que J&J disposait d’un candidat-vaccin et que les premiers tests sur l’Homme pourraient commencer en septembre.

Selon le géant pharmaceutique, 5 à 10 millions de doses pourraient être disponibles début 2021. En premier lieu pour les prestataires de soins et pour les personnes les plus fragiles. Pour la fin de l’an prochain, Stoffels parle d’un milliard de doses pour la planète. Stoffels a estimé le coût de l’ensemble du projet à 1 milliard de dollars, dont la moitié serait subsidiée par gouvernement américain.

Pourquoi êtes-vous aussi convaincu que cela marchera? Vous n’avez pourtant encore aucune preuve de l’efficacité du vaccin.
Stoffels: Je peux bien entendu me tromper, mais ces dix dernières années, nous avons travaillé avec la même plate-forme technologique au développement d’un vaccin contre l’Ebola, le Zika, le VIH et le VRS (Virus Respiratoire Syncital, NDLR). Nous avons chaque fois réussi à produire le vaccin et à démontrer que la réponse immunitaire était la même chez les animaux et les humains. Je ne vois aucune raison pour laquelle ce ne serait pas la même chose cette fois-ci. Nous avons commencé à zéro avec le Zika et après seulement 12 mois, nous avons pu le tester chez l’Homme. Nous disposons de l’expérience nécessaire pour aboutir rapidement.

"Produire un milliard de doses en si peu de temps est un défi inédit dans l’histoire de l’humanité."

Vous parlez d’un milliard de doses. Pourquoi pas plus? Cela permettrait de protéger l’ensemble de la population mondiale.
Il faut être réaliste. C’est déjà énorme de produire un milliard de doses en aussi peu de temps. Le défi que nous devons relever est inédit dans l’histoire de l’humanité. A Leyde (aux Pays-Bas, NDLR), nous pouvons produire 300 millions de doses. Aux États-Unis, nous avons une nouvelle usine en construction et nous essayons également d’activer deux ou trois autres usines dans le monde afin de pouvoir produire quatre à cinq fois 300 millions de doses. Nous ne pouvons pas y arriver seuls.

Vous allez donc collaborer avec vos concurrents?
Je téléphone deux ou trois fois par semaine à tous les CEO du secteur des vaccins pour discuter de la manière dont nous pouvons nous organiser. Nous pouvons construire nous-mêmes des capacités supplémentaires ou utiliser des infrastructures d’autres producteurs de vaccins. Qu’ils soient fabriqués chez nous ou ailleurs n’est pas la question pour le moment. Seule la vitesse compte. Nous avons aussi besoin d’une énorme capacité de remplissage des vaccins. Cette opération ne s’est jamais produite à une telle échelle en un temps aussi court.

©Diego Franssens

Vous allez recevoir un demi-milliard de dollars du gouvernement américain pour ce projet? Est-ce toujours aussi facile de mobiliser autant d’argent?
Nous n’allons pas recevoir cet argent sans contrepartie. Ils savent ce que nous faisons. Ils ont fait leur analyse et ont dit: OK. This is it. Make it happen. "

On compte actuellement une cinquantaine de vaccins en cours de développement dans le monde, dont plusieurs en Belgique. Considérez-vous cette course comme une lutte de prestige?
Personne n’a voulu cette situation. Nous participons à la "course" parce que nous disposons des connaissances pour y arriver. J’espère que de nombreux projets aboutiront et, pour reprendre l’image d’une compétition, c’est une course pour sauver le monde, car nous en avons besoin rapidement. Tout le monde est motivé. Nos scientifiques à Leyde et à Boston y travaillaient déjà bien avant que nous le leur demandions. 

N’est-ce pas plus facile d’être motivé quand on parle d’un marché de plusieurs milliards?
Nous ne le faisons pas pour l’argent. Nous céderons les vaccins au prix coûtant (estimé à 10 euros par dose). Il faut commencer par stopper la pandémie et ensuite nous verrons. Nous avons élaboré ce projet en dix jours. Nous y avons mis tout notre cœur. Nous n’avons aucun graphique sur la rentabilité du projet à long terme. Nous avons uniquement calculé les coûts. Tout le projet tient dans un tableau Excel et nous croisons les doigts pour que cela fonctionne.

"Nous ne le faisons pas pour l’argent. Nous céderons les vaccins au prix coûtant."

Mais à long terme, en cas de vaccination annuelle, cela pourrait être très lucratif?
Le SRAS a disparu. Il n’a jamais resurgi. Le Covid-19 peut tout aussi bien avoir disparaître d’ici deux ans. C’est d’ailleurs ce que nous espérons. Il est probable qu’il faudra plusieurs années avant de contrôler cette pandémie, mais je ne pense pas que ce virus provoquera une autre crise de même ampleur. Il est peu probable que nous devrons vacciner la population chaque année.

Quand avez-vous compris que nous faisions face à une pandémie?
J’étais déjà inquiet en décembre. J’ai pensé: "Nous allons nous retrouver avec une nouvelle épidémie de SRAS". Mais à l’époque, nous ne savions pas que le virus se propagerait aussi vite. La sonnette d’alarme a été tirée lors de la Munich Security Conference pendant la troisième semaine de janvier. C’est là que nous avons commencé à comprendre que les choses pouvaient mal tourner.

Il a pourtant fallu du temps avant que l’Europe et les États-Unis commencent à prendre des mesures…
Nous aurions dû voir arriver la pandémie. Nous avons réagi avec retard, mais n’oubliez pas que la dernière crise date d’il y a 100 ans. Tout le monde a réagi de la même manière. C’est toujours facile de dire après coup "il aurait fallu que…". Nous avons entre-temps connu des épidémies locales, avec des paniques locales, mais elles ne sont jamais devenues mondiales. Mers, SRAS, Ebola, Zika, grippe mexicaine, peste porcine... Même si avec Ebola, il était moins une. J’étais au Congo au moment où l’épidémie s’est développée à Kikwit. L’épicentre se trouvait à huit heures de voiture de Kinshasa, qui compte plusieurs millions d’habitants. Si une seule personne contaminée s’était retrouvée dans la capitale, cela aurait pu devenir une pandémie. Tout le monde pense toujours que nous réussirons à reprendre le contrôle, mais cette fois, ce n’est pas le cas.

©Diego Franssens

Êtes-vous aujourd’hui un peu plus optimiste à propos de la pandémie, suite aux mesures drastiques prises par les gouvernements? Ou vous attendez-vous à ce que la situation dégénère?
Je suis surtout inquiet pour les pays en développement. Pour l’Afrique. Lorsque vous habitez dans un pays qui consacre 10 dollars par an et par personne aux soins de santé, vous ne devez pas vous faire d’illusions. De nombreux pays ne disposent pas de respirateurs. L’Afrique, l’Inde, l’Asie du Sud-Est, l’Amérique du Sud. Nous ne savons pas encore ce qui attend ces pays.

Et les États-Unis?
Les États-Unis s’attendent à 200.000 morts. C’est beaucoup. Le système de soins de santé est très différent du nôtre. Cela joue un rôle. Et l’obésité et le diabète – deux facteurs aggravants en cas de contamination – sont des problèmes qui touchent une partie importante de la population.

Le président Trump n’a pas réellement aidé avec ses déclarations telles que "It’s under control", ou "It will disappear". Le conseiller en virologie de Trump ne doit pas avoir la tâche facile.
Je le connais très bien. Il s’appelle Anthony Fauci. Je le considère comme un ami. Il est incontournable. Heureusement, il est passé d’un discours modéré sur la réalité de la situation, à une ligne dure, en présence du président. Et il a raison. Il doit dire les choses telles qu’elles sont, faire des recommandations et faire en sorte de résoudre le problème, quoi qu’en pensent ceux qui ne connaissent rien sur le sujet.

Des leaders mondiaux vous ont-ils demandé conseil?
Début mars, je me suis rendu chez Trump, à la Maison Blanche, avec d’autres experts en vaccins. Nous avons eu droit à une belle photo dans le Bureau Ovale.

Dans de telles circonstances, que dites-vous à Trump ?
Il a demandé pourquoi nous étions aussi lents. Je lui ai expliqué la réalité sur le "time to result" nécessaire pour produire un vaccin.

"Le monde devra devenir aussi compétent pour gérer ces crises qu’il l’est pour fabriquer des armes et construire des avions."

Ce virus est-il le signe avant-coureur d’un problème de plus grande ampleur qui nous attend dans les dix prochaines années?
Nous aurons d’autres virus qui pourront se répandre rapidement. Le virus Zika par exemple est venu d’une forêt en Ouganda et a provoqué des problèmes pour les femmes enceintes en Amérique du Sud. Waouh! Nous devons dès lors disposer de meilleurs outils de diagnostic pour gérer et anticiper ce genre de situation. Le monde devra devenir aussi compétent pour gérer ces crises qu’il l’est pour fabriquer des armes et construire des avions. Car c’est le plus grand risque mondial. Nous ne pourrons pas nous permettre de vivre tous les dix ans une situation comme celle que nous traversons aujourd’hui.

Quand pensez-vous que nous pourrons reprendre une vie normale?
Cette question sera débattue entre les scientifiques, les épidémiologistes et le monde politique. Nous devrons mettre en place des systèmes pour mesurer le taux d’immunité de la population. La Chine a réussi, avec de nombreux tests et contrôles, ainsi que des mises en quarantaine très strictes. Les Chinois disposent de 600 millions de caméras de reconnaissance faciale. Grâce à l’IA, ils peuvent savoir qui a été en contact avec une personne contaminée et qui doit être mis en quarantaine. C’est possible en Chine et en Corée. Mais ce ne sera jamais accepté chez nous. Par contre, rien ne nous empêche de mettre en place d’autres systèmes.

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