interview

Pedro Facon: "Le dérapage de la situation sanitaire est, pour une part, l’échec de notre politique"

©Photo News

Pedro Facon, le nouveau commissaire Covid du gouvernement De Croo, est chargé de coordonner la politique de lutte contre le coronavirus. Conscient de l’immense défi qu’il doit relever, il sait aussi qu’il n’y a pas loin du Capitole à la Roche tarpéienne.

"J’attends de recevoir la médaille de l’Ordre de Léopold", réplique en souriant Pedro Facon quand nous lui faisons remarquer qu’il appartient aux combattants du coronavirus de la première heure. Le nouveau commissaire Covid conserve un sens de l’humour à toute épreuve en cette période inédite par ses dangers. Ses amis, comme ses adversaires, reconnaissent ses mérites. À la tête du service public fédéral Santé publique, il a contribué à ce que les hôpitaux ne soient pas débordés face au flux de patients lors de la première vague de contaminations.

Le commissaire Covid s’est déjà employé à finaliser le baromètre corona.

En collaboration avec les entités fédérées, le gouvernement De Croo a nommé Pedro Facon (39 ans) commissaire Covid. À ce titre, il est chargé de combler les failles de notre lutte contre le coronavirus, qui sont le produit de notre structure étatique très compliquée. Dans le milieu politique, Pedro Facon est un visage connu. Dans une vie précédente, il était chef de cabinet de l’ancienne ministre de la Santé publique et des Affaires sociales Maggie De Block (Open Vld).

Au cours des mois précédents, le haut fonctionnaire s’était également fait remarquer en sa qualité de secrétaire de la conférence interministérielle réunissant les huit ministres compétents dans notre pays dans le domaine des soins de santé. "Je considère comme un signe de confiance le fait que l’on m’ait choisi. J’ai donc accepté l’offre qu’on me proposait, même si je ne m’attends pas à une ‘promenade de santé’".

Objectif: revenir au niveau 2

Il n’aura même pas eu droit à un échauffement. La deuxième vague du coronavirus ne lui en laisse pas le temps. Le commissaire Covid s’est déjà employé à finaliser le baromètre corona, qui est destiné à indiquer dans quelle phase d’alerte se situe notre pays. Cet instrument, qui a été annoncé vendredi dernier en même temps que le durcissement des mesures de lutte contre le virus, n’a pas encore été présenté officiellement. Pedro Facon ne souhaitera donc pas nous en dévoiler beaucoup de détails.

Mais nul besoin d’un baromètre pour nous avertir que la progression dramatique du nombre de contaminations nous place au moins pendant quelques semaines en phase d’alerte 4, qui est la plus élevée et qui justifie l’instauration de mesures drastiques, dont la fermeture de l’horeca. L’objectif de Pedro Facon est d’en revenir au niveau deux, qui implique des mesures beaucoup moins strictes. Mais, pour y arriver, il faut d’abord faire diminuer fortement le nombre de contaminations.

"Tout le monde savait que nous devions nous attendre à un automne et un hiver difficiles. Mais nous n’avions pas prévu un rebond aussi rapide."
Pedro Facon
Commissaire Covid

Comment se fait-il que nous soyons à nouveau un des pays européens les plus touchés par la deuxième vague?

C’est le résultat d’une conjonction de facteurs. De nombreuses personnes sont revenues de vacances, dont bon nombre de zones rouges. Les écoles ont rouvert, les gens sont retournés travailler dans leur entreprise et la vie en société a repris un cours plus ou moins normal. Les contacts humains se sont donc multipliés. 

Des études portant sur la motivation nous ont révélé également que l’envie de respecter les mesures avait sérieusement diminué. Ce cocktail a provoqué une accélération du nombre de contaminations. 

Cette accélération s’observe dans la plupart des pays européens. Et elle était prévue également. Tout le monde savait que nous devions nous attendre à un automne et un hiver difficiles. Mais nous n’avions pas prévu un rebond aussi rapide, même si nous en avions reçu un premier avertissement durant l’été.

On avait observé dès ce moment-là un grand nombre de nouvelles contaminations, surtout à Anvers mais aussi à Bruxelles. Anvers a mis en œuvre alors des mesures drastiques et la courbe du nombre de contaminations est repartie à la baisse. À Bruxelles, les mesures ont été moins strictes, ce qui a provoqué, pour une part, le dérapage des dernières semaines.

"Nous voulons que les soins non-Covid soient peu ou pas affectés. Malheureusement, nous ne pouvons pas le garantir actuellement."

C’est donc reparti comme en mars…

À l’époque, le nombre d’hospitalisations progressait tout de même plus vite. À présent, la croissance s’est un peu ralentie. Mais il s’agit tout de même d’une forte accélération. Nos hôpitaux ne sont certainement pas en surcapacité de lits de soins intensifs. Sur ce plan, nous sommes mieux dotés que les Pays-Bas, mais moins bien que l’Allemagne. Si 25% des lits de soins intensifs sont dédiés aux patients Covid, il est normal que cela crée des problèmes. Si ce n’était pas le cas, cela signifierait en effet une surcapacité de lits de 25%.

Pedro Facon s'inquiète de la situation dans les hôpitaux. ©saskia vanderstichele

En théorie, nous pouvons aller jusqu’à 2.000 patients Covid en soins intensifs. Mais la situation nous alarme tout de même. Contrairement à ce qui s’est passé au printemps, nous voulons que les soins non-Covid soient peu ou pas affectés. Malheureusement, nous ne pouvons pas le garantir actuellement vu la progression rapide du nombre de contaminations. Le constat est cruel mais réel: la situation a quelque peu dérapé. Cela signe pour une part l’échec de notre politique. Le nouveau gouvernement a donc eu raison de prendre de nouvelles mesures strictes.

Vous pointez donc du doigt le gouvernement Wilmès. Il n’était chargé que d’une mission: gérer la crise du coronavirus. Et a échoué…

Il ne m’appartient pas d’évaluer les choix politiques. Cette tâche incombe aux parlementaires. Et c’est à l’électeur d’en tirer les conclusions définitives. Mais il est toujours tentant de regarder dans le rétroviseur pour porter un jugement sur ce qui aurait dû être fait et qui ne l’a pas été. Je ne vais donc pas distribuer les mauvais points.

"Nous devons encore actualiser, avec les ministres compétents, les protocoles sectoriels, par exemple pour le sport ou l’enseignement."

Quelle est à présent la priorité?

La maison est en feu. Nous devons donc éteindre l’incendie. La pression sur les hôpitaux doit redescendre. Il faut dès lors réduire la circulation des personnes. Des mesures complémentaires ont déjà été prises, mais nous devons encore actualiser, avec les ministres compétents, les protocoles sectoriels, par exemple pour le sport ou l’enseignement. On n’en compte pas moins de 200. Nous avons donc du pain sur la planche. Avec un pool d’experts, nous nous employons à améliorer ces protocoles. Le Comité de concertation a demandé de terminer ce travail pour vendredi.

Il est manifeste à présent que le virus se propage plus rapidement que nous pouvons le suivre au moyen des tests. Est-ce problématique?

En mars, nous ne pouvions tester que 4.000 personnes par jour. Aujourd’hui, nous atteignons des pics de 70.000 tests. Mais les labos ne peuvent, pour l’instant, qu’analyser 60.000 tests par jour, ce qui crée un goulot d’étranglement. Nous devons donc faire des choix. Les personnes présentant des symptômes, les clusters et les groupes vulnérables tels que les personnes qui doivent être hospitalisées ou de nouveaux résidents dans des établissements de soins sont prioritaires.

"Comme les tests antigéniques donnent des résultats rapidement, ils peuvent s’avérer très utiles dans certaines circonstances".

Nous revoyons également la stratégie des tests. Nous mettons l’accent actuellement sur les tests PCR, c’est-à-dire les tests classiques effectués chez le médecin traitant ou dans les centres de tests. Une task force placée sous la direction d’Herman Goossens examine actuellement comment intégrer dans notre stratégie des tests antigéniques (les tests qui donnent un résultat plus rapide mais qui sont également moins précis, NDLR). Leur fiabilité augmente. Comme ils donnent des résultats rapidement, ils peuvent s’avérer très utiles dans certaines circonstances. Nous avons donc décidé, en concertation avec le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke (sp.a), d’en acheter une grande quantité.

Certaines évolutions étaient prévisibles depuis des mois, comme le nombre élevé de contaminations dans les communautés d’origine étrangère, souvent parce que ces personnes ne connaissent pas bien les mesures de prévention. Une communication spécifique pour les groupes cibles, promise depuis des mois, n’est toujours pas là…

Les conférences de presse ne permettent, en effet, que de toucher une partie du public. Nous sommes en train d’élaborer, en collaboration avec plusieurs agences et la cellule d’information du Centre de crise, une communication visant à clarifier les mesures et surtout les raisons de leur mise en œuvre. Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus. N’oubliez pas que je n’exerce cette fonction que depuis dix jours. Même si j’ai l’impression que cela fait déjà beaucoup plus longtemps.

"Le gouvernement fédéral aurait pu nommer un super ministre pour la politique relative au coronavirus. Mais cela aurait créé immédiatement des tensions avec les Régions."

Un haut fonctionnaire nommé commissaire Covid. N’est-ce pas une fonction politique que vous exercez à présent?

Non. Et elle ne peut pas le devenir. Dans un pays complexe comme la Belgique, nous sommes confrontés à plusieurs problèmes en termes de compétences. Pour l’heure, nous n’avons pas le temps de les résoudre, mais nous devons nous assurer de pouvoir travailler le plus efficacement possible malgré ces problèmes.

Le gouvernement fédéral aurait pu nommer un super ministre pour la politique relative au coronavirus. Mais cela aurait créé immédiatement des tensions avec les Régions. Et c’est précisément ce que nous voulions éviter dans la situation présente. Mon rôle consiste donc à coordonner et à faciliter la concertation entre les gouvernements des différentes entités.

Notre commissariat se voit comme l’huile dans la machine. Je n’ai donc pas beaucoup de prétentions à titre personnel. Nous avons un Premier ministre et un ministre de la Santé qui font manifestement preuve de leadership dans leur communication, et c’est une bonne chose. Par ailleurs, un large réseau de personnes, allant des virologues aux hauts fonctionnaires, sont appelées à prendre la parole régulièrement. Une de mes ambitions est de contribuer à ce que leurs messages respectifs soient les plus harmonisés possible.

"Espérons que nous réussissions, que nous vivions un printemps moins difficile et que nous puissions ensuite commencer à vacciner efficacement la population."

Croyez-vous que nous pouvons encore rectifier la situation?

Nous devons revenir à un niveau de risque inférieur sur notre baromètre. Le niveau le plus bas est impossible à atteindre tant que nous n’aurons pas de vaccin ou de traitement efficace. Le niveau d’alerte maximal, où nous nous situons actuellement, est beaucoup trop élevé pour pouvoir mener une vie normale.

Par ailleurs, la lutte contre le coronavirus exige des politiciens qu’ils y consacrent un temps considérable, ce qui n’est pas bon, parce que d’autres problèmes sociétaux ne font plus l’objet de l’attention nécessaire. Les chiffres doivent baisser. Nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi. Mais cela prendra du temps. Espérons que nous réussissions, que nous vivions un printemps moins difficile et que nous puissions ensuite commencer à vacciner efficacement la population.

Nombre de vos collègues, qui luttent également contre le virus depuis le premier jour, sont épuisés. Comment tenez-vous le coup?

Je mets mon masque pour que vous ne voyiez pas mon état de fatigue (rire). Maintenant sérieusement, je l’avoue: c’est une période très éprouvante. Je suis fatigué, mais également frustré par rapport à plusieurs choses. Et ce commissariat ne sera pas une promenade de santé.

La semaine dernière, les médias m’annonçaient comme le sauveur. Je suis bien conscient que le même marchepied qui me conduit sur la scène pourrait demain me mener à la potence. Et cela arrivera certainement. Dans un mois, on me reprochera tel ou tel couac. Heureusement, je peux compter sur une équipe solide et une compagne très tolérante.

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