analyse

"Pendant la crise, il faut aussi oser acheter"

©Photo News

Selon plusieurs experts, la bourse recommence progressivement à offrir des opportunités pour ceux qui regardent plus loin – bien plus loin – que la crise actuelle du coronavirus. Quelles sont ces opportunités et quels sont les pièges à éviter sur ce terrain miné?

Les bourses se sont légèrement reprises cette semaine grâce aux importantes mesures de soutien des pouvoirs publics et des banques centrales. Malgré tout, l’indice Bel 20  se traîne encore à près de 40% sous son niveau d’avant la crise du coronavirus. Personne ne doute que nous fonçons tout droit vers une récession rarement vue. Et les cours en tiennent déjà compte. Mais personne ne peut prédire combien de temps cette crise va durer, quelle sera son ampleur et si la reprise sera rapide. Sur ces marchés chaotiques, on voit certaines actions fluctuer de plus ou moins 10% vers le haut et vers le bas en une seule séance.

Par crainte d’un effet boule de neige – notamment une vague de faillites et un manque de liquidités –, les acheteurs potentiels restent sur la ligne de touche. Et ce, alors que certains investisseurs sont obligés de vendre pour libérer des fonds pour des projets urgents, ou parce qu’ils ont investi de l’argent emprunté et que les exigences de marges sont devenues plus strictes.

"Personne ne connaît l’ampleur de cette crise. Mais il n’est pas exclu que dans un an, lorsque nous regarderons la Coupe d’Europe de football, nous arrivions à la conclusion que le krach de mars 2020 fut l’opportunité d’achat du siècle."
Stefaan Casteleyn
Analyste chez 1Vermogensbeheer

Suite à ces ventes forcées, certaines obligations souveraines ne jouent même plus leur rôle de valeur refuge. Même si la crainte d’une augmentation des dettes publiques – maintenant que les gouvernements ont annoncé des mesures de relance de plus de 2.500 milliards de dollars – y contribue également. "Les dettes publiques pourraient facilement augmenter de 20%", estime Kristoff Van Houte, éditeur de la lettre d’information Kroffinvest. "Les pays ne peuvent se permettre des taux élevés. J’ai aujourd’hui 54 ans, et je ne pense pas que je reverrai des taux élevés dans ma vie." D’une part, les taux bas doivent en principe soutenir les cours de bourse, mais d’autre part, ceux qui investissent dans des produits risqués exigeront un rendement plus élevé.

"Be greedy when others are fearful" (soyez avide quand les autres ont peur). C’est un des crédos du gourou de l’investissement Warren Buffett. Mais ceux qui souhaitent faire leurs emplettes en bourse aujourd’hui doivent surtout disposer d’un horizon de placement lointain et avoir les nerfs suffisamment solides si les bourses continuent à dégringoler. "Personne ne connaît l’ampleur de cette crise. Mais il n’est pas exclu que dans un an, lorsque nous regarderons la Coupe d’Europe de football, nous arrivions à la conclusion que le krach de mars 2020 fut l’opportunité d’achat du siècle", explique l’analyste Stefaan Casteleyn du gestionnaire néerlandais 1Vermogensbeheer.

©Filip Ysenbaert

Bilan sain

"Nous devons reconnaître que vu la situation, personne ne peut dire quand nous aurons atteint le creux de la vague", explique Gert Bakelants, rédacteur en chef de L’Investisseur. "Il faut oser regarder au-delà de la crise, mais privilégier les valeurs de qualité affichant un bilan sain. Ces entreprises sont les mieux armées contre le chaos provoqué par la guerre du coronavirus. Au final, on n’a pas souvent l’occasion dans une vie de pouvoir acheter des actions de qualité, affichant une croissance durable, à prix bradé. Suite à la débandade, c’est aujourd’hui le cas. Concentrez-vous uniquement sur ces actions. Car plusieurs entreprises dont le bilan est faible feront naufrage. Examinez la possibilité de vous séparer des actions d’entreprises fragiles – quitte à vendre à perte." Sur la liste de courses de Bakelants, on trouve des noms comme Danone , Sanofi , Siemens , Solvay , Tubize , Facebook  et Google. 

"L’économie finit toujours par se reprendre. Les investisseurs à long terme peuvent se tourner vers les entreprises capables de survivre à une longue période de stress financier."
Degroof Petercam

Les entreprises fortement endettées ou aux cash flows incertains sont à éviter. Celles qui auront besoin d’argent à brève échéance, comme certaines sociétés de biotech, pourraient avoir du mal à se financer. Par ailleurs, la prudence s’impose avec les entreprises dont la stratégie est basée sur la croissance, et qui sont financées par le marché à coups de levées de capitaux. Certaines sociétés immobilières fonctionnent de cette manière. Lorsque les estimations de croissance deviennent nulles, les formules de calcul de la valeur d’une action peuvent aboutir à une baisse de l’objectif de cours de plusieurs dizaines de pourcents.

"À l’heure actuelle, il est difficile de calculer individuellement l’impact de la pandémie de coronavirus sur les bénéfices des entreprises, ce qui rend les modèles de valorisation non pertinents", indique la maison de bourse Degroof Petercam. "Mais l’histoire nous montre que l’économie finit toujours par se reprendre. Les investisseurs à long terme peuvent se tourner vers les entreprises capables de survivre à une longue période de stress financier et qui sont moins touchées par la crise, même si leurs cours de bourses ont aussi été victimes de la vague de vente."

Degroof Petercam a établi une liste de dix noms de sociétés de qualité "extrêmement résilientes" contre le coronavirus. Sur Euronext Bruxelles, il s’agit de la chaîne de supermarchés Colruyt , du fournisseur de matières premières pour les pharmacies Fagron , du bailleur d’espaces de stockage Shurgard , du groupe de télécoms Telenet  et du spécialiste en matériaux Umicore . Plusieurs firmes néerlandaises complètent la liste: le fabricant d’équipements pour puces électroniques ASMI , le distributeur de produits chimiques IMCD , le fournisseur de repas Just Eat Takeaway , le producteur d’engrais OCI  et la société d’équipements pétroliers et gaziers SBM Offshore .

Kepler Cheuvreux a lui aussi établi une sélection d’actions résilientes et moins résilientes. Parmi celles qui sont susceptibles de surmonter facilement la crise, on trouve nos chaînes de supermarchés, mais leurs cours ont à peine baissé. Aujourd’hui, l’action Colruyt se négocie même à un cours supérieur à celui d’avant la crise. Les groupes de télécoms comme Telenet et KPN , le fabricant de couches Ontex , le producteur d’ingrédients alimentaires SFM  et le géant des produits de consommation Unilever  sont très résistants. Parmi les actions plus fragiles, on trouve AB InBev . Son taux d’endettement devrait augmenter suite au recul des ventes de bières, alors que le rachat – pourtant décidé – de ses activités australiennes par le groupe japonais Asahi n’est plus garanti.

Le grand débat : investir en période corona

Holdings

Pierre Huylenbroeck, éditeur de Mister Market Magazine, parie entre autres sur les holdings Sofina  et GBL . "En achetant Sofina, vous profitez de l’expertise d’un excellent investisseur. En Belgique, le holding a accumulé une expérience, un réseau de contacts et une vision à long terme inégalés. L’action a été laminée comme les autres."

"Personne ne peut dire quand nous aurons atteint le creux de la vague."
Gert Bakelants
Rédacteur en chef de L’Investisseur

Huylenbroeck conseille également le groupe de médias Roularta  – dont la sortie éventuelle de la bourse fait régulièrement l’objet de rumeurs – qui dispose d’abondantes liquidités et qui profite de la forte demande d’informations de la part de la population. "On trouve des noms à profusion, comme le développeur de parcs logistiques VGP . Jamais je n’aurais pensé que cette société peu endettée et aux perspectives de croissance extraordinaires se négocierait à un prix aussi bas. Ma liste comprend également Ageas , Resilux  et Barco . Le cours de Barco a perdu 50% à cause de l’annulation de presque tous les évènements. C’est dommage, et la baisse des cours semble exagérée."

Kristoff Van Houte de Kroffinvest préfère les entreprises contrôlées par des actionnaires familiaux et au bilan solide. "Van de Velde  vient de prendre une bonne décision en supprimant son dividende et son programme de rachat d’actions. Le groupe de lingerie devrait traverser une période difficile, mais survivra. Il a entamé ses lignes de crédit, alors qu’il dispose d’une trésorerie de 41 millions d’euros."

Pour Van Houte, c’est le moment idéal pour se constituer un portefeuille pour sa pension. Il souligne que les bénéfices d’une entreprise en bonne santé ne représentent que 15% de sa valorisation. "Multiplions ce chiffre par deux à titre de marge de sécurité. Les cours de nombreuses entreprises qui survivront à la crise ont baissé de plus de 30%. Il y a donc de bonnes affaires à réaliser." Il pense notamment au promoteur immobilier Atenor  (moins de 50 euros) et à Immobel , qui ont tous deux déclaré être capables de survivre à une crise de grande ampleur. Même si les chantiers sont mis à l’arrêt pendant plusieurs mois, ce ne sera pas une catastrophe à long terme. D’autres holdings comme Brederode , Sofina, GIMV , FFP , Wendel , Jardine Matheson  ou GBL valent également la peine d’être achetés avec un objectif de long terme, estime-t-il.

GBL fait aussi partie de la liste des quatre recommandations d’achat de Stefaan Casteleyn. "La décote par rapport à la valeur intrinsèque est passée de 25% en moyenne au cours des 30 dernières années, à 36%. Avec l’action GBL, vous investissez dans un portefeuille diversifié d’actions ayant été fortement pénalisées comme Adidas  et Umicore, aux deux tiers du prix." Casteleyn mise aussi sur Care Property Invest , qui compte de nombreux CPAS parmi ses locataires de maisons de repos, et dont les baux ont une durée moyenne de 17 ans. "Contentez-vous d’encaisser le dividende d’environ 3% et oubliez le cours de bourse. Et qui sait? Lorsque vous regarderez le cours dans quelques années, vous pourriez avoir une belle surprise." Le groupe de construction et de dragage CFE  – en tant qu’acteur du secteur de l’énergie éolienne – et le livreur de repas Takeaway  – qui profite aujourd’hui de la crise – font également partie de sa liste d’actions préférées.

Défensives et malgré tout pénalisées

L’analyste indépendant Gert De Mesure préconise quatre actions défensives ayant subi une forte correction. "Après une baisse de 30%, l’action Elia  est à nouveau intéressante. Le gestionnaire du réseau de haute tension n’offre qu’un rendement du dividende de 1,7%, mais ne distribue que 37% de ses bénéfices. Il investit le solde avec un rendement de 7%." Une autre entreprise du secteur électrique est Engie , qui ne devrait pas trop souffrir de la crise à long terme, alors qu’en tant que société reprise dans l’indice CAC 40 , elle a été balayée par les ventes de paniers d’actions. Son cours a baissé de près de 40%.

"Les dettes publiques pourraient facilement augmenter de 20%."
Kristoff Van Houte
Editeur de la lettre d’information Kroffinvest

 "Parmi les groupes immobiliers, le groupe résidentiel Home Invest Belgium  a été touché de manière disproportionnée, alors que l’immobilier résidentiel ne devrait pas trop souffrir de la crise du coronavirus", estime De Mesure. "Le rendement du dividende se monte à 3,7% net. Avec son pipeline de projets, ce rendement devrait encore augmenter."

De Mesure cite enfin Resilux. L’effondrement du prix du pétrole a entraîné la baisse des prix des matières premières pour ce fabricant de bouteilles en PET, tandis que la mise en service de deux nouvelles usines – et les coûts qu’elle entraîne – est désormais derrière lui. L’entreprise prévoit par ailleurs une augmentation de ses volumes. Même son de cloche chez Huylenbroeck: "De plus en plus de scientifiques estiment que le PET est un emballage plus respectueux de l’environnement que le carton. De plus, Resilux est actif dans le recyclage. Le groupe ne devrait pas trop souffrir de la crise du coronavirus."

Hélas, personne ne peut prédire quand les cours retrouveront des couleurs. Il faudra pour cela attendre la baisse du nombre de cas de contamination. La Chine et la Corée du Sud ont montré que c’était possible. Certains pensent que la bourse ne remontera pas avant plusieurs mois. "Ce virus semble montrer des signes de ‘saisonnalité’, comme la grippe. Et si une grande partie de la population est contaminée, il se peut que nous développions une immunité collective. Un moment donné – c’est-à-dire probablement dans trois mois –, les décideurs politiques changeront à nouveau leur stratégie et nous pourrons revenir à la normale", estime le stratège Richard Woolnough de M&G Investments. Il s’attend à ce que de nombreux pays enregistrent la plus forte chute mensuelle jamais vue de leur PIB, suivie par la plus forte reprise de leur histoire, pour ensuite se retrouver dans un cycle normal. Espérons que l’avenir lui donnera rapidement raison.

Lire également

Publicité
Publicité