Peter De Keyzer et Bruno Colmant: "L'ampleur de cette crise est largement sous-estimée"

Peter De Keyzer (Growth Inc) n'exclut pas une nouvelle crise dans la zone euro. ©Frank Toussaint

Pour les économistes Peter De Keyzer et Bruno Colmant, cette crise très grave constitue aussi une opportunité pour réformer la Belgique.

Nous ne sommes pas au bout de cette crise, le scénario d'une reprise économique rapide est parfaitement illusoire. C'est le message des économistes Peter De Keyzer, fondateur de la firme Growth Inc, et de Bruno Colmant, le CEO de la Banque Degroof, qui étaient les invités d’un "webinar" organisé par le cabinet d’avocats CMS. 

Pour Bruno Colmant, cette crise est sans comparaison aucune. "Cela ne ressemble ni à 1929 ni à 2008, qui étaient des crises financières. La seule comparaison possible en termes de brutalité de la crise est celle d’une guerre et d’une invasion militaire."

"On devrait partir d’un scénario très négatif et s’y préparer activement. Et si les choses se déroulent mieux que prévu, tant mieux."
Peter De Keyzer
Fondateur de Growth Inc

"Ce sont 90 pays qui ont demandé de l’aide au Fonds monétaire international. C’est près de la moitié du nombre total des pays dans le monde. C’est énorme", renchérit Peter De Keyzer. Selon lui, on ne peut pas arrêter l’économie ainsi pendant 2 ou 3 mois et la faire redémarrer en un simple claquement de doigts. "Les organes privés d’oxygène pendant un certain temps meurent et il est impossible de les réanimer. On ne doit pas croire que la reprise sera en forme de V, elle sera lente. De nombreuses entreprises feront faillite au cours des prochains mois."

On doit même redouter, selon lui, une deuxième vague du coronavirus à la suite des mesures de déconfinement qui sont mises en place. Cela pourrait engendrer un nouveau lockdown et de nouveaux problèmes économiques. "Les chiffres publiés par la Commission européenne ou par la Banque nationale de Belgique sont encore trop optimistes. On devrait partir d’un scénario très négatif et s’y préparer activement. Et si les choses se déroulent mieux que prévu, tant mieux." "Aux Pays-Bas, ajoute-t-il encore, le gouvernement prévoit un déficit public de 92 milliards d’euros cette année après un surplus de 18 milliards l'an dernier, soit une détérioration de 110 milliards d’euros. En Belgique, on table encore sur un déficit de 30 à 40 milliards, c’est une illusion."

Du côté des banques, si ces dernières sont aujourd’hui mieux capitalisées qu’en 2008, l'on peut craindre une augmentation des créances douteuses. Peter De Keyzer avance une solution: il faudrait permettre aux taux des comptes d’épargne de tomber en négatif, comme le sont les taux de la BCE (-0,5%). Cela permettrait de dégager 1,5 milliard d’euros qui pourraient être utilisés pour renforcer leur capacité à faire face à des pertes en matière de prêts.

Allocation universelle

Pour Bruno Colmant, l’État est certainement appelé à jouer un rôle plus grand dans cette crise. Et parmi les solutions que l’on pourrait voir émerger est celle d’une allocation universelle. "On va devoir arriver à cette solution. L’État doit répondre aux besoins de la population. Le pire serait que la confiance dans l’État vienne à disparaître".

Bruno Colmant: "Cette crise est, dans sa brutalité, similaire à une guerre." ©BELPRESS

Dans le même temps, il pense qu’il est nécessaire de relancer le capital à risque. "Le premier réflexe pour beaucoup est qu’il est nécessaire de punir et de taxer le capital. C’est une erreur. Ce n’est pas le capital qui a causé cette crise".

Crise européenne

Sur le plan européen, les deux économistes redoutent une nouvelle crise. Les remous sur l’Italie en raison de l’explosion attendue de sa dette et la décision de la Cour constitutionnelle allemande obligeant la BCE à justifier ses achats d’actifs sont de mauvaises nouvelles. "Dans les 6 mois, je pense que l’on aura un nouvel épisode dans la crise de la zone euro", prévoit De Keyzer. Pour Bruno Colmant, le vrai stress test pour la zone euro, ce n’était pas en 2008 ou en 2010, c’est aujourd’hui. "Si la zone euro éclate, ce serait désastreux pour tous les pays. Les hommes politiques sont face à leurs responsabilités."

"Le vrai stress test pour la zone euro, ce n'était pas en 2008 ou 2010, c'est aujourd'hui."
Bruno Colmant
CEO de la Banque Degroof

Pour le moyen terme, les deux économistes avancent aussi leurs pions. L'économiste de Growth Inc évoque comme solution l’idée d’une dévaluation interne en Belgique. Ce qui passerait par une baisse du coût salarial et une hausse de la TVA. Cela permettrait de soutenir les jobs en Belgique dont le contenu comprend une part importante de travail. "Résultat : mon coiffeur serait meilleur marché, mais les smartphones achetés en Chine seraient plus chers via la hausse de la TVA." Ce qu’il faut surtout, dit-il, c’est davantage de gens qui participent au marché du travail.  Et cela passe par une meilleure formation.

"Cette crise est une opportunité gigantesque pour rendre enfin la Belgique plus moderne, plus digitale, plus entrepreneuriale."
Peter De Keyzer

"En fait, cette crise est une opportunité gigantesque  pour rendre la Belgique enfin plus moderne, plus digitale, plus entrepreneuriale ", souligne Peter De Keyzer. Bruno Colmant acquiesce. "Le pire, ce serait l’abattement. Les gens doivent se mettre à risque. C’est même le moment de créer sa propre société." 

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