interview

Peter Praet: "Les comparaisons avec la Grande Dépression peuvent être dangereuses"

Peter Praet en faveur d'un grand emprunt européen à coupon zéro pour venir en aide à des pays comme l'Italie. ©Bloomberg

"Si on parle trop de la crise de 1929, cela risque de nuire à la confiance", dit l’ancien chef économiste de la BCE qui plaide par ailleurs en faveur d'un grand emprunt à taux zéro pour les pays les plus fragiles.

Le Fonds monétaire international (FMI) a indiqué la semaine dernière que c’était la pire crise depuis la Grande Dépression. Êtes-vous d’accord?

"En lançant l’image de Grande Dépression, on risque de nuire à la confiance et de créer des anticipations très négatives pour l’avenir."

De manière générale, il faut faire très attention avec les comparaisons avec la Grande Dépression des années 30. C’est vrai que la situation est incertaine et que le produit intérieur brut (PIB) chute très fortement. Mais les circonstances sont différentes. Cette crise est la conséquence d’un événement lié à la santé. La Grande Dépression était la conséquence de déséquilibres financiers importants et de bulles spéculatives qui s’étaient développées au fil des ans. La crise de 1929 s’est ensuite amplifiée parce que les autorités ne sont pas venues au secours des banques, ce qui a provoqué une importante crise bancaire. Enfin, dernier élément, il n’y a pas eu à l’époque de réaction de politique économique pour soutenir la demande. Aujourd’hui, on constate effectivement une chute très sévère du PIB. Mais la comparaison avec la Grande Dépression s’arrête là pour l’instant. En lançant l’image de Grande Dépression, on risque de nuire à la confiance et de créer des anticipations très négatives pour l’avenir.

Mais cette crise reste inquiétante. On redoute des faillites, une hausse du chômage…    

Il n’est évidemment pas question de banaliser cette crise. Il y aura des dégâts dans certains secteurs. Mais jusqu’ici, les réactions des États et des banques centrales ont été très fortes. Les gens ont bien compris la politique menée au niveau de la santé. Il était nécessaire de donner du temps aux hôpitaux afin de s’organiser pour faire face à un afflux de malades. Avec le confinement de la population, l’appareil productif a été mis en pause pour pouvoir redémarrer le moment venu. Tout a été mis en œuvre pour préserver le capital humain et physique. Je le répète, cela n’a rien à voir avec une correction de grands déséquilibres économiques et financiers, surtout en Europe. Par ailleurs, le secteur bancaire est aujourd’hui mieux capitalisé et plus solide que lors des crises précédentes. Et les autorités ne vont jamais tolérer une crise bancaire et financière dans l’environnement actuel. Ce serait une catastrophe. C’est très différent de la crise de 1929 où l’on a laissé tomber les banques.

"Il n’est évidemment pas question de banaliser cette crise. Il y aura des dégâts dans certains secteurs. Mais jusqu’ici, les réactions des États et des banques centrales ont été très fortes."

De nombreuses mesures ont été mises en place pour éviter les faillites d’entreprises. Notre système de sécurité sociale permet aussi pendant un certain temps d’éviter une chute brutale des revenus de ceux qui sont touchés par la crise. Ceci va impliquer des hausses des déficits budgétaires, mais c’est inévitable. C’est vrai aussi qu’en Europe, ce nouveau choc est intervenu dans un contexte économique qui n’était déjà pas très bon, où certaines dettes publiques étaient déjà élevées et où la rentabilité des banques était mise sous pression. Cela complique évidemment la donne. Il faudra donc voir comment se fera la sortie de crise, comment les consommateurs vont se comporter. Le déconfinement va sans doute se réaliser de manière prudente. Il reste encore pas mal d’incertitudes.

Parmi les incertitudes, il y a l’aide à accorder à des pays touchés par la crise, comme l’Italie. Ce sera l’objet du Sommet européen de ce jeudi.

"Des pays, comme l'Italie, sont dépendants de secteurs qui vont être gravement touchés par cette crise, comme le tourisme. C’est pourquoi la solidarité européenne est absolument cruciale."

Si tous les pays étaient dans une situation comparable à celle de l’Allemagne, la sortie de crise se ferait plus ou moins facilement. Mais ici, certaines économies sont plus fragiles que d’autres. Certains pays sont beaucoup plus touchés par cette crise, avec par ailleurs un secteur bancaire plus faible et une dette publique déjà fort élevée. Il s’agit de pays comme l’Italie, l’Espagne ou la Grèce. Des pays qui sont dépendants de secteurs qui vont être gravement touchés par cette crise, comme le tourisme. C’est pourquoi la solidarité européenne est absolument cruciale.

La solution passe-t-elle par les coronabonds, des obligations communes pour les différents pays?

Avec cette crise, la dette publique de l’Italie va grimper de 135% à plus de 155% du PIB. Je pense qu’il faudrait que les 20 points de pourcentage de dette que la plupart des pays devront emprunter à la suite de cette crise puissent l’être à des taux proches de 0% pour des échéances de très long terme, soit au moins 10 ans. L’Italie qui emprunte à un taux de 2% environ devrait donc pouvoir le faire à 0%. Cela passe par la solidarité européenne et le fait que l’Europe utilise sa capacité d’emprunt pour faire bénéficier les pays les plus fragilisés de conditions de financement plus faibles. Que l’on appelle cela des coronabonds ou autre chose n’a pas d’importance. Cela pourrait se faire par un grand emprunt de longue durée à taux zéro. Le pays emprunteur ne paierait donc aucun intérêt annuellement. La BCE pourrait ensuite acheter cet emprunt sur le marché secondaire. 

Ce type de coronabonds à titre temporaire est la solution préférée par Christine Lagarde, non?

Je pense que la présidente de la Banque centrale européenne a effectivement beaucoup de sympathie pour une solution de type coronabonds. Elle se rend bien compte qu’en l’absence de solution politique, cela va rendre la tâche de la BCE encore plus ardue à l’avenir. La BCE intervient déjà très activement avec son programme d’achats de la dette publique en essayant de maintenir des coûts de financement raisonnables pour les pays touchés par la crise. S’il n’y a pas de solution politique jeudi, c’est la BCE qui devra faire tout le travail comme lors de la crise précédente. Elle devra acheter encore davantage de dettes publiques. Et la question sera de voir jusqu’où elle pourra aller pour faire baisser les taux italiens et réduire l’écart de taux (spread) avec l’Allemagne. J’ai pointé une phrase très importante citée par la BCE qui tient à assurer que tous les acteurs, que ce soit les ménages, les entreprises, les banques ou les États, pourront absorber le choc de cette crise. Cela montre sa détermination. Ma crainte, c’est que les autorités politiques en fassent trop peu de leur côté, s’en lavent en quelque sorte les mains, et laissent la BCE manœuvrer seule.

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