interview

Philippe Lacroix, directeur général de ManpowerGroup BeLux: "Nous requalifions des personnes pour les orienter vers d'autres secteurs"

Pour Philippe Lacroix, l'intérim montera en ligne en deuxième lieu lors de la relance, après le retour des chômeurs temporaires. ©saskia vanderstichele

Le travail intérimaire sert traditionnellement de soupape dans les crises, mais cette fois, l'économie pourra faire jouer deux soupapes: l'intérim et le chômage temporaire. Pour Philippe Lacroix, le patron de Manpower en Belgique et au Luxembourg, le secteur est prêt à monter en ligne. Les autorités doivent toutefois encore définir les règles et les moyens pour une reprise dans de bonnes conditions de sécurité.

Le travail intérimaire est lui aussi fort touché par la corona-crise, ce qui ne l'empêche pas de s'investir dans de nouveaux créneaux, comme le travail saisonnier, explique Philippe Lacroix, directeur général de ManpowerGroup BeLux. Son secteur se tient prêt pour la relance, mais le dirigeant insiste sur les conditions sanitaires à respecter. Sans quoi, la machine se grippera.

À quel degré le secteur du travail intérimaire est-il impacté?
Cela dépend des entreprises, de leurs spécialisations sectorielles et de leur localisation, mais globalement, on évalue l’impact sur notre activité dans une fourchette entre 20 et 50%. Les sociétés d’intérim spécialisées dans les titres-services sont par exemple totalement impactées, de même que celles qui travaillent pour l’horeca.

"Globalement, on évalue l’impact de la crise sur notre activité dans une fourchette entre 20 et 50%."

Et inversement, d'autres s’en tirent très bien parce qu'elles sont centrées sur des secteurs essentiels?
Oui. Les grandes entreprises d’intérim sont généralistes, c’est-à-dire présentes dans la plupart des secteurs. Ceux qui restent très actifs, ce sont les sciences de la vie, la logistique de biens et alimentaire, le secteur agroalimentaire, la distribution…

Le gouvernement vient d'autoriser les transferts de personnel (mise à disposition) d’une entreprise à l’autre; le secteur de l’intérim est-il concerné?
Nous nous interrogeons sur le sens de cette mesure. Dans une situation d’urgence et à court terme, il faut certes trouver des solutions urgentes et temporaires: l’objectif du Fédéral est louable. Mais dans la loi existent déjà des mesures qui le permettent. Dans le travail temporaire, on y est confronté tous les jours: on réaffecte nos gens d’un secteur à l’autre en permanence. Pourquoi dès lors cette mesure supplémentaire? Un exemple, le travail saisonnier. Nous avons là une activité nouvelle qui est en train de se développer. Par le passé, il y a toujours eu une base d’intérimaires dans le travail saisonnier, mais cela ne faisait pas partie du "core business" de notre secteur. Ces activités-là étaient essentiellement assurées par des travailleurs venus de l’étranger. Aujourd’hui, comme ils ne peuvent plus venir, il y a là du travail pour nos collaborateurs. Ce segment est devenu plus important pour nous.

Le Fédéral a voulu autoriser l’échange de personnel aussi en dehors du cercle de l’intérim: d’entreprise à entreprise…
Oui, mais des dispositifs existent déjà pour le faire. Le Fédéral n’a pas été suffisamment précis et devrait clarifier sa position.

"Nous menons actuellement un travail de qualification des compétences de nos travailleurs, pour être prêt à répondre à la demande et remettre au travail des personnes dans les secteurs en redémarrage."

L’intérim est-il prêt à participer à la relance de la production?
Nous nous y préparons. Nous menons actuellement un travail de qualification des compétences de nos travailleurs, pour être prêts à répondre à la demande et remettre au travail des personnes dans les secteurs en redémarrage. Nous faisons deux choses dans ce cadre: on inventorie les collaborateurs qui ont d’autres compétences que celles pour leur secteur habituel et on leur apprend les normes à respecter dans leur nouvel environnement; on requalifie des personnes n’ayant pas d’autres compétences, afin de les mettre à disposition elles aussi de secteurs différents.

Ce qu’il faudrait encore faire?
Il faut clarifier d'urgence les conditions pour la remise au travail des personnes. Il règne encore trop de flou. On sent que beaucoup d’entreprises sont prêtes à s’organiser et à redémarrer, aussi bien dans la production que dans les services, mais il faut que les personnes puissent reprendre le travail en toute sécurité. Il faut que le gouvernement clarifie les moyens à mettre en œuvre et les règles à observer pour que cela se fasse dans de bonnes conditions sanitaires. Il faudra, de plus, prendre des mesures de soutien durant la relance: dans les premiers mois, on aura besoin d’hyper-flexibilité, ce qui nécessitera que certaines aides publiques soient prolongées. On aura besoin d’une certaine souplesse pour continuer d’utiliser le chômage économique pendant le redémarrage. Enfin, la question de la mise à disposition de masques et de vêtements de protection au travail sera fondamentale: sans cela, on ne pourra pas reprendre une activité économique.

"Dans les premiers mois, on aura besoin d’hyper-flexibilité, ce qui nécessitera que certaines aides publiques soient prolongées."

A la reprise, vous attendez-vous à ce que l’intérim soit fort sollicité?
Cela va dépendre des secteurs qui reprendront d’abord. Nous sommes toujours en première ligne, à la baisse comme à la hausse. Ceci dit, il y a 1,2 million de personnes au chômage temporaire actuellement: ceux-ci seront les premiers appelés pour la reprise au travail, et nous interviendrons dans un deuxième temps. Notre secteur est prêt à faire face.

Votre secteur constitue la variable d’ajustement habituelle…
Sauf qu’il y aura cette fois deux variables, le chômage économique et le travail intérimaire. J’ajouterai que la réaction des travailleurs dépendra du sentiment de sécurité qu’ils auront. Contrairement aux crises économiques précédentes, cela dépendra des règles qui seront prises face au risque viral, des conditions de reprise des transports en commun et de la réouverture des écoles, tous des éléments qui joueront sur les sentiments des travailleurs. Il faudra voir aussi comment les entreprises vont utiliser ce qu’elles auront appris pendant la crise. Leur nouvelle expérience du télétravail pourrait jouer sur leur organisation future.

"La valeur ajoutée marchande n’est plus la seule à être mise en exergue, la valeur ajoutée collective l’est aussi désormais grâce notamment au travail du personnel des hôpitaux."

Quelles leçons retenir pour l’après-crise?
On peut tirer certaines leçons dès à présent, mais d’autres s’imposeront dans deux à trois mois, après la sortie de crise. Aujourd’hui, je retiens quatre enseignements. Un, on a découvert que beaucoup de tâches peuvent être réalisées à distance, l’apprentissage des moyens digitaux s’est accéléré. Deux, la valeur ajoutée marchande n’est plus la seule à être mise en exergue, la valeur ajoutée collective l’est aussi désormais grâce notamment au travail du personnel des hôpitaux (mais va-t-on s’en souvenir dans 6 mois?). Trois, on observe la baisse du trafic et la chute des voyages, ainsi que leur impact sur l’environnement: cette crise sanitaire, qu’on n’attendait pas, fait prendre conscience qu’il y a d’autres éléments que l’économico-financier qui impactent les personnes, et que si celle-ci nous est tombée dessus comme un tsunami, la crise climatique et environnementale est un tsunami à la puissance 10 auquel on n’accorde pas assez d’attention. Quatre, cette crise est une leçon d’humilité, et doit nous conduire à effectuer un réajustement: l’activité économique doit soutenir l’activité humaine, et pas l’inverse.

Appel à une collaboration mondiale pour la relance

Les PDG des trois plus grands groupes de travail intérimaire mondiaux, Adecco, ManPower et Randstad, ont écrit ce jeudi une lettre ouverte pour proposer aux gouvernements, aux employeurs, aux syndicats et aux ONG de tous les pays de collaborer lors de la reprise de l’économie au sortir de la crise. 

Jacques van den Broek (Randstad), Jonas Prising (ManPower) et Alain Dehaze (Adecco) ont créé une alliance ouverte à tous, pour partager les meilleures pratiques en matière de protocoles de santé et de sécurité au travail. "Nous exhortons les autres parties prenantes à unir leurs forces pour permettre aux entreprises et aux travailleurs de retourner au travail d’une manière à la fois sûre et productive, garantissant la sécurité pour tous", soulignent les trois dirigeants.

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