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interview

Pieter Timmermans: "La crise est profonde, nous n'avons pas le temps pour de petits jeux"

Pour Pieter Timmermans, patron de la FEB, mettre de nouvelles charges sur le monde des entreprises après le déconfinement ne serait "certainement pas la bonne solution". ©BELGIAN

Le patron de la FEB table sur une perte de croissance de 2 à 3% par mois de confinement en Belgique. Relancer la machine prendra du temps, prévient-il en appelant, au passage, les acteurs économiques et politiques à mettre leurs querelles idéologiques de côté.

Administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), Pieter Timmermans est un homme très pris. Ces dernières semaines, même confiné, il n'a pas cessé de répondre aux inquiétudes des entrepreneurs. S'il accompagne les acteurs du monde économique pendant cette période inédite, il se projette aussi en envisageant la relance de la machine une fois le virus dompté. À cette fin, la FEB a d'ailleurs lancé un appel à idées auprès des citoyens et des entrepreneurs. Ce qu'elle ambitionne pour l'après-crise? Rien de moins qu'un "plan Marshall pour des entreprises plus fortes".

Avec la crise du coronavirus, la Banque Nationale et le Bureau du Plan estiment que le PIB réel de l’économie belge pourrait se contracter de 8% cette année. Leur scénario souligne le risque que de nombreuses entreprises se retrouvent prochainement avec des problèmes de solvabilité. Êtes-vous inquiet?

Je suis inquiet dans la mesure où nous vivons une crise totalement inédite. Depuis 25 ans, j'ai vécu la période du "Plan global" de Jean-Luc Dehaene, la crise financière de 2008, les attentats de 2016, mais ce qui se passe aujourd'hui, c'est du jamais-vu. L'impact est vraiment dramatique.

En ce qui concerne l'estimation de la Banque Nationale, je trouve qu'il est dangereux d'évoquer une contraction de 8% du PIB. Il y a tellement de paramètres qui ne sont pas connus que je préfère parler d'une perte de 2 à 3% par mois de confinement. Je veux toutefois rester optimiste pour la suite, notamment quand je vois la capacité des entreprises à se transformer et à trouver des solutions. L'optimisme seul ne permettra cependant pas de résoudre tous les problèmes.

Justement, depuis le début de la crise, les autorités ont annoncé à plusieurs reprises des mesures de soutien au monde socio-économique. Sont-elles adéquates?

À la FEB, nous avons défendu une approche en quatre piliers et les mesures prises y correspondent. Le chômage temporaire, le report des cotisations fiscales et ONSS, un plan avec les banques et enfin des mesures sectorielles très spécifiques. J'ai l'impression qu'on a fait ce qu'il fallait. En général, cette approche a été efficace et permis d'éviter une crise des liquidités.

"Si cette crise dure encore des semaines et des semaines, alors on s'expose effectivement à des problèmes de solvabilité."
Pieter Timmermans
Administrateur délégué de la FEB

Un premier écueil a donc été contourné, mais combien de temps les entreprises pourraient-elles encore tenir dans les circonstances actuelles?

La priorité numéro 1 reste la santé des citoyens. S'il y a encore un risque de propagation du virus, il y aura également un impact sur l'économie. Il faut donc d'abord contrôler cette épidémie et ensuite les entreprises pourront tout doucement se redresser et reprendre leurs activités. Comme je le disais, des mesures ont été prises pour résoudre la problématique des liquidités à très court terme. Si cette crise dure encore des semaines et des semaines, alors on s'expose effectivement à des problèmes de solvabilité. Autrement dit, des entreprises risquent de tomber en faillite et il y aura des licenciements.

Si ce scénario se matérialise, quelles réponses pourraient être apportées?

Il est trop tôt pour le dire. Des emprunts spéciaux, avec ou sans garantie d'État, pour soutenir et soulager les entreprises? Un renforcement de l'injection de moyens propres? Une mobilisation de l'épargne d'une manière ou l'autre? Des mesures sociales et d'organisation du travail? Beaucoup d'éléments sont aujourd'hui à l'étude, mais il n'y a pas encore de réponses définitives.

Toutes les mesures de soutien prises par les autorités risquent de creuser le déficit. Une fois la crise passée, un refinancement sera nécessaire. Ne craignez-vous pas de nouvelles taxes?

Ce qu'il ne faut certainement pas faire ensuite, c'est prendre des mesures qui tuent le dynamisme économique des entreprises. Le fait qu'elles soient créatives, c'est la base de notre richesse et de notre prospérité. Il y aura certainement des choix difficiles à faire, tant du côté des dépenses que des recettes... C'est inévitable. Mais, mettre de nouvelles charges sur le monde des entreprises, ce n'est certainement pas la bonne solution

"Croire que les dividendes profitent à une personne qui ne fait rien au fond de son jardin, c'est réducteur."

Malgré le contexte économique morose, certaines sociétés ont tout de même versé des dividendes récemment. Était-ce cohérent?

Je trouve que chaque entreprise doit décider de cela en son âme et conscience. Je vois que Solvay a choisi de le verser, mais a suggéré à ses actionnaires d'en déposer une partie dans un fonds de solidarité. D'autres ont décidé de ne pas payer de dividende du tout.

Cette question est bien plus complexe qu'il n'y paraît. Sans dividendes, il n'y a pas de recettes pour l'État parce qu'il n'y a pas de précomptes. En plus, certains fonds reçoivent des dividendes et les replacent ensuite dans d'autres entreprises. Croire qu'ils profitent à une personne qui ne fait rien au fond de son jardin, c'est réducteur.

Nous avons évoqué la possibilité d'un prolongement de l'épidémie et d'une crise de solvabilité. Des signaux encourageants peuvent toutefois permettre d'espérer que la situation sanitaire s'améliore et que le moteur économique puisse être relancé plus rapidement. Comment ce redémarrage devrait-il être mené?

Mettre tout le monde à l'arrêt, ça se décide assez rapidement, en deux ou trois jours, c'est réglé. Aujourd'hui, 30 à 40% du secteur privé est au point mort, je le répète: c'est inédit. Le redémarrage sera beaucoup plus lent parce qu'il faudra reconstituer toutes les chaînes de valeur. En effet, il faut d'abord produire, puis emballer, transporter, vendre et enfin consommer.

Remettre tout cela en ordre de marche, ça prendra bien sûr plus de temps. Sur ce point aussi, la réflexion est en cours. J'ai d'ailleurs lancé un appel aux entrepreneurs et aux citoyens pour qu'ils me fassent parvenir leurs idées. Depuis vendredi, j'ai déjà collecté plus de 200 réactions. 

Qu'allez-vous faire des réponses reçues?

Nous allons les analyser et les confronter aux nôtres. Ensuite, nous travaillerons à l'élaboration d'un plan cohérent et réaliste de redressement de la Belgique post-Corona. Nous le présenterons au monde politique et aux autres acteurs économiques. Indépendamment de l'idéologie ou de la stratégie politique des uns et des autres, il faudra sauver notre tissu économique, et donc nos entreprises. Sans elles, il n'y a pas d'emploi. Leur sauvetage nous permettra d'assurer à terme un niveau élevé de prospérité et de pouvoir d'achat.

En cette période de crise, la concertation sociale s'est poursuivie, notamment via le Groupe des 10. Comment jugez-vous les résultats obtenus?

Nous avons bien travaillé en pleine crise, notamment en élaborant la liste des secteurs vitaux et essentiels. On a aussi pu régler certaines tensions sociales dans des entreprises. On se concerte beaucoup, même si ce n'est pas toujours très visible dans les médias. Maintenant, j'espère vraiment qu'on ne va pas tomber dans une confrontation très idéologique, entre autres sur la question des certificats médicaux.

Quand quelqu'un est malade, il est malade. Quand il ne l'est pas, il n'est pas question de lui payer son salaire garanti, il tombe alors sous un autre régime. Nous sommes dans une crise profonde et nous n'avons pas le temps pour de petits jeux. Pour l'instant, il ne doit pas y avoir des mesures syndicales et patronales, mais uniquement des mesures qui sont favorables au sauvetage des entreprises.

Ces dernières années, la FEB a parfois plaidé pour une gestion plus rationnelle des soins de santé. À la lueur de la crise actuelle, votre position a-t-elle évolué?

Quand on compare le montant qu'on dépense pour nos soins de santé avec celui d'autres pays, on constate qu'on est dans le top. Pour moi, ce n'est pas une question d'argent, mais d'efficacité des soins de santé. Il faudra tirer les leçons de la crise actuelle. Là où des manquements ont été constatés, il conviendra peut-être de mettre plus d'argent. D'un autre côté, je reste convaincu qu'il y a peut-être des économies possibles dans d'autres parties des soins de santé

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