Pour les stratégistes, la reprise économique ne sera pas en V, c'est sûr

Les investisseurs doivent se préparer à une nouvelle correction sur les marchés, préviennent les stratégistes. ©REUTERS

Les économistes et stratégistes n'entrevoient pas une reprise rapide de l'activité économique après le déconfinement. Du côté des marchés, trop de mauvaises nouvelles n'ont pas encore été prises en compte par les investisseurs selon eux.

Après le déconfinement progressif que prévoient les gouvernements dans le monde, et plus particulièrement  en Europe, l'activité économique devrait repartir. Les marchés financiers ont déjà anticipé ce retour de l'activité économique après le 15 mars, en rebondissant fortement. Toutefois, les économistes et stratégistes que nous avons interrogés se montrent très prudents, car aucun d'entre eux ne prévoit un rebond économique en forme de V, qui signifie que tout va repartir comme avant la crise.

Vincent Juvyns , global strategist chez JPMorgan Asset Management, entrevoit toutefois une lumière au bout du tunnel. "Le point d'inflexion a été atteint, le pic de la pandémie est sans doute dernière nous. On voit désormais que les gouvernements en Europe sont capables d'encadrer le déconfinement. Il y a un mois, les masques et les gels hydroalcooliques manquaient. Désormais, tout a été fait pour que la population revienne  à une activité normale" souligne-t-il.

"Du côté des traitements, la piste de la chloroquine semble abandonnée, mais d'autres voies sont explorées. On peut espérer un vaccin en 2021" ajoute-t-il. "Au deuxième semestre, on peut s'attendre à un semblant d'activité économique normale. Depuis dix jours, l'activité économique repart déjà car des entreprises ont pu implémenter des mesures de distanciation sociale. De plus, on a connu une réponse monétaire et budgétaire sans précédent en Europe et aux Etats-Unis" pointe-t-il.

Attention aux effets secondaires

Mais les autres stratégistes se montrent moins optimistes."La qualité du rebond reste à être déterminée" nuance Frank Vranken, responsable de la stratégie chez Puilaetco. "Tout dépend des effets secondaires de la pandémie, comme la hausse du chômage et la baisse de la consommation. L'arrêt de l'économie a provoqué une vague de faillite, une augmentation de chômage, moins de consommation. Aux Etats-Unis, les demandes aux aides pour l'emploi ont atteint 22 millions en quelques semaines.

Si on regarde l'histoire des marchés, dans 70% des cas, on a retesté les plus bas niveaux sauf en 1987. Cette fois-ci, une correction reste possible, surtout si l'on regarde l'évolution du marché du pétrole, où là, l'impact économique de la pandémie se manifeste mieux que sur les marchés d'actions soutenus par les banques centrales.
Philippe Gijsels
Responsable de la stratégie chez BNP Paribas Fortis

De plus, on peut craindre une nouvelle flambée du virus" souligne-t-il. "Les mesures de distanciation sociale s'avèrent difficiles pour les restaurants, les hôtels, les bars et les écoles. Alors, le rebond économique aura une forme de U, avec une reprise moins vigoureuse. Il ne faut pas négliger l'impact psychologique du confinement sur les gens touchés" ajoute-t-il. 

Philippe Gijsels, chef stratégiste de BNP Paribas Fortis, n'est guère plus optimiste. "J'ai peur que le redémarrage économique ne mette pas mal de temps à se réaliser. L'impact de la pandémie sur l'économie a été énorme, avec une chute des ventes de détails et une hausse du chômage, conséquences de la fermeture de tous les magasins. Cela amène beaucoup de volatilité car la visibilité manque. Les entreprises ne savent pas donner de prévisions. Toutefois, on a vu le plus bas. La forme de la reprise sera en W ou en U, cela va créer des jours positifs mais aussi négatifs" indique-t-il.

Risque d'une deuxième vague

Wim D'Haese, stratégiste en investissement chez Deutsche Bank, souligne que l'exemple de la Chine, premier pays touché par le Covid-19, ne va pas se répliquer en Europe. "Le temps pour réouvrir en Europe va être plus long qu'en Chine. De plus, on a vu que la demande a fortement chuté en Chine car le ralentissement de la progression du virus prend plus de temps. De plus, on a vu que la demande en Chine n’a pas encore fortement rebondi après sa réouverture parce que les exportations vers l'Europe et les Etats-Unis, qui sont toujours en confinement, ne se sont pas encore redressées" indique-t-il.

Il voit la croissance économique globale tomber en récession pour cette année, et seulement se redresser en 2021. "Même si un soutien fiscal et monétaire massif a été déployé, nous ne sommes pas sûrs que toutes les sociétés vont s'en sortir, car il n'est pas évident de supporter l'absence de recettes pendant plusieurs semaines" ajoute-t-il. "De plus, on ne sait pas si une deuxième vague d’infections va surgir lorsqu'on va ré-ouvrir les économies"  craint-il. 

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Luc Charlier, stratégiste chez ING Belgique, prévoit qu'une deuxième vague de la pandémie "paraît très probable". "Le taux de contamination de la population est très faible, seulement 5% de la population mondiale. Pour qu'on arrive à une immunisation de la population, il faudrait un taux de contamination de 60 à 70%, alors on s'expose à une deuxième vague" indique-t-il.

"Le confinement a été imposé pour éviter que les hôpitaux soient surchargés, mais on n'a pas renforcé le personnel hospitalier depuis lors" ajoute-t-il. "Si la situation est bien gérée, on peut éviter une deuxième vague trop forte. Et tant qu'on a pas trouvé de vaccin, ni de solution médicamenteuses, on va devoir vivre avec le risque de contamination" relève-t-il. Il ne prévoit pas que l'économie revienne à son niveau d'avant crise avant 2022.

Koen Maes, responsable de la stratégie chez Candriam, souligne que "si on ne connaît pas de deuxième vague de l'épidémie, avec le support des gouvernements et des banques centrales, la croissance économique devrait être très importante en 2021" "Vu que le secteur financier n'est pas touché comme en 2008, on peut espérer une remontée économique très importante" indique-t-il. Mais il prévoit une croissance négative de 10% en 2020, "une correction très sévère cette année", avec un rebond de 14% en 2021.

Précaution avec les marchés

Les stratégistes se montrent prudents avec l'évolution des marchés après le déconfinement. "Si on regarde l'histoire des marchés, dans 70% des cas, on a retesté les plus bas niveaux sauf en 1987. Cette fois-ci, une correction reste possible, surtout si l'on regarde l'évolution du marché du pétrole, où là, l'impact économique de la pandémie se manifeste mieux que sur les marchés d'actions soutenus par les banques centrales" relève Philippe Gijsels.

"Les marchés n'ont pas recorrigé à cause des banques centrales mais les cours du pétrole ont montré ce qui aurait dû se passer. On est passé d'un marché surévalué, à un marché sous-évalué, puis à nouveau surévalué, plus bon marché. Les prévisions de bénéfices ont été revues à la baisse de 20% mais pendant toutes les crises, elles ont corrigé en moyenne de 34%. Alors, il ne faut pas se laisser aveugler par la remontée des marchés" indique Luc Charlier.

"La réalité économique n'est pas intégrée dans les cours des actions. Les perspectives bénéfices vont devoir être revues à la baisse" souligne Vincent Juvyns.

Si la situation est bien gérée, on peut éviter une deuxième vague trop forte. Et tant qu'on a pas trouvé de vaccin, ni de solution médicamenteuses, on va devoir vivre avec le risque de contamination.
Luc Charlier
Responsable de la stratégie chez ING Belgique

"Les marchés ont perdu en moyenne 15% par rapport à leur point le plus haut. Par rapport à la situation économique, cela reste très peu. Mais les marchés vont se calmer" estime pour sa part Wim D'Haese. "Le 9 avril, la Réserve Fédérale américaine a annoncé qu'elle va racheter toutes les obligations devenues à haut rendement à partir du 22 mars. Ce fut un game changer, et cela donne plus de confort que le rebond des marchés ne repose pas sur de l'air" nuance-t-il.

Frank Vranken relève pour sa part que des secteurs supercycliques comme l'énergie, l'acier, le cuivre, les transports et loisirs "ont connu une chute invraisemblable". "Certains secteurs sont pricés pour un scénario économique très mauvais. Ils escomptent un cataclysme" indique-t-il, alors qu'il estime qu'au deuxième semestre, l'économie mondiale va s'améliorer. 

Koen Maes n'exclut pas non plus une correction. Mais il souligne que "pour passer une crise, que ce soit la déflation ou l'inflation, une bonne diversification reste primordiale". Comme Frank Vranken, il relève qu'il reste des opportunités sur les marchés. Mais  il faut les rechercher du côté des obligations Investment Grade et des obligations des marchés émergents selon lui. "L'or est aussi une de nos fortes convictions" ajoute-t-il. 

Luc Charlier recommande aussi un peu d'or dans les portefeuilles. "L'or conjugue beaucoup d'atouts dans ce monde de taux d'intérêt qui vont rester très bas. De plus, il ne reste plus beaucoup d'actifs refuge" indique-t-il.  Mais il privilégie surtout les actions des sociétés peu endettées, qui ont la capacité de conserver leur dividende,  parmi le secteur de la santé et de la technologie, et des biens de consommation. 

 

" L’or est aussi une de nos fortes convictions "

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