carte blanche

Pour soutenir efficacement l'économie, voici (enfin) venue l'heure de la taxe Tobin

Quelle mesure de politique économique pourrait réellement relancer l'activité après la crise du coronavirus? Les impulsions monétaires ont montré leurs limites. La coordination des politiques économiques des États a failli. Parmi les concepts novateurs jamais essayés à ce jour, on parle beaucoup de la "monnaie hélicoptère". Mais la taxe Tobin sur les transactions financières serait plus efficace.

Par Edouard Nouvellon, gérant du cabinet de conseil Risk Return

Passé le temps du confinement et du deuil collectif qu’amènera cette crise sanitaire, la question de la relance économique se posera et beaucoup l’anticipent déjà.

La crise des dettes souveraines de 2011 a vu de nombreux États afficher des situations budgétaires exsangues. La politique monétaire a pris le relais pour être le pilier le plus important en termes d’impulsion de politique économique.

La Banque centrale européenne (BCE) augmente la base monétaire qui sert de support aux banques commerciales qui, par le jeu du multiplicateur, augmentent la masse monétaire en circulation. Ceci est censé se transmettre à l’économie réelle, celle des échanges de biens et services via un accroissement des dépenses des ménages et des entreprises.

Cependant, l’impulsion monétaire n’engendre pas d’augmentation significative du produit intérieur brut (PIB).

La coordination des différentes formes de politiques économiques a failli.

La politique macro-prudentielle oblige sans cesse les banques et les compagnies d’assurances à augmenter leurs fonds propres face aux risques qu’elles prennent en finançant l’économie réelle.

Soutien monétaire réel mais insuffisant

La transmission de la politique monétaire vers l’économie réelle fonctionne peu: pour une base monétaire qui a triplé en dix ans, la masse monétaire au sens large a augmenté d’à peine 40%.

Ultraprudentes, les banques commerciales recyclent leurs liquidités auprès de la BCE à taux négatifs plutôt que de prendre le risque de les prêter à des entreprises de taille moyenne et plus à risque. Nous sommes dans une sorte de "lessiveuse" monétaire dans laquelle le risque est proscrit.

Ces politiques ont eu des vertus. Elles nous ont sauvés après 2008 du précipice déflationniste en amortissant la récession.

Elles ont eu un impact notoire sur le prix des actifs financiers qui ont connu un cycle haussier quasi ininterrompu entre 2011 et 2020. Cette hausse a participé au soutien de la consommation par l’effet de "richesse" ("je consomme plus, car mon portefeuille en bourse a pris de la valeur"). Également, il a accru la valeur des portefeuilles des futurs pensionnés.

Enfin, grâce aux mesures macro-prudentielles, les banques commerciales affichent des ratios de solvabilité élevés leur permettant d’absorber de nouveaux chocs. Il est un peu tôt pour analyser les dégâts de cette crise sur le bilan des banques, mais la politique prudentielle a clairement fait grandir la taille du bouclier de protection.

Idée saugrenue de Friedman

Quelles innovations en matière de politiques économiques après la crise?

La mesure dite "monnaie hélicoptère", le concept de Friedman par lequel on distribuerait des billets de banque à la population sans passer par les banques, n'est pas susceptible de relancer la consommation, au vu de la hauteur des montants sur les carnets d'épargne. ©BELGA

Inventé en 1969 par le prix Nobel d’économie Milton Friedman, le concept saugrenu de monnaie hélicoptère est une solution remise au goût du jour en 2015 puis encore très récemment. Les autorités monétaires jettent des billets dans les rues, les gens les ramassent pour les dépenser. Cela supprime tout canal bancaire et rend plus efficace la politique monétaire. Imaginons un instant que les 60 à 80 milliards d’euros que la BCE a créés pour acheter des actifs financiers aient été envoyés à la population sous forme bons d’achat pour qu’elle consomme, cela aurait entraîné une impulsion inédite à la consommation avec à la clé un effet multiplicateur sur l’ensemble des agrégats économiques. Cela ne semble néanmoins pas une solution viable. Cet argent sera-t-il réellement mis dépensé en biens et services? À voir la taille colossale des carnets d’épargne, la population, dans son ensemble ne semble pas manquer de biens et services.

La question de la durabilité écologique de notre système économique est au centre de beaucoup de réflexions. La solution de monnaie hélicoptère ne fera qu’accroître la consommation de biens finalement peu nécessaires dans l’ensemble et dont l’empreinte écologique ne sera pas contrôlée. La mise à disposition de ces fonds au projet d’Europe verte de la Commission européenne et la mise en place d’une politique industrielle à grande échelle tournée vers l’innovation écologique paraît avoir plus d’impact.

Taxe indolore et non discriminante

L’impulsion budgétaire des États est clairement inévitable pour permettre un relèvement de l’économie après une telle crise. On peut craindre une augmentation des impôts. La vertu d’un impôt n’est-elle pas d’avoir un effet négatif individuel quasi indolore et un effet positif collectif à grande échelle? La taxe Tobin semble répondre à ces deux souhaits.

Une occasion unique pour insuffler une coordination financière mondiale afin de mettre en place un impôt qui serait très peu discriminant entre les épargnants des différents pays, dont le taux serait si faible qu’il serait indolore et dont la base serait si large que l’impact serait très important.

Aujourd’hui, la taxe Tobin prendrait la forme d’une taxation très faible de tous les mouvements financiers. Au niveau d’un pays ou même d’un continent, cela est assez contreproductif tant les capitaux sont mobiles et qu’ils iront là où ils sont le moins taxés. La crise liée au Covid-19 paraît avoir comme vertu d’être une des crises les plus égalitaires qui soient. On voit que même les pays les plus riches sont impactés et que les individus les plus fortunés ne sont pas épargnés. Ceci semble une occasion unique pour insuffler une coordination financière mondiale afin de mettre en place un impôt qui serait très peu discriminant entre les épargnants des différents pays, dont le taux serait si faible qu’il serait indolore et dont la base serait si large que l’impact serait très important.

Au taux de 0,01% sur les transactions de changes uniquement, ceci pourrait rapporter 125 milliards d’euros au niveau mondial. La prise en compte des obligations, des actions et produits dérivés augmenterait encore cet impact. Au niveau européen, des organismes comme Euroclear ou Clearstream par qui passent les flux financiers pourraient prendre en charge la collecte de cette taxe. Son produit pourrait être géré par un organisme comme la Banque européenne d’investissement (BEI) qui a des volontés fortes d’accompagner une politique industrielle ambitieuse, tournée vers l’innovation durable et écologique.

Le succès de cette opération à grande échelle passe par le retour à un certain goût du risque. Sans cela, l’innovation ne peut éclore et offrir des solutions pérennes à la problématique de notre temps: offrir au plus grand nombre de quoi subsister sans mettre en péril la santé de la génération actuelle ni celle de nos enfants.

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