Quand Roosevelt sauvait les artistes

Au cours des années 1930, Roosevelt a créé plusieurs programmes artistiques financés par le gouvernement fédéral. ©Photo News

En ces temps où la culture est extrêmement fragilisée et se cherche des perspectives, certains réclament un New Deal inspiré du fameux plan économique de Roosevelt qui, durant la Grande Dépression, avait mis en place un programme pour sauver les artistes…

Lorsqu’il devient président des États-Unis en mars 1933, Franklin Roosevelt hérite d’un pays à l’agonie: suite au Krach boursier de 1929, l’économie américaine s’est littéralement effondrée et le taux de chômage flirte avec les 30%. C’est la "Grande Dépression", que Walker Evans va immortaliser sur la pellicule et que John Steinbeck va décrire dans les "Raisins de la colère": "Il y a là une souffrance telle qu’elle ne saurait être symbolisée par les larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu’elle annihile toutes les réussites antérieures."

Roosevelt, qui est d’un naturel optimiste et pragmatique, sait que la tâche est ardue: "ce qu’il nous faut, c’est de l’enthousiasme, de l’imagination et la capacité à affronter les faits, même les plus déplaisants, avec courage." Il met sur pied un programme économique et social de grande ampleur: le New Deal. Au départ, le sort des artistes, qui se retrouvent dans une situation catastrophique, ne le préoccupe guère. Il est vrai qu’il n’est pas ce qu’on peut appeler un "homme de culture": "Le président Roosevelt n’avait pas un attachement particulièrement fort à la culture, mais il aimait construire des maquettes de bateaux et il était un collectionneur de timbres passionné", nous explique l’historienne américaine Margaret Rung, spécialiste de cette période.

Remettre les artistes au travail 

Pourquoi dès lors intégrer la culture et les arts au New Deal? L’idée des arts soutenus par le gouvernement fédéral est venue d’un de ses amis, George Biddle, qui a écrit à Roosevelt en 1933 en lui suggérant d’envisager de financer des projets artistiques similaires aux programmes alors en place au Mexique. Biddle avait fait la connaissance de Diego Rivera et d’autres muralistes mexicains et a exhorté Roosevelt à employer des artistes américains qui, selon lui, étaient "conscients de la révolution sociale que traverse notre pays et notre civilisation".

Roosevelt et ses conseillers sont persuadés du rôle positif que peuvent avoir les arts en période de crise.

Roosevelt a aimé l’idée et ils ont commencé à planifier un programme qui embaucherait des sculpteurs, des peintres, des muralistes et des graveurs pour réaliser des travaux artistiques publics (Public Works of Art Project). L’idée était donc simple: engager des artistes au chômage pour réaliser des commandes publiques. Roosevelt estimait par ailleurs qu’il fallait encourager ces derniers à développer des thèmes qui faisaient écho à l’histoire et à la vie américaine. Si certains de ces travaux ont été détruits par la suite, d’autres subsistent toujours aujourd’hui, comme les fresques peintes sur la Coit Tower à San Francisco.

D’autres programmes suivront, comme le TRAP (Treasury Relief Art Project) consistant à financer l’achat d’œuvres pour des édifices fédéraux qui ne possédaient pas de budget artistique ou encore The Section of Fine Arts qui, sous la forme d’un concours, permettait à des artistes de réaliser des fresques ou des sculptures dans certains bâtiments publics, notamment des bureaux de poste. Si Roosevelt n’a pas constitué une véritable politique culturelle – puisque l’enjeu restait, de manière générale, la lutte contre le chômage –, ses différents plans pour la culture n’en demeurent pas moins, dans le champ politique et économique, un modèle d’innovation. Le plus connu sera Federal One.

L’art au service de la démocratie 

En 1935, Rossevelt lance le Second New Deal en créant la Works Progress Administration (WPA). L’objectif reste le même: remettre au travail des millions de chômeurs, y compris les artistes:  "Au cours des années 1930, le gouvernement a créé plusieurs programmes artistiques financés par le gouvernement fédéral, dont la Federal One (WPA). Federal One comprenait le Federal Art Project, le Federal Writers’s Project, le Federal Theatre Project et le Federal Music Project. Ces projets ont engagé des artistes au chômage pour produire et promouvoir ces quatre formes d’art." 

Au-delà de la création d’emplois dans le secteur culturel qui participe à la relance de l’économie, Roosevelt et ses conseillers sont persuadés du rôle positif que peuvent avoir les arts en période de crise: en se mettant ainsi au service du bien public et en devenant en quelque sorte des "fonctionnaires", les artistes s’inscrivent dans un vaste mouvement d’éducation populaire tout en redonnant un nouveau souffle à l’union nationale et en assurant la revitalisation de la démocratie. Il faut également noter que la reconnaissance sociale de certaines minorités est notamment passée, durant cette période, par la reconnaissance culturelle d’un grand nombre de femmes artistes (la dramaturge Hallie Flanagan ou l’écrivaine Zora Neale Hurston, par exemple) mais aussi d’artistes noirs (tel quel l’écrivain et journaliste Richard Wright) ou encore de compagnies de théâtre entièrement composées d’acteurs et d’actrices Afro-Americains, qui vont prendre part à ces différents projets.

"La majorité des artistes du New Deal travaillaient directement pour le gouvernement. Par conséquent, le gouvernement était propriétaire des différentes productions artistiques."
Margaret Rung
Professeure d’histoire à l’université Roosevelt de Chicago

"Cet 'art pour le peuple' véhiculait idée que l’art était un vecteur de justice sociale ou, comme l’a déclaré Biddle, l’expression 'd’idéaux sociaux'", explique encore Margaret Rung. "Ces programmes avaient plusieurs objectifs", poursuit-elle. "D’une part, ils ont fourni des emplois. Contrairement à la plupart des programmes artistiques actuellement soutenus par le gouvernement fédéral, la majorité des artistes du New Deal travaillaient directement pour le gouvernement. Par conséquent, le gouvernement était propriétaire des différentes productions artistiques. Ils ont également sondé l’art populaire américain, créant des illustrations qui sont devenues une partie de l’Index of American Design. Ils ont permis d’enregistrer de la musique dans tous les coins du pays, fournissant une archive sonore très riche des traditions musicales américaines. Enfin, ces programmes visaient à promouvoir la démocratie: ils avaient pour but de rendre l’art accessible à un très grand nombre d’Américains. Les performances et l’accès à l’art créé dans le cadre des programmes étaient gratuits ou très peu coûteux. Les administrateurs encourageaient la création d’un art accessible, abordant des questions contemporaines ou historiques de l’Amérique tout en privilégiant un art qui soit véritablement 'américain' plutôt que dérivé des formes d’art européennes."

Un bilan positif

Quel bilan tirer de cette expérimentation inédite? Ce vaste plan a jeté les bases du système culturel américain de l’après-guerre, en termes d’accès à la culture, via la création d’infrastructures qui subsistent toujours aujourd’hui, tels que des théâtres, des centres d’art ou des salles de concert. D’autre part, il a généré une créativité phénoménale: c’est ainsi une pléthore d’artistes de premier plan qui vont, en bénéficiant de ces programmes, contribuer à l’essor et au succès mondial de la culture américaine des années 1950. Désormais, l’Amérique, et notamment New York, sera un haut lieu de la création artistique.

"Non seulement ces programmes ont maintenu à flot des artistes qui allaient poursuivre des carrières illustres, tels que les peintres Jackson Pollock et Jacob Lawrence, les écrivains Zora Neale Hurston et Richard Wright, l’historienne orale Studs Terkel, pour n’en nommer que quelques-uns, mais il a également amené l’art à des millions d’Américains, qui y avaient auparavant un accès limité ou inexistant", explique l'historienne.

Selon Margaret Rung, "le Federal Theatre Project a employé 10.700 personnes et a mis sur pied des projets de théâtre dans 31 États au cours de sa première année. Les employés du Federal Writers’s Project ont rédigé 1.200 publications (principalement la série des guides américains), et ont mené des entretiens avec des Afro-Américains, anciens esclaves, dans 17 États. Le Federal Art Project a créé plus de 100.000 peintures de chevalet, 19.000 sculptures, des centaines de milliers d’estampes et 4.000 peintures murales. En 1939, le Federal Music Project avait donné environ 225.000 représentations auxquelles ont assisté 150 millions d’Américains. L’héritage des œuvres produites et des collections créées a offert aux historiens une ressource importante pour mieux comprendre la diversité ethnique et sociale des américains et des américaines. L’impact économique des différents programmes a été lui aussi significatif: au cours des 18 premiers mois, plus de 40.000 personnes ont été employées." 

"L’art reste vital pour la cohésion sociale."
Margaret Rung
Professeure d’histoire à l’université Roosevelt de Chicago

Face à la crise actuelle, ce plan pour la culture de Roosevelt peut-il encore être une source d’inspiration pour nos gouvernants? "Nous sommes aujourd’hui confrontés à des problèmes qui ne sont plus exactement ceux de la Grande Dépression, mais l’art reste vital pour la cohésion sociale. En impliquant notamment les jeunes, l’art peut être un véhicule pour l’éducation civique et une manière de résoudre certains problèmes sociaux. En cette période, ce type de programmes pourraient également avoir des avantages économiques et ils auraient le potentiel de renforcer la démocratie notamment dans un pays comme les États-Unis, aussi diversifié que complexe."

Un New Deal culturel, par pur pragmatisme

 

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