Qui veut la peau de Sciensano?

Initialement présenté comme superflu, voilà que le masque est à présent l'un des principaux piliers du déconfinement belge. Cafouillage, manque de transparence ou évolution normale des recommandations en fonctions des phases de l'épidémie? ©Kristof Vadino

Visiblement, l'heure des comptes approche. Cette semaine, les Académies royales de Belgique ont attaqué Sciensano sur sa gestion de l'épidémie. Mais cette institution publique dispose-t-elle réellement du pouvoir qu'on lui prête? D'où vient-elle? Et la Belgique a-t-elle réellement fait volte-face concernant le port du masque? L'affaire est complexe. On vous l'explique.

En est-il ainsi de toutes les crises, ou seulement de celles qui ont pris par surprise, ont connu des flottements dans leur gestion ou ont dévoilé un état d’impréparation crasse? Toujours est-il que plus le danger sanitaire semble s’éloigner, plus les voix critiques se font entendre. À n’en pas douter, l’heure du bilan de la réaction belge face au coronavirus approche à grands pas.

Sur le plan politique, certains se sont déjà livrés à une sorte d’autocritique, comme la ministre de la Santé Maggie De Block (Open Vld), soulignant qu’elle ne le serait sans doute plus, ministre. Les administrations n’y couperont pas non plus; les premiers comptes leur sont demandés. Si certaines sorties ont déjà dressé un portrait peu flatteur de l’action du SPF Santéc’est au tour de Sciensano d’être dans l’œil du cyclone.

Alors que des questions naissaient sur le rôle joué par cette institution publique, les Académies royales de Belgique – celle de médecine, en compagnie de celle des sciences, des lettres et des beaux-arts – ont tiré cette semaine, dénonçant improvisation, opacité, décisions arbitraires et incompréhensibles. Rien que cela. Une attaque en règle. Justifiée ou à côté de la plaque? L’Echo a tenté d’y voir plus clair.

Sciensaquoi?

Tout d’abord, un brin d’histoire. Sciensano est né de la volonté politique de disposer d’un seul et unique institut de santé, au nom d’une approche multidisciplinaire – c’est le concept de "one health". Fruit de la fusion de l’Institut scientifique de santé publique et du Centre d’étude et de recherches vétérinaires et agrochimiques, Sciensano était censé "absorber" le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE). Ce qui n’est, pour l’heure, pas le cas. Aussi ce paquebot de 700 âmes est-il encore en mutation.

Un institut qui décide seul dans son coin?

"La science est fondée sur la discussion et l’adhésion des pairs", argumente Didier Viviers, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique. Qui ne s’attaque pas à la qualité de l’expertise de Sciensano, mais à son manque de concertation. Un reproche que partage ce fin connaisseur des arcanes du système de santé belge. "La culture de travail y est très fermée aux compétences extérieures."

"La science est fondée sur la discussion et l’adhésion des pairs."
Didier Viviers
Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique

De quoi susciter l’incompréhension de Christian Léonard, directeur général de Sciensano. "Il n’y a rien de plus faux. On ne peut pas ne pas consulter." Charlotte Martin, infectiologue au CHU Saint-Pierre, abonde dans le même sens. "Ils consultent un tas d’experts!"

Et dans l’ombre encore bien?

Manquant de la plus élémentaire transparence, le fonctionnement de Sciensano? Si cette accusation n’est pas sans fondement, sans doute manque-t-elle sa cible. "Ce qui est opaque pour la population, juge Charlotte Martin, c’est la façon dont fonctionnent les autorités sanitaires. Chargé de la communication, Sciensano n’est que la fenêtre à la fin de la filière. En somme, on tire sur le messager."

"Ce qui est opaque pour la population, c’est la façon dont fonctionnent les autorités sanitaires. Chargé de la communication, Sciensano n’est que la fenêtre à la fin de la filière. En somme, on tire sur le messager."
Charlotte Martin
Infectiologue au CHU Saint-Pierre

"Il est vrai que la chaîne est compliquée", souligne Christian Léonard. Avec ces RAG et RMG. Scientifique, le "risk assessment group" est là pour évaluer le risque tandis que, plus politique et opérationnel, le "risk management group" a pour mission de le gérer. Sans compter les allers-retours entre RAG et RMG, auxquels il faut encore rajouter la couche de la Conférence interministérielle.

Une guerre de retard?

Passons sur l’impréparation généralisée dans laquelle le Covid a trouvé la Belgique. La remarque revient régulièrement sur le tapis: certaines recommandations étiquetées Sciensano ont mis un certain temps avant d'être publiées, ou mises à jour. "Dans cette pandémie, il faudra m’indiquer qui ne s’est jamais trompé, précise Charlotte Martin. Et, depuis le début, Sciensano a pris son rôle à bras le corps. Mais oui, c’est arrivé une fois ou l’autre que des recommandations débarquent comme les carabiniers d’Offenbach."

Ne chatouillez pas trop Christian Léonard sur le sujet. "On m’a parfois laissé trente heures pour faire passer une procédure via le RAG, le RMG et la conférence interministérielle. Alors qu’il faut travailler avec des évidences scientifiques, éviter toute précipitation, et cela avec un virus que l’on découvre. Cette lenteur est toute relative."

3000
heures supplémentaires
"J’ai un service de seize personnes qui, en avril, a presté près de 3.000 heures supplémentaires, indique le patron de Sciensano. Ils ont travaillé jour et nuit."

Même ligne de défense pour le délai pris avant de publier les données en "open data". "Oui, cela a demandé du temps, mais il fallait valider et consolider le tout avant publication. Un travail énorme. J’ai un service de seize personnes qui, en avril, a presté près de 3.000 heures supplémentaires. Ils ont travaillé jour et nuit."

Et puis, rappelle le directeur, "on sort de cinq ans d’économies: -12% pour le personnel, et -30% pour les investissements et le fonctionnement. Nous sommes tous en sous-effectif". De quoi déprimer Charlotte Martin. "Je n’ai jamais vu une institution de santé publique aussi mal achalandée et financée. Cela fait mal au cœur."

Trop de pouvoir?

Les Académies balaient large, reprochant les décisions de Sciensano quant au port du masque, la stratégie de test et le (dé)confinement. Ce qui fait sourire notre infectiologue. "Cela dénote une méconnaissance majeure. S’ils pensent que Sciensano décide tout seul, ils se mettent le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate. Sciensano consulte, essaie de se faire entendre et de dégager des consensus."

"Vous savez, si Sciensano décidait vraiment de tout cela, je serais l’homme le plus important de Belgique, et ce serait inquiétant pour la démocratie."
Christian Léonard
Directeur général de Sciensano

Déjà, glisse Christian Léonard, Sciensano ne décide rien. Mais soumet des propositions au RAG, qu’il coordonne par ailleurs. Propositions qui doivent être validées par le RAG et le RMG. Mais l’institution ne pèse-t-elle pas de tout son poids dans ces groupes? "Essayez donc d’imposer un avis à un collège de scientifiques", sourit le directeur général. Par ailleurs, Sciensano n’a pas son mot à dire sur les mesures de confinement ni de déconfinement. "Vous savez, si Sciensano décidait vraiment de tout cela, je serais l’homme le plus important de Belgique, et ce serait inquiétant pour la démocratie."

En attendant, relève toutefois cet observateur, Sciensano a repris peu à peu les compétences d’un SPF Santé n’ayant pas répondu présent. "La nature a horreur du vide. Sciensano a avalé le centre de gravité de gestion de l’épidémie. Alors que la gestion de crise ne relève pas de ses compétences."

Des masques superflus, puis indispensables?

D’accord, Sciensano n’était pas seul à la manœuvre. Mais cette histoire de masques, d’abord présentés comme superflus et devenus par après indispensables, ne relève-t-elle pas du cafouillage? Ou est-ce le manque initial de masques qui a influencé la communication sur leur utilité?

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"Les connaissances scientifiques évoluent avec le temps", insiste Christian Léonard. Ce qui explique que les recommandations bougent avec elles. L’impression de cafouillage est compréhensible, embraie Charlotte Martin. Mais trompeuse. "Au début de la pandémie, le port généralisé n’avait aucun sens. Tant que la prévalence est basse, à 2% par exemple, il n’est pas utile de distribuer des masques pour rien à 98% de la population, alors qu’il n’y en a pas assez pour le personnel soignant. Surtout quand un confinement dur est en place. Par contre, quand on déconfine et que l’on ne connaît pas la prévalence, là, le masque devient utile, si pas indispensable."

La guerre des tests

Question similaire pour la stratégie de test. Limiter si longtemps le diagnostic aux personnes à risque n’allait-il pas à l’encontre du bon sens? Eh bien, cela se discute. Parce qu’il faut tenir compte de la capacité de test existante. "Ce choix tient davantage à des difficultés organisationnelles qu’à une stratégie sanitaire, indique Charlotte Martin. Sachant que la participation des asymptomatiques à l’épidémie n’est toujours pas très claire. Mais quoi qu’il en soit, puisqu’il n’était pas possible de tester tout le monde, il a bien fallu définir des priorités."

Une base de données qui inquiète

Les craintes les plus importantes pèsent sur la base de données constituée par Sciensano pour le suivi de contacts. "Dans le cadre d’études, des données sont déjà transférées de la Sécu et de l’assurance maladie-invalidité vers Sciensano, s’inquiète Jacques de Toeuf, président honoraire de l’Association belge des syndicats médicaux (Absym). Mais elles subissent un double procédé d’anonymisation irréversible. Ici, le circuit mis en place pose question du point de vue du secret médical."

"Dans le cadre d’études, des données sont déjà transférées de la Sécu et de l’assurance maladie-invalidité vers Sciensano. Mais elles subissent un double procédé d’anonymisation irréversible. Ici, le circuit mis en place pose question du point de vue du secret médical."
Jacques de Toeuf
Président honoraire de l’Absym

Du côté de Sciensano, on veut jouer l’apaisement. Les moyens mis en œuvre sont légitimes et proportionnels, avance son directeur. "Je rappelle que pareilles bases de données existent déjà à l’Inami, dans les hôpitaux ou auprès des mutualités. Par ailleurs, les informations privées que l’on partage via son smartphone sont nettement plus préoccupantes."

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