reportage

Rentrée des classes: "Ça ne va pas être facile de les reconnaître!"

©Kristof Vadino

L'Athénée Jean Absil a rouvert ses portes lundi à 7h45 tapantes. L'école peut enfin revivre. Mais l'ambiance y était pour le moins particulière. Étrange, comme dans un film de science-fiction. Reportage.

"Le masque est obligatoire, pas la casquette", lance la proviseure de l’Athénée Jean Absil, à Etterbeek, en direction d’un élève coiffé de noir. Elle bredouille dans sa protection en tissu. "Ça ne va pas être facile de les reconnaître, mon Dieu !" Il est 7h45, ce lundi matin. Anne Vandersande regarde d’un œil mi-amusé, mi-dubitatif la vingtaine d’élèves de rhéto déjà massés devant la grille. C’est le grand jour du déconfinement. À ses côtés, la préfète, Caroline Pisonier, déverrouille les grilles. Un peu nerveuse, un poil fatiguée, elle est arrivée aux aurores à l’école pour régler les derniers détails. "Tout le plan d’urgence a dû être modifié à cause des nouvelles normes, on l’a finalisé cette nuit."

Les élèves peuvent rentrer. Un par un, ils sont envoyés dans leur petit coin de cour. Les fameux silos qui organiseront leur vie à l’école jusqu’à la fin juin. "Ces silos, c’est important, leur dit Caroline Pisonier. C’est cela qui permettra de retracer qui a été en contact avec qui, si l’un de vous tombe malade."

À 17-18 ans, ces jeunes n’ont pas l’air perturbés par cette rentrée inhabituelle. Leur respect sans faille de la discipline qui leur est imposée est peut-être le signe qui cache la tension interne qui doit les habiter. Filles comme garçons se plantent sans broncher sur le petit point rouge et blanc qu’on leur a assigné dans la cour. Sous leur masque, ils se sourient peut-être, mais ne se parlent pas. Ou quasi.

©Kristof Vadino

Une drôle de rentrée. "Ça fait bizarre, mais c’est chouette de revoir du monde, nous dit Anouck. Enfin, c’est se revoir sans se voir. Avec le masque, la distance sociale, ce ne sera pas une partie de plaisir, mais c’est bien qu’on puisse revenir. Je préfère quand même être en classe, c’est plus facile pour poser les questions." 

Plus loin, son camarade Alexander semble plutôt cool. Impatient même de monter en classe et récupérer un peu de matière avant d’entrer à la polytech. Cheveux en bataille, tee-shirt blanc griffonné, il trépigne dans ses baskets. "Je n’ai pas peur, si les experts ont dit qu’on pouvait y aller, on y va. Ça ne va de toute façon pas s’arrêter tout de suite." Alexander craint surtout pour la rentrée de septembre à l’unif. "Il parait qu’à L’UCLouvain, ils ne reprendront pas les cours en présentiel avant décembre. C’est la rumeur…"

"Je n’ai pas peur, si les experts ont dit qu’on pouvait y aller, on y va. Ca ne va de toute façon pas s’arrêter tout de suite."
Alexander
Elève en rhéto à l'Athénée Jean Absil

Lundi, 70 élèves devaient rejoindre l’athénée Jean Absil. 58 sont présents. "On ne leur a pas demandé de remplir un formulaire pour signaler leur présence. On veut que chacun puisse rejoindre le groupe, même plus tard, s’il voit que tout se passe bien. On comprend qu’il puisse y avoir des hésitations", dit Caroline Pisonier. Ce mardi, 90 autres élèves devront suivre, puis 270 lundi prochain. Ils seront présents deux jours sur la semaine, pendant 5h seulement. Plus, avec le masque, ce n’est pas tenable.

©BELGA

"L’objectif, c’est avant tout de recréer un contact social, que les élèves puissent se voir, et se dire au revoir avant la fin de l’année, explique la préfète. Nos élèves, on les connaît depuis six ans, on sait leurs points forts et faibles. Avec le bulletin de mars, on peut déjà faire des projections. Et dans 80 à 90% des cas, on sait qu’on a raison… Mais il y a aussi des enseignants très consciencieux qui ont envie de finir la matière."

À la queue leu leu dans les escaliers

Justement. On monte en classe avec Anne Varry, prof de math. À la queue leu leu dans les escaliers, on suit son petit groupe de dix. Ils passent leurs mains au gel hydroalcoolique avant d’entrer dans le local qui sera dorénavant le leur. S’assoient à la place qui leur est désignée. Ils ne pourront plus en changer. Anne Varry n’a pas ses élèves habituels ("je ne les reverrai plus", nous dit-elle dépitée), mais des "math forte". Drôle de rentrée, on vous disait.

©Kristof Vadino

Certains s’apprêtent à passer un examen d’entrée, polytech ou médecine. Alors, l’enseignante ne traîne pas pour se relancer dans la matière. Elle fait un rapide petit tour de table pour voir si tout le monde va bien. "Dormir jusqu’à 10h tous les matins, ça allait", rigole l’un d’eux. Pareil pour sa camarade derrière lui. "J’essayais de ne pas me lever trop tard, mais il y a des jours où je n’avais pas envie de travailler. Alors, même s’il faut de nouveau se lever tôt, je suis contente de revenir." Une troisième balance un  peu : "Au début, c’était un peu des vacances. Et avoir des cours sans profs, dans certains cas, ça ne change pas grand-chose. Non, c’est vrai quoi !" Ses camarades rigolent dans leur masque. La jeune fille poursuit : "Moi je suis surtout triste, parce que je devais partir en vacances en Floride."

Dans le fond de la classe, la petite voix de Cristella dénote dans la bonhomie ambiante. "Moi, être confinée, j’ai détesté. Il y a une ambiance très sinistre chez moi. J’ai fait ce qu’il fallait pour les cours, mais je n’avais pas accès à Team’s (la plateforme pour les apprentissages à distance), et j’étais très démoralisée." Cristella devrait être contente de retourner à l’école. Mais elle reste sur la réserve. "Je voulais voir ce que ça donne, je suis assez sceptique. Enfin au moins ça me permet de sortir de mon trou de démoralisation…"

"Moi, être confinée, j’ai détesté. Il y a une ambiance très sinistre chez moi."
Cristella
Elève en rhéto à l'Athénée Jean Absil

Un ange passe. Les inégalités se masquent mal, jusque dans le ressenti. Anne Varry reprend la parole. "On va la soutenir, on va lui remonter le moral !" L’enseignante met ses gants avant de distribuer des photocopies. "Ce n’est vraiment pas facile d’écrire avec ça", nous glisse-t-elle en soupirant. Et en guise de remède antidéprime, elle sort le programme: "On va essayer de rattraper la matière non vue en géométrie, et faire un peu de probabilités, c’est important pour ceux qui veulent faire polytech."

©Kristof Vadino

Coincée sur l'estrade

Coincée sur son estrade avec des bancs formant barrage entre elle et le reste de la classe, la prof enchaîne les exercices. Elle ne peut pas se rapprocher des élèves, circuler entre les bancs pour les aider, ni les appeler au tableau. Chacun reste bien à sa place. Le cours est figé, les élèves concentrés sur leurs calculs. "C’est assez frustrant et oppressant, nous dit-elle. Mais ils sont motivés, j’ai la chance d’avoir un groupe qui a un objectif. Dans le groupe des math 4 heures, sur Team’s, j’ai eu des retours de 2 élèves sur 20. Pourtant, on bosse beaucoup pour préparer leurs fichiers…"

"Ils ont vraiment eu une année merdique. Ils font les grands, mais…"
Didier De Bolle
Educateur

Anne Varry retourne à ses probabilités. Largués, on la laisse pour aller prendre le pouls d’un éducateur. Didier De Bolle connaît l’école et ses élèves depuis une dizaine d’années. Avec le confinement, son métier a perdu pas mal de son sens. "C’est le contact avec les jeunes qui me plaît. Les aider, leur parler de leur vécu, dit l’éducateur. Avec la distance, il a tenté de poursuivre le contact par d’autres canaux. Ils ont mon numéro de GSM, certains m’ont appelé. Je me suis même mis sur Instagram", rit-il. Didier les plaint, eux qui n’auront pas la fin d’année rêvée des rhétoriciens. Pas de voyage, pas de bal, pas de cérémonie de remise des diplômes. "Ils ont vraiment eu une année merdique. Ils font les grands, mais…"

©Kristof Vadino

Avant de repasser saluer la préfète, on va faire un petit tour dans la salle des profs. Cette pièce semble immense, et immensément… vide. À l’image de l’école et de ses classes débarrassées du superflu. Quelques tables équipées de deux chaises à 1m50 de distance. On y retrouve Katrin Drakidis, une prof d’anglais un peu stressée. La jeune femme a surmonté sa phobie des transports en commun pour retrouver ses élèves. "Je suis déjà venue une fois la semaine dernière, j’ai pu  être apaisée. J’ai fait le choix de venir travailler. Pour moi, cette rentrée a du sens. Elle permettra de voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Ce sera important pour septembre."

Pour son cours d’anglais, Katrin a prévu de l’expression orale. "Ici, on ne sait plus rien imprimer, et les photocopies, ce sont les femmes de ménage qui peuvent les faire. On n’a plus accès…" Mais un cours de langue masqué, ça s’annonce sportif, non? "C’est contraignant, ça risque d’être une barrière, mais ils ont déjà un certain niveau, ça va aller." Il est presque 11h, la cloche va sonner, le temps d’y aller.

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