reportage

Revivre après avoir contracté le Covid-19: "Je suis passé par le petit trou"

Jean-Claude, architecte retraité, a vu sa vie basculer après avoir assisté à un concert de blues au Spirit of 66, à Verviers. "Je suis passé par le petit trou", nous dit-il. ©Kristof Vadino

Entre 10 jours et plusieurs semaines de revalidation dans une unité spéciale. C'est ce qui attend les patients Covid sortis des soins intensifs. Ces rescapés de l'enfer doivent tout réapprendre: parler, manger, marcher. Un parcours du combattant. Nous les avons rencontrés.

"Je n’ai pas vu le printemps. J’ai raté les lilas…" Jean-Claude Lamisse nous regarde, l’émotion déborde de ses yeux bleu-gris. Il a la voix qui s’étrangle. Cela fait deux mois que cet architecte retraité a vu son monde s’écrouler sous l’effet du Covid. Après le week-end, il pourra enfin sortir de l’hôpital. "Ce dont je rêve? Aller sur ma terrasse, profiter du jardin. Observer les oiseaux."

Jean-Claude parle comme un prisonnier arrivé au bout de sa peine. Proche de la délivrance. Il témoigne de son calvaire. Sa longue période de revalidation après avoir été tiré du coma dans lequel l’a plongé le coronavirus. Deux mois, une éternité pour ces patients coupés du monde extérieur, et de leur famille. Surtout de leur famille.

"J’ai quatre enfants, et quatre petits-enfants. Mon dernier petit-fils est né ici, il y a quelques semaines. "Il nous montre du doigt une photo: trois jeunes hommes, une jeune femme. Il déglutit, histoire de libérer un sanglot qui remonte. "Vous savez, c’est troublant d’avoir un petit-fils, et de ne pouvoir le voir que sur WhatsApp. Même quand je vais rentrer, on m’a dit que je ne devrais pas trop m’approcher. Même si je suis immunisé, c’est encore un tout petit bébé, trois semaines…"

L’architecte détourne le regard vers la fenêtre. Un ange passe. Il se reprend, derrière son masque, il nous sourit. Il est heureux de sortir. "Pour le moral, pour revoir ma maison. Vous connaissez Flémalle? Non? Là-bas, tout le monde la connaît, ma maison. Je l’ai conçue moi-même, une maison d’architecte. J’ai tout prévu pour nos vieux jours. Tout est à niveau, je suis même équipé, j’ai même un fauteuil roulant."

Deux heures plus tôt, Jean-Claude était entouré d’une équipe de kinés occupés à lui apprendre à remarcher dans la salle à manger de cette aile de gériatrie du CHC MontLégia, transformée en aile de revalidation post-Covid. Ça reste difficile. Une attelle lui soutien la jambe droite. "Je ne sais plus bien la contrôler, il paraît que c’est à cause de la position aux soins intensifs. Les infirmières m’ont dit, ‘vous êtes passé par le petit trou’."

Jean-Claude, architecte retraité, a vu sa vie basculer après avoir assisté à un concert de blues au Spirit of 66, à Verviers. "Je suis passé par le petit trou", nous dit-il. ©Kristof Vadino

Le parcours de Jean-Claude a été chahuté. Arrivé il y a deux mois à l’hôpital avec 40° de fièvre, il a été plongé dans un coma artificiel et intubé. "Je me suis réveillé trois semaines plus tard, il m’a fallu deux semaines avant de retrouver mes esprits. Je ne me souviens de rien, absolument rien. J’étais persuadé d’avoir fait un accident d’avion."

"Il m’a fallu deux semaines avant de retrouver mes esprits. Je ne me souviens de rien, absolument rien. J’étais persuadé d’avoir fait un accident d’avion."
Jean-Claude Lamisse
Architecte

Deux jours après son arrivée dans l’aile de revalidation, Jean-Claude a fait une rechute. "J’étais assis là dans le fauteuil, derrière vous. Je ne savais plus respirer. J’ai voulu mourir. C’était comme dans un film, 6 ou 7 médecins autour de moi, tout en blanc. Ils m’ont emmené aux soins intensifs, et là ils m’ont récupéré. Depuis, tout évolue bien", soupire-t-il de soulagement.

L’unité post-Covid de MontLégia a déjà accueilli 29 patients sortis des soins intensifs depuis son ouverture, le 11 avril. Le premier rescapé en est sorti le 3 mai. Pour les équipes soignantes, habituées à gérer les patients de gériatrie, c’est un gros changement d’affectation. De vie de soignant, l’équipe n’avait jamais été confrontée à une telle situation. "Ils ont été plongés dans un coma artificiel pendant 3 semaines. Rester sédaté aussi longtemps, c’est très rare, dit le Dr Geoffrey Brands, chef du service de médecine physique et réadaptation. Alors, en les voyant progresser, le médecin est heureux. "On a tout vécu, avec ce Covid. Pouvoir travailler dans une unité comme ça, cela fait du bien au moral. On voit qu’on ne s’est pas battu pour rien."

Quelles séquelles?

Quelles sont les séquelles pour  ces patients revenus de l’enfer? Les unes sont liées au virus, les autres sont liées à leur séjour prolongé dans ce sommeil artificiel, le corps bombardé de médicaments. "Quand on nous les amène, ils sont sevrés du respirateur artificiel, mais ils ont encore une sonde naso-gastrique et une sonde urinaire. Ils ne savent plus manger, ni parler, ni marcher, ils sont encore à moitié paralysés, des bras ou des jambes. Ça, c’est l’effet du curare qu’on leur a injecté. C’est la polyneuropathie des soins intensifs", nous explique la Dre Laure Gillis, cardiologue. "Ils ont aussi des plaies au niveau du visage et du thorax, dues à la position ventrale dans laquelle ils dormaient", ajoute Julie, l’infirmière-chef.

"Qu’ils retrouvent vite leurs proches, c’est ce qui nous pousse à être le plus efficace possible."
Charlotte
Kinésithérapeute

Une équipe entière, composée de kinés, de logopèdes, d’ergothérapeutes et de psychologues, est mobilisée pour remettre ces patients sur pied. Il leur faudra entre 10 jours et trois semaines pour pouvoir enfin sortir de l’hôpital, et la revalidation se poursuivra encore pendant des mois en hôpital de jour et à la maison. "Ils ne peuvent voir personne avec le confinement. Alors, qu’ils retrouvent vite leurs proches, c’est ce qui  nous pousse à être le plus efficace possible. On utilise des tablettes pour qu’ils puissent communiquer avec leur famille, mais ça ne suffit pas, dit Charlotte, une kiné. D’ailleurs, ils ont besoin de parler, énormément. Vous verrez."

Dans certains cas, le retour dans la famille se fera même très rapidement, quitte à bénéficier d’un maximum de soin à la maison. "Cela dépend très fort du patient, de sa combativité et de son état psychologique", disent les médecins.

"Je n’en peux plus, nous dit Stella, 68 ans, dans son pyjama à fleurs. Je rentre chez moi à 14h, mon mari vient me chercher. Enfin!" La dame a perdu 7 kg, elle n’était déjà pas bien épaisse. "Je ne me reconnais plus, dit-elle, intarissable, en nous montrant les photos de l’avant dans son GSM à la coque fleurie, comme son pyjama. J’ai beaucoup vieilli, regardez mes bras, ça pendouille, les muscles se laissent aller. Quand j’ai vu mes mains, j’ai cru que c’était celles d’un squelette. C’était horrible. J’ai eu peur de ne plus jamais savoir marcher, je n’avais plus de forces."

Stella a retrouvé ses jambes, elle peut ressortir de l'hôpital, mais devra apprendre à gérer ses angoisses. ©Kristof Vadino

Un traumatisme psychologique

"On a fait un battage médiatique autour du coronavirus, enchaîne le Dr Geoffrey Brands, chef du service de médecine physique et réadaptation. En quelques secondes, ces patients se retrouvent hospitalisés, puis plongés consciemment dans le coma, sans savoir quand ils se réveilleront. Habituellement, on se retrouve aux soins intensifs après un accident, ou une opération. On ne se rend compte de rien. Eux se rendent compte de tout.  Ils voient leur état se dégrader très vite, ils le vivent très mal, car ils ont entendu parler du virus, ils ont senti la psychose collective."

Au réveil, les rescapés du Covid sont donc marqués. "Ils développent des angoisses de mort. Ils ont peur de s’endormir et ne plus se réveiller. Ils font des cauchemars terribles", nous disent les soignants. Stella, tombée inconsciente dans l’ambulance peu après avoir déclaré les premiers symptômes, nous raconte ses hallucinations: "Quand j’étais intubée, j’ai vécu une autre vie, j’ai vu une cousine décédée, qui me berçait sur ses genoux, et aussi une femme habillée de paillettes roses à tel point que j’étais éblouie. Ces images me reviennent."

"Quand le patient aux soins intensifs commence à aller mieux, et que l’on diminue la sédation, le cerveau capte des signaux qu’il ne peut pas comprendre. Le patient est à moitié éveillé, mais son cerveau se construit des scénarios anxiogènes, souvent sur un mode persécutif", nous explique Maude, la psychologue du service. Stella dit aussi faire des cauchemars, craindre de rester paralysée. "C’est parce que les patients se réveillent d’abord dans un corps qui ne leur répond plus. Et il est difficile pour eux d’accepter le rythme plus lent que leur corps leur impose."

Un rein perdu dans la bataille

Sur le plan physique, les rescapés du Covid garderont aussi des séquelles. Parfois grave. "Certains se retrouvent dialysés toute leur vie, parce qu’ils ont laissé un rein dans la bataille. Ils peuvent avoir des séquelles cardiaques, ou au niveau des poumons", dit le Dr Brands. "Le risque de thrombose ou d’embolie pulmonaire est aussi multiplié par 19. Certains souffrent aussi de nécrose digitale. Un caillot a empêché le sang d’affluer au bout des doigts. Au niveau des vaisseaux sanguins, tout ce qui est petit a souffert, ce sont les effets secondaires de leur long séjour dans le coma artificiel", poursuit le Dr Gillis.

Quand ils sortent des soins intensifs, les patients rescapés du Covid-19 ne savent plus parler à cause de l'intubation prolongée et des doses de sédatifs qui leur ont été administrées. Leurs muscles sont paralysés par le curare. ©Kristof Vadino

" Du côté respiratoire, ils ont un essoufflement à l’effort, au niveau moteur, des séquelles nerveuses et musculaires. Mais cela, c’est récupérable", reprend le Dr Brands. En combien de temps? La question à mille dollars pour ces médecins qui n’ont aucun recul face au coronavirus. "Je suis incapable de dire s’ils pourront revivre un jour normalement, courir à nouveau. On ne sait pas… Les Chinois, les Italiens, ont commencé des études. Mais on part du néant. On ne va pas inventer des réponses que l’on n’a pas. Alors oui, ça a un côté anxiogène…"

"Je suis incapable de dire s’ils pourront revivre un jour normalement, courir à nouveau. On ne sait pas…"
Geoffrey Brands
Chef du service de médecine physique et réadaptation (MontLégia)

Dans la salle de revalidation, des patients pédalent (doucement) pour retrouver leur tonus musculaire et soigner l’ankylose articulaire. Debout, on les aide à retrouver leur équilibre. Avec l’ergothérapeute, ils récupèrent la motricité fine et réapprennent à faire les gestes de la vie quotidienne.

Perte de coordination

Le coma a en effet fait perdre leurs facultés physiques aux patients, mais aussi certaines facultés mentales. Ils ne savent plus coordonner leurs mouvements, et sont perdus face à des actions qui nous semblent évidentes. "On appelle cela la bradypsychie. Un ralentissement du cours de la pensée. Le cerveau a été drogué avec les anesthésiants. Ils ne sont plus capables d’utiliser leur téléphone par exemple. Il y a un déficit de coordination entre la pensée et le geste. Ils connaissent le numéro, mais ne savent plus le former sur l’écran."

Les patients en revalidation post-Covid doivent tout réapprendre: à manger, à marcher, à parler. Un ergothérapeute les aide à retrouver leur motricité fine. ©Kristof Vadino

La logopède, elle, apprend aux patients à retrouver la parole, restée bloquée au fond de leur gorge par l’intubation. Elle doit leur réapprendre à déglutir, avaler, se nourrir seul. Des blocages psychologiques persistent parfois. Comme chez Stella, qui nous dit manger toute sa nourriture mixée. "La viande, je n’arrive pas à l’avaler, j’ai peur de m’étrangler."

Ils doivent surmonter leur peur de dormir, de manger, de conduire, de sortir de chez eux aussi. Le fameux "syndrome de la cabane". Cette peur d’attraper une 2e fois le virus. Surmonter la peur de recommencer à vivre, tout simplement.

Jean-Claude, lui, n’a pas peur. Sur son appui de fenêtre, un paquet de feuilles griffonnées à la main. "Ce sont des lettres, je m’ennuie, alors j’ai trouvé du papier, et j’écris. Il y a tellement de gens qui ont pris de mes nouvelles, je leur réponds, je les remercie. À la maison je mettrai tout dans des mails, dit-il. Parmi les messages reçus, celui de Gerry Mc Avoy, bassiste irlandais de blues rock, qui a joué avec le bluesman Rory Gallager. Jean-Claude est fan. "C’est à un concert, un Band of Friends au Spirit of 66, que j’ai contracté le virus. On le lui a dit. Il m’a envoyé un message, il m’a dit ‘tiens le coup, il faut que tu résistes’. Il va m’inviter en backstage boire un verre avec lui, quand tout sera fini. Pour moi, c’est fantastique…’"

Jean-Claude est finalement sorti, des rêves et des projets plein la tête. Et sans avoir peur.

Lire également

Publicité
Publicité