Shell perd son titre d'"aristocrate du dividende"

"Compte tenu de la détérioration continue des perspectives macroéconomiques et de l'incertitude importante à moyen et long terme, nous prenons de nouvelles mesures prudentes pour soutenir la solidité de notre bilan", a expliqué le CEO de Royal Dutch Shell Ben van Beurden ©AFP

Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le groupe pétrolier a réduit son dividende trimestriel. Signe que ce secteur traverse une période très difficile.

Coup dur pour Royal Dutch Shell  . Le géant pétrolier qui faisait partie des "aristocrates du dividende" en Europe – c'est-à-dire qu'il n'avait pas réduit ou suspendu son dividende au cours des dix dernières années minimum – vient de perdre son titre ce jeudi: il a annoncé ramener son dividende à 16 cents par action pour le premier trimestre 2020 contre 47 cents pour les trois derniers mois de 2019. Du jamais vu en 80 ans! Même la crise pétrolière des années 1970-1980 n'avait pas eu raison de lui...

"C'est bien sûr une journée difficile, mais d'un autre côté, c'est aussi un moment inévitable", a expliqué son CEO Ben van Beurden dans une interview à Bloomberg TV. "Nous avons réinitialisé notre dividende à un niveau que nous pensons abordable."

Notons qu'il s'agit là d'un changement de discours à 180% degrés. Fin janvier, le patron de Shell présentait encore le dividende de sa société comme un élément clé pour les actionnaires et assurait qu'il ne serait pas réduit. "Je pense que la baisse du dividende n'est pas un bon choix si vous voulez être un investissement de classe mondiale, donc nous n'allons pas le faire", déclare-t-il le 30 janvier lors de la présentation des résultats 2019.

Une importante économie pour Shell

Mais entre-temps, la crise du Covid-19 et la chute historique des prix pétroliers ont visiblement changé la donne. Et ce n'est pas au goût des investisseurs. Cette réduction des deux tiers du dividende – plus importante que ce à quoi les analystes s'attendaient – a été très mal accueillie: l'action Royal Dutch Shell A perd environ 10% à la Bourse d'Amsterdam et signe la plus forte baisse au sein de l'indice AEX.

Rappelons que le groupe anglo-néerlandais n'est pas le seul à avoir touché à son dividende dans le secteur pétrolier, pourtant connu pour sa générosité auprès de ses actionnaires. Le Norvégien Equinor a déjà annoncé une réduction de deux tiers la semaine dernière, tandis qu'Exxon Mobil a gelé son dividende pour la première fois en 13 ans.

10
milliards $
Selon les calculs de Bloomberg Intelligence, Royal Dutch Shell économisera 10 milliards de dollars par an grâce à la baisse de son dividende.

"C'est la nouvelle norme. Shell semble se préparer à un ralentissement prolongé et souhaite maintenir sa santé financière", a réagi Biraj Borkhataria, analyste de RBC. À long terme, cela pourrait être considéré comme une décision positive permettant à Shell "d'évoluer plus facilement dans la transition énergétique, et de ne pas être lié à un dividende de 15 milliards de dollars à entretenir chaque année".

Selon les calculs de Bloomberg Intelligence, le groupe économisera 10 milliards de dollars par an grâce à la baisse de son dividende, après avoir déjà pris des mesures pour réaliser des économies de 14 milliards de dollars cette année.

"Une période difficile"

L'autre facette de cette annonce, c'est bien entendu l'illustration des temps difficiles que traverse le secteur pétrolier. "Bien qu'un dividende considérablement réduit protège la génération de flux de trésorerie et la liquidité de Shell, il est également le signe de perspectives très négatives pour 2020", a souligné Sven Reinke, vice-président et analyste chez Moody's.

"Bien qu'un dividende considérablement réduit protège la génération de flux de trésorerie et la liquidité de Shell, il est également le signe de perspectives très négatives pour 2020."
Sven Reinke
vice-président et analyste chez Moody's

Royal Dutch Shell a fait état ce jeudi d'une perte nette de 24 millions de dollars (22,1 millions d'euros) au premier trimestre. La production du groupe a baissé de 1% à 3,719 millions de barils équivalent pétrole par jour. Pour le deuxième trimestre, il prévoit de réduire ou limiter sa production de pétrole et de gaz, ainsi que ses activités dans le raffinage et la chimie. Ce qui aura évidemment un impact sur ses résultats financiers.

Shell: "Nous ne nous attendons pas à une reprise des prix pétroliers à moyen terme"

Pour le CEO de Royal Dutch Shell, la demande de pétrole pourrait ne pas se rétablir complètement une fois la pandémie terminée. "Il y aura des changements, et nous devons donc être prêts pour cela", a déclaré Ben van Beurden. "Cela signifie que nous devons probablement redéfinir ce qui va être notre stratégie."

La propagation mondiale du virus a bouleversé les marchés pétroliers, entraînant une baisse des bénéfices pour certains des plus grands producteurs. Mais l'impact à long terme sur la façon dont les consommateurs travaillent et voyagent pourrait être encore plus dévastateur pour cette industrie. "Nous ne nous attendons pas à une reprise des prix du pétrole ou de la demande pour nos produits à moyen terme", prévient le patron de Shell.

"La demande reviendra-t-elle à son niveau actuel? C'est difficile à dire", reconnaît-il, ajoutant que la probabilité d'un pic pétrolier au cours de cette décennie "a en effet augmenté". "Nous vivons actuellement une crise d'incertitude; nous ne savons pas ce qu'il y a de l'autre côté."

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