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interview start-ups

"Si les dirigeants de start-ups veulent un emploi garanti, ils n'ont qu'à devenir fonctionnaires"

Xavier Damman a fondé deux start-ups, dont Storify à San Francisco. ©InnovatorsUnder35

Les start-ups belges ont lancé un nouvel appel à l'aide ce mardi. Xavier Damman (Storify, Open Collective) leur répond sèchement et demande aux start-ups de se réinventer pour être utiles à la communauté.

Plus de 900 start-ups belges ont réitéré leur appel à l’État pour obtenir de l’aide. Elles demandent notamment une garantie de l’État si elles parviennent à sécuriser des fonds auprès d’une banque et une extension du Tax Shelter pour les start-ups. Une enquête réalisée auprès de 200 start-ups révèle que la moitié d’entre elles n’auront plus de fonds d’ici septembre. Observateur attentif de l’écosystème belge, Xavier Damman en est l’un des piliers. Fondateur de Storify à San Francisco (revendu en 2013) et désormais à la tête d’OpenCollective, il est à l’origine du "Start-up Manifesto", l’un des premiers fondements de l’écosystème belge en 2015. Il est aujourd’hui en profond désaccord avec cet appel à l’aide. 

Vous êtes en opposition avec l’appel à l’aide lancé par les start-ups belges. Pourquoi ?

Je pense que les gens qui ont lancé cet appel n’ont pas bien compris ce que c’était de faire une start-up. Si les dirigeants de start-up veulent un emploi garanti, ils n'ont qu'à devenir fonctionnaires. Les start-ups ne sont clairement pas les premières à plaindre. Il y a un manque de perspective dans cet appel.

Les start-ups n’auraient pas le droit moral de demander de l’aide à l’État ?

Quand je vois des start-ups demander de l’aide, c’est le monde à l’envers. Il faut prendre de la distance et observer qu’il y a d’autres industries qui ont plus besoin d’aide. L’industrie des start-ups est par définition à risque; si ces entrepreneurs n’étaient pas prêts à le prendre, il ne fallait pas se lancer dedans.

"Il est amusant de constater qu’en période de crise tout le monde devient socialiste."

Il est amusant de constater qu’en période de crise tout le monde devient socialiste. Quand tout va bien les start-ups privatisent leurs bénéfices et quand tout va mal il faudrait être solidaire de leurs pertes ? Non. Pourquoi donnerait-on de l’argent du contribuable pour garder sous respirateur artificiel des business qui ont été créés avant cette crise ? Le monde a changé depuis.

Vous êtes vous-même un entrepreneur et fondateur de deux start-ups. N’est-ce pas contradictoire ?

On a plus que jamais besoin de start-ups, il faut reconstruire un monde. Je suis le premier supporter des start-ups. Une crise comme celle que nous vivons, cela écrème un petit peu l’écosystème, c’est normal. Utilisons l’argent public pour faciliter la création de nouvelles entreprises. On a besoin de start-ups pour construire des services qui seront adaptés à ce nouveau monde et utiles à la société.

Les start-ups ne pourraient pas être considérées comme une industrie lambda ?

On est en pleine crise financière. Si chacun demande de l’aide de son côté, ce n’est pas possible à l’échelle d’un État ni équitable. Ce sont toujours les mêmes qui vont demander et recevoir de l’aide. Les infirmières, par exemple, ne sont pas organisées comme les start-ups et elles n’ont pas l’oreille attentive des politiques, or elles ont vraiment besoin d’aide en regard de ce qu’elles apportent à la société.

Que doivent faire les start-ups selon vous ?

De toutes les industries, celle des start-ups est celle qui est le plus à même de pivoter, d’être agile et de répondre à une telle situation de façon positive. Si elles ne savent pas le faire, c’est qu’elles ne sont pas adaptées au nouveau monde qui nous attend. Il faut revenir aux fondamentaux de l’entrepreneuriat avec des boîtes qui ont pour but de créer des choses utiles pour la communauté.

Ce serait donc un moment idéal pour lancer sa boîte ?

Il n’y a pas de meilleur moment pour être un entrepreneur. C’est dans les crises qu’on a vu naître les meilleures boîtes, les plus pertinentes. On peut évidemment me répondre que c’est facile à dire, car j’ai déjà fait mes start-ups et déjà levé des fonds. Mais selon moi, une aide publique pertinente c’est par exemple un revenu universel, pas maintenir sous respirateur artificiel des business non pertinents désormais.

Qui est à même de dire quels business sont obsolètes pour la société dans laquelle nous allons vivre ?

Chacun doit se poser la question, mais tout le monde n’a pas la liberté de pouvoir le faire. Ce qui compte, c’est l’humain avant toute chose.

"Quand tout va bien les start-ups privatisent leurs bénéfices et quand tout va mal il faudrait être solidaire de leurs pertes ? Non."

Le fait de rester chez soi a complètement changé la donne. Avoir un job à distance, ça change la perspective. Dans les mille start-ups qui ont signé l’appel, il y en a plein qui ont un business qui ne tient plus la route. Si la moitié d'entre elles pouvaient se réinventer dans l’apprentissage en ligne par exemple, là c’est pertinent. Les entrepreneurs sont capables d’apporter des réponses brillantes à la situation actuelle.

Pour lancer un nouveau business, il faut tout de même des fonds, des garanties… C’est ce que demandent les start-ups belges.

Dans la situation idéale, on pourrait faire comme l’Espagne, introduire le concept de revenu universel, car le premier coût pour une start-up ce sont les ressources humaines. Ça, c’est la vision holistique du problème. On verrait alors les start-ups se mettre au service de la société. En Belgique, on préfère aider les indépendants ou les PME avec des formulaires à remplir, ce n’est pas le bon exemple.

Les start-ups qui étaient en levée de fonds juste avant la crise arrivent à court d’argent. Doit-on aussi les laisser tomber ?

C’est le jeu, désolé. Regardons autour de nous. Les start-ups en Belgique, c’est loin d’être la priorité. Quand la maison est en feu, on sauve les humains avant tout et ensuite on crée un environnement dans lequel on peut le plus rapidement possible reconstruire. On a besoin de start-ups, mais qui ont un impact. Les opportunités sont là, il faut se réinventer. L’adversité a le don de révéler les entrepreneurs de talent qui comptent pour la société.

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