interview

Sylvie Ponchaut: "La Wallonie aura un rôle clé à jouer dans la réindustrialisation de l'Europe"

Pour Sylvie Ponchaut, Biowin a pu jouer le rôle de catalyseur pour toute une série de projets innovants. ©Kristof Vadino

Les entreprises wallonnes ont fait preuve de réactivité dans la crise du coronavirus, grâce à la structuration de l’écosystème biopharma et de l’équipement médical. Un secteur qui pourrait profiter de cette passe délicate pour conforter son développement.

Les entreprises du sud du pays ont fait preuve d’une belle réactivité dans la crise du coronavirus. Une des explications de cette mobilisation est la structuration poussée de l’écosystème wallon des sciences du vivant et de l’équipement médical. Un secteur qui, jusqu'à présent, résiste bien et pourrait même profiter de cette passe délicate pour conforter son développement. L'analyse de Sylvie Ponchaut, Managing Director du pôle de compétitivité Biowin.

Quel a été le rôle joué par Biowin dans la mobilisation actuelle?

Biowin est un acteur de l’ombre, mais il a été fédérateur du développement de toute une série de projets innovants. Grâce à un écosystème très structuré, nous avons pu jouer le rôle de catalyseur et agir d’une façon agile et rapide pour arriver à des solutions immédiates. Nous avons tissé depuis des années des relations de confiance qui nous ont permis, au quart de tour, de mettre en relation les entreprises avec les hôpitaux, les autorités réglementaires et les sociétés de conseil.

Comment avez-vous géré cela dans la pratique?

Nous étions inondés de demandes et d’offres. Nous avons donc créé une plateforme coopérative interactive qui a catalysé beaucoup d’innovations. Au début, il s’agissait, à la demande du ministre De Backer, de faire se rencontrer des acteurs pour répondre à des demandes et de les accompagner vers le fédéral. Au fil des semaines, on a dépassé le souci des pénuries pour aller vers le déploiement de projets à plus long terme, avec une ouverture aux partenaires européens.

Il semble y avoir eu quelques cafouillages avec le fédéral… 

"Nous sommes attentifs à l’équilibre entre Flamands et Wallons, mais il est vrai que dans ces tasks forces, il y a peu de Wallons…"

Le contexte est compliqué et tout le monde veut pousser ses solutions. Il est vrai que nous avons dû nous battre pour que des innovations wallonnes puissent être acceptées. Ce qui est important, c’est que ce soient les meilleures solutions qui soient offertes. Nous sommes attentifs à l’équilibre entre Flamands et Wallons, mais il est vrai que dans ces tasks forces, il y a peu de Wallons…

Ce qui expliquerait la phrase maladroite du ministre De Backer sur les "brols chinois"?

"Si l’on met un test sérologique sur le marché, il faut qu’il soit irréprochable."

Il y a eu tellement de fraudes et de difficultés dans la problématique des masques, que je peux imaginer qu’il y ait une méfiance quasi viscérale par rapport à ce qui vient de Chine. Certainement à tort, mais à raison parfois. La phrase "brols chinois" n’était peut-être pas la plus exquise. Si l’on met un test sérologique sur le marché, il faut qu’il soit irréprochable. Il n’y a pas de place pour le doute et l’amateurisme. La rigueur des validations de ces tests est d’une importance capitale, car ils seront des outils précieux dans la stratégie de déconfinement. 

Que peut-on répondre à ceux qui ont des soupçons de conflit d’intérêts entre le politique et des sociétés privées dans cette gestion de la crise?

"Ceux qui prennent les décisions au niveau de cette task force doivent bien évidemment être impérativement des experts au-dessus de tout soupçon."

C’est une préoccupation qui est tout à fait légitime. Le grand public doit pouvoir être rassuré sur l'absence de conflit d’intérêts. Ceux qui prennent les décisions au niveau de cette task force doivent bien évidemment être impérativement des experts au-dessus de tout soupçon. Et Dieu sait que nous en avons en Belgique. Même si nous travaillons avec les big Pharmas, il y a dans notre écosystème des gens qui ont une réputation de probité sans faille et une réputation scientifique internationale.

Après cette phase aiguë, que restera-t-il de tous ces efforts?

"Les prochaines années, on va se diriger vers une réindustrialisation de certains produits."

Dans le cadre de l’appel lancé par Elio Di Rupo, qui souhaitait alimenter son plan de transition avec des idées, nous avions remis en janvier deux dossiers concernant des chantiers stratégiques. Ils se révèlent être d’un intérêt encore renforcé. Le premier concernait la consolidation du secteur biomanufacturing en Wallonie. Ce dossier est devenu beaucoup plus stratégique et européen. Nous avons remarqué que nous avions une certaine dépendance vis-à-vis de l’Asie pour certains dispositifs et médicaments essentiels. Les prochaines années, on va se diriger vers une réindustrialisation de certains produits. Compte tenu de la position du secteur biopharmaceutique belge et de l’expertise que nous avons en Belgique et surtout en Wallonie dans la production industrielle de biomédicaments et de vaccins, notre Région aura un rôle clé à jouer dans cette réindustrialisation de l’Europe.

La réindustrialisation, on en a déjà beaucoup parlé avant le coronavirus…

"La recette ne sera certainement pas de tout démondialiser, mais de démondialiser dans une certaine mesure, en rapatriant ici certains savoir-faire."

J’ose croire que l’on tirera les leçons de la crise. Il y a eu une mondialisation à tous crins. La recette ne sera certainement pas de tout démondialiser – il y a des avantages indéniables à cette mondialisation –  mais de démondialiser dans une certaine mesure, en rapatriant ici certains savoir-faire.

Pourquoi dites-vous que ce dossier a pris une dimension européenne?

"Il y a déjà des initiatives pour le repositionnement de médicaments sur de nouvelles indications."

Parce qu’il doit désormais s’inscrire dans une perspective européenne. Les autres biorégions d’Europe avec lesquelles on a tissé des liens ont lancé avec nous des initiatives communes. Certains de ces partenaires historiques, comme la région de Lyon, l’Allemagne, la Suisse et les pays nordiques, sont dans la boucle pour réfléchir à la réindustrialisation des biomédicaments et des molécules essentielles. Il y a déjà des initiatives pour le repositionnement des médicaments sur de nouvelles indications, ainsi que dans le domaine des vaccins. À ce titre, il y a aujourd’hui beaucoup d’opportunités en matière de financements publics. Et le privé devra à coup sûr être lui aussi mobilisé.

Et que préconise la deuxième étude?

Elle porte sur la stratégie d’innovation santé, en collaboration avec les entreprises et les hôpitaux. C’est plus neuf. Il faudra profiter de l’organisation en réseaux hospitaliers pour porter un autre regard, beaucoup plus innovant, sur la façon dont les hôpitaux développent l’innovation. Ce regard doit passer par un décloisonnement entre les acteurs des soins de santé, dont les hôpitaux font partie, et les entreprises, grandes ou petites. On a trop souvent raisonné en opposant les acteurs du public et du privé. Nous sommes convaincus que l’avenir passera par le développement d’innovations au sein des hôpitaux, en collaboration avec le monde de l’entreprise. On voit à quel point, lorsqu’on les met ensemble dans une situation d’urgence, on arrive à produire des miracles.

Que recommandez-vous?

"Il faut plus que jamais considérer que les dépenses de santé sont des investissements stratégiques."

Dans le cadre d’un chantier d’une telle ampleur, il faut plus que jamais considérer que les dépenses de santé sont des investissements stratégiques et que les nouvelles technologies, que ce soit le numérique ou l’intelligence artificielle, sont là pour appuyer les équipes soignantes et pour alléger leur travail. De même, les innovations que l’on pourra développer conjointement entre notre écosystème industriel et les hôpitaux vont offrir de nouvelles perspectives. Pour les patients bien sûr, mais aussi en termes de revenus pour les hôpitaux. Le regard sur l’innovation doit vraiment évoluer. Il y aura de fameux défis à relever et autant de perspectives intéressantes pour tout l’écosystème santé en Wallonie.

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