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Un an de crise sanitaire: les soubresauts d'un été masqué

Les reprises de l'épidémie, à Anvers et Bruxelles, ont terni l'été des Belges. ©BELGA

Un an de crise sanitaire (3/4) | L'été arrive, la chaleur aussi, on pense aux vacances. Ce serait oublier que le virus court toujours et qu'il est capable de jaillir à tout moment. Comme à Anvers. Troisième acte de la crise sanitaire (du 1er juillet au 1er septembre).

Borgerhout est une petite localité d’Anvers. Un quartier populaire, animé, bruyant, parce que c’est à cet endroit que se déploie le vaste confluent de lignes de chemin de fer en direction de la gare. Y vit une grande communauté marocaine. À telle enseigne qu’autrefois le Vlaams Blok avait affublé la commune du doux surnom de "Borgerokko". Un mot devenu tellement populaire que le parti extrémiste flanquait de ce sobriquet toute localité à forte présence allochtone. Avec un certain succès.

Mais ça, c’est le passé. En ce début d’été, Borgerhout ne fait pas de la politique, et les Marocains ont d’autres préoccupations. Ils aimeraient rentrer au pays, pour y passer leurs vacances et voir leurs proches. Or, pour l’heure, le Maroc interdit toute entrée sur son territoire. Aussi, lorsque les autorités marocaines annoncent le 8 juillet qu’elles rouvriront leurs frontières à partir du 14 juillet à minuit, c’est l’effervescence au sein de la communauté.

Une effervescence à laquelle assiste un cabinet médical de l’Eliaertsstraat, situé à la lisière de Borgerhout, et dont la salle d’attente ne désemplit pas. Parmi les préparatifs, avant le départ, les Marocains doivent en effet se faire tester, exigence de Rabat. Alors on teste, et on attend. Mais lorsque les résultats arrivent, c’est la consternation. Beaucoup de cas sont positifs. Beaucoup trop. Pas de doute pour les médecins: un foyer de coronavirus est en gestation au sein de la communauté, voire de toute la localité. Ils s’en émeuvent auprès de l’échevin local, Ben Van Duppen (PVDA), et lui demandent instamment la mise à disposition d’un lieu à proximité pour tester massivement la population. Appel entendu, mais il faudra attendre encore 5 jours pour qu’on ouvre un garage à Kattenberg. Deux semaines et une vague de contaminations plus tard, les autorités seront forcées d’organiser un deuxième point de tests, dans une brasserie le long du boulevard, de quoi réaliser 200 prélèvements par jour.

"On ne va pas fermer des cafés à Arlon pour régler le problème anversois."

Borgerhout n’est pas le seul quartier touché de la ville. À Linkeroever, de l’autre côté de l’Escaut, un foyer a été identifié dans un immeuble de logements sociaux. Un autre sera détecté au sein de la communauté juive, ou encore dans la communauté indienne, après un match de cricket. Ce seront aussi deux fêtes de mariage où, depuis le dernier Conseil national de sécurité, il est permis de danser… si l'on respecte une distance d'un mètre cinquante entre deux danseurs. En tout, sept clusters apparaissent sur les radars des responsables politiques. L’ennui, c’est que les données arrivant de Sciensano sont classées par commune, et avec retard. Insuffisant pour attaquer en amont ces clusters très localisés. Autre souci, et de taille: il n’existe aucun outil dans l’armada législative dont disposent Ville et province pour prendre des mesures coercitives adéquates.

Entre-temps, les tests positifs s’accumulent. La province d’Anvers passe en mode jaune (alerte moyenne) le 16 juillet. Elle sera en orange (alerte grave) six jours plus tard.

Ce jour-là, le bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever, décide de passer à l’attaque. Il sait qu’il flirte avec l’illégalité, mais tant pis: extension de l’obligation du port du masque, interdiction des réunions de plus de 10 personnes, obligation d’enregistrer ses coordonnées avant d’entrer dans un établissement horeca et interdiction de vente d’alcool à emporter après 22 heures. Main dans la main avec la gouverneure de la province, Cathy Berx (CD&V), ils vont plaider dans la presse contre une mesure-phare du Fédéral: la bulle sociale, élargie à 15 personnes depuis début juillet. Il faut la réduire, disent-ils.

Attaque anversoise au Fédéral

Il faut dire qu’au Fédéral, on est plus lent à la détente. Lors du Conseil national de sécurité du 23 juillet, l’épidémiologiste Sophie Quoilin de Sciensano fait le point. Elle n’estime pas hors de contrôle la situation anversoise. "Difficile de les contredire", témoigne une source. "Ils avaient des chiffres auxquels nous n’avions pas accès." Durant la réunion, alors qu’ils étaient retenus à l’extérieur, le virologue Marc Van Ranst et le microbiologiste Emmanuel André, membres du GEES, envoient des tweets et des posts Facebook incendiaires. "Une prise de décision trop lente et trop hésitante est un obstacle à une gestion adéquate de cette crise sanitaire", écrit Van Ranst. "Lorsque les politiciens ont encore plus peur de l'électeur que du virus, ils ratent des occasions d'intervenir vigoureusement", tweete-t-il encore.

De quoi rendre fous de rage les rangs politiques, déjà remontés depuis plusieurs semaines contre les oukases intempestifs des scientifiques. Esseulée, Erika Vlieghe ne parvient plus à donner de la voix. En face d’elle, ce sont surtout les ministres francophones qui mènent la fronde: "On ne va pas fermer des cafés à Arlon pour régler le problème anversois." Les chiffres nationaux ne sont pas mauvais. Alors, les mesures sanitaires, c’est bon ainsi. Tout juste prend-on la peine de bloquer la cinquième et dernière phase du déconfinement en attendant d’y voir plus clair. Quant à la bulle sociale, désolé, mais elle est maintenue à 15 personnes. Prochaine réunion: le 31 juillet, plus d’une semaine plus tard.

C’est alors une machine de guerre flamande qui se met en branle sur les réseaux sociaux. Nom de code : #NVRnu ("nationale veiligheidsraad nu", "conseil national de sécurité maintenant"). Y participent non seulement les virologues et autres microbiologistes flamands, mais aussi une partie de la société civile du nord du pays et des politiques de tous les partis, même ceux autour de la table au niveau fédéral. Berx et De Wever embrayent et enchaînent les interviews. Face à ce tsunami, le 26 juillet, Sophie Wilmès convoque d’urgence un nouveau CNS pour le lendemain à 9 heures, et envoie ses invitations. L’une d’entre elles arrive sur la messagerie de Cathy Berx, qui prépare soigneusement sa sortie.

"Pourquoi en avez-vous fait si peu?"

Le CNS commence. Cathy Berx se réjouit de voir que, cette fois, Marc Van Ranst est présent. Et en plus, il est remonté comme un coucou. De quoi ne pas se laisser démonter lorsque la Première ministre l’accueille avec un "Pourquoi en avez-vous fait si peu?". La gouverneure présente la situation anversoise par le menu. Une longue description qui en fait bâiller certains, mais les choses sont dites, et le discours est musclé. Plus moyen de tergiverser. Plus tard, elle appellera Bart De Wever et lui dira: "Au Conseil national de sécurité, il y a un gouffre entre la perception et la réalité."

"Au Conseil national de sécurité, il y a un gouffre entre la perception et la réalité."

Les effets seront en tout cas immédiats. Le ton des déclarations radicalement différent. La bulle sociale passera non seulement à 5 personnes, toujours les mêmes, pour les quatre prochaines semaines, mais elle sera également limitée à un foyer tout entier, et non par personne. Le CNS décide aussi la mise en place d’un formulaire, le "Passenger Locator Form" à partir du 1er août. À remplir obligatoirement pour toute personne arrivant sur le territoire belge après un séjour à l’étranger de plus de 48 heures.

Le même jour, la province d’Anvers, désormais équipée d’un arrêté ministériel lui permettant de prendre toute une série de décisions, annonce de nouvelles mesures: couvre-feu de 23h30 à 6h, horeca fermé à 23h, télétravail obligatoire, sports de contact interdits, et dans les communes les plus touchées (l’ouest de la province, dont l’ensemble de la ville d’Anvers): fermeture des salles de fête et des centres de fitness. "L’initiative #NVRnu a clairement eu un effet", dira plus tard Emmanuel André.

Bruxelles inquiète

En attendant les effets de cette nouvelle salve, tous les regards se posent désormais sur un autre candidat à la crise: Bruxelles. Bart De Wever ne se gêne d’ailleurs pas pour le clamer sur tous les toits. Le 27 juillet, sur les ondes de la radio VRT, il lance: "Sur certaines autres grandes villes, je me fais honnêtement du souci sur ce qu’elles savent réellement." Réaction au lance-flammes sur le compte Twitter de Rudi Vervoort: "Bart De Wever cherchait un bouc émissaire pour détourner l’attention. Son mépris obsessionnel pour Bruxelles a fait de la Région sa victime toute désignée."

Le ministre-président PS ne l’ignore pourtant pas: il est le "next in line". D’ailleurs, en coulisses, les réunions s’enchaînent. Ministérielles, avec la Cocom (Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale) et son comité scientifique, la cellule de crise provinciale, tout le monde est sur le front. On y entend des spécialistes, des patrons d’hôpital, des médecins en chef, dont celui de Saint-Jean qui a fait des déclarations alarmistes. "C’est inquiétant", dit ce dernier le 30 juillet lors d’une émission Terzake de la chaîne flamande Canvas. "Je pense qu’une situation similaire à Anvers n’est plus très loin à Bruxelles." Dans les cénacles bruxellois, c’est une certitude: "On voyait apparaître des contaminations inexpliquées", se souvient un protagoniste. "On ne pouvait déjà plus interrompre les chaînes de transmission."

"Je pense qu’une situation similaire à Anvers n’est plus très loin à Bruxelles."

Le 16 juillet déjà, le premier foyer de contamination avait été détecté dans un quartier chevauchant Evere et Schaerbeek. Ce jour-là, le nombre de nouveaux cas détectés en une semaine passe à 35 sur les deux communes, dont un cluster familial de 11 personnes ("C’étaient des Brésiliens, des lusophones", nous dit-on, "ils ne suivent pas vraiment les nouvelles belgo-belges"). Dans la foulée, des foyers apparaissent à Anderlecht, à Jette, à Koekelberg et à Molenbeek. Les moyens déployés sont dérisoires. D’abord, alors qu'elle est annoncée depuis des lustres, l’application automatique de traçage Coronalert n’est toujours lancée (elle ne le sera que fin septembre). La cellule "tracing" de la Cocom doit se contenter d’appeler les sujets contaminés, qui lui donnent en moyenne 2,7 noms de contact. C’est peu. En outre, ces noms ne sont pas communiqués aux bourgmestres qui doivent se contenter d’une localisation grossière. On y envoie des agents communaux pour réguler, distribuer des tracts, rappeler les gestes barrières. Encore une fois, c’est peu, trop peu.

"Dans ces concentrations de population, le virus se propage bien plus facilement."

Très vite, la carte de Bruxelles se colorise. Rose léger pour les localités plus huppées du sud-est. Rouge foncé au nord-ouest, quartiers plus densément peuplés, plus pauvres aussi. "Il s’agit d’une population similaire dans le centre de Bruxelles à celle des zones d’Anvers où les problèmes se posent", nous explique alors Kenneth Coenye, médecin en chef des Cliniques Saint-Jean. "Ce sont des personnes qui se réunissent en grand nombre, sous le même toit, et des personnes pour qui la vie se passe en large partie dans la rue. Cela signifie que dans ces concentrations de population, le virus se propage bien plus facilement."

"Ce sera un symbole fort!"

Le 6 août se tient une nouvelle réunion de crise provinciale. On y retrouve Rudi Vervoort, le ministre Ecolo Alain Maron, en charge de la Santé, les 19 bourgmestres des communes bruxelloises, les chefs de zones de police et la Cocom sous l’égide de la cdH Viviane Scholliers, haute fonctionnaire, un poste équivalent à celui de gouverneur de province. Très vite, on aborde le sujet des masques. La veille, en effet, lors d’une autre réunion, les responsables des établissements Saint-Jean et Saint-Pierre ont insisté sur ce point: il faut forcer la population à en porter. Un consensus s’installe: c’est la meilleure formule, dit-on, sans contrainte sur les libertés ni sur les commerces. "En plus, ce sera un symbole fort!", ajoute un autre. Autre question: sur tout le territoire? Petit tour de table. Tout le monde n’est pas d’accord, mais une majorité favorable se dessine. Reste à déterminer quand faire appliquer la mesure. Ce sera au prochain seuil d’alarme déterminé par Sciensano: 50 cas par 100.000 habitants sur les 7 derniers jours. C’est clair, c’est transparent, la population sait à quoi s’en tenir. Un arrêté ministériel est signé le jour même. Tout est prêt, il n’y aura plus qu’à communiquer le moment venu. Tout le monde sait qu’on y arrivera vite. Ce sera le 12 août.

"La porte est ouverte à une forte résistance qui voit carrément les citoyens rejeter les mesures."

Le symbole est fort, mais il est difficile à faire passer. Une partie de la population ne comprend pas. Et commente, grinçante: "Dois-je porter un masque lorsque je promène mon chien à 23 heures dans la forêt?" D’autant que la motivation est chancelante. Le 19 août, l’université de Gand sort son traditionnel baromètre sur le respect des mesures. Il est au plus bas. "Les citoyens sont plus enclins à y renoncer", constatent les auteurs du rapport, "ils ne comptent plus leurs contacts sociaux, ils portent négligemment leurs masques buccaux et la porte est ouverte à une forte résistance qui les voit carrément rejeter les mesures."

Une semaine plus tard, le 20 août, le Conseil national de sécurité enfonce le clou. Les contaminations sont en baisse sur le pays (sauf à Bruxelles). La Belgique est repassée du code orange au code jaune, couleur faisant référence "à une situation où la présence du virus est toujours active bien que contrôlée", est-il expliqué en conférence de presse. Réceptions lors des funérailles, achats à deux voire plus en magasins, audiences agrandies dans le cadre d’activités culturelles, dans les salles de congrès et les cultes. L’atmosphère est au relâchement, aux antipodes de ce qui se passe à Bruxelles. Reste à organiser la rentrée scolaire. Elle se fera en présentiel, tous niveaux d’enseignements confondus. Pour le supérieur, des consultations doivent encore avoir lieu "pour harmoniser les règles". Mais on sait d’ores et déjà qu’il n’y aura plus de Conseil national de sécurité avant la rentrée. Ce qu’on ne sait pas encore, par contre, c’est que cette rentrée sera désastreuse.

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