interview

"Un second confinement en plein hiver augmenterait fortement le risque de dépressions"

©Amy Romer

De nombreux experts pressentaient une pandémie imminente avant le Covid-19. C’était le cas de Steven Taylor, professeur de psychologie à l’université de Vancouver. Son ouvrage "Psychology of Pandemics" abordait la problématique sous l’angle de la psychologie des foules et de son influence sur la propagation ou la limitation de la contagion

Le Covid-19 a permis de rassembler de nouveaux éléments de compréhension et de nouvelles propositions pour les politiques chargés d’endiguer ce fléau.  

Qu’avez-vous appris durant cette pandémie que vous n’aviez pas encore découvert au moment de la publication de votre livre sur la psychologie des pandémies?

Beaucoup de choses avaient déjà été observées auparavant, mais cette pandémie a permis d’explorer de nouveaux phénomènes psychologiques avec beaucoup plus de détails. Nos recherches ont par exemple montré que les personnes qui sont les plus effrayées par les conséquences socio-économiques du Covid-19 ont plus tendance à porter des masques ou d’autres équipements de protection. En revanche, les gens qui pensent que les risques pandémiques sont exagérés ont tendance à ne pas porter de masques, sont réticents à se faire vacciner, et méprisent la distanciation sociale. Il y a chez eux une constellation de réactions négatives, de rejets de toute forme de contrôle. Cela n’apparaissait pas ainsi dans les précédentes pandémies. Les plus jeunes sont plus enclins à négliger la distanciation sociale pour plusieurs raisons, notamment parce qu’ils ne sentent pas en danger, et parce que beaucoup pensent que les dangers du Covid-19 ont été exagérés.

Les plus jeunes sont plus enclins à négliger la distanciation sociale.

Dans le monde occidental, entre 25 et 30% des personnes ne veulent pas être vaccinées. Est-ce surprenant ?

Ce n’est pas nouveau du tout.  En fait, durant les précédentes pandémies, le nombre de refus de vaccins était supérieur. En 2009 par exemple, pendant la pandémie de H1N1 en Europe et en Amérique du Nord, environ 50% des gens ne voulaient pas être vaccinés. Cela dit, dans le cas du Covid-19, la proportion de personnes qui vont rejeter le vaccin va augmenter au fil du temps. Ce rejet sera alimenté par la façon dont le vaccin sera conçu, avec le sentiment diffus que la fabrication aura été trop précipitée. Par ailleurs, les vaccins des pandémies précédentes étaient le plus souvent basés sur des virus grippaux, et avaient de bons résultats. Celui-ci sera entièrement nouveau. Il y a une hésitation liée à la fois à l’efficacité réelle du vaccin et aux potentiels effets secondaires.

Les applications de traçage et d’alerte anti-Covid inspirent également une grande méfiance. Comment expliquez-vous le paradoxe entre le partage frénétique de données personnelles futiles sur les réseaux sociaux, et le refus obstiné de mettre des informations anonymes au service de la collectivité, dans une période de grave crise?

La raison principale est celle du contrôle. Les gens confient en effet énormément de données à Facebook et à d’autres réseaux sociaux, mais ils le font volontairement. Pour les applications gouvernementales, beaucoup estiment que leurs libertés individuelles sont méprisées. La question n'est pas celle du partage de données, mais du contrôle direct sur ces données.

«Trouver un coupable peut permettre à des groupes d’avoir l’impression de mieux comprendre et de mieux accepter le deuil.»

En 1968, la grippe de Hong Kong faisait 1 million de morts dans le monde, soit autant que le Covid-19 jusqu’à présent. La majeure partie des personnes qui ont plus de soixante ans aujourd’hui semblent avoir totalement oublié cet événement. L’amnésie médiatique est également frappante. Le rapport à la mort a-t-il changé depuis cinquante ans?

Dans les périodes de crise, les gens ont tendance à développer une myopie psychologique. C’est ce qui s’est passé pendant la période de la grippe espagnole, intervenue pendant la Première Guerre mondiale. Cette fois, je pense que ce sera différent et que personne n’oubliera cette crise. L’impact a été mondial et massif, tout le monde a été touché de près ou de loin.

À l’aube des années 2020, au-delà du Covid-19, le nombre de menaces est incroyablement élevé, avec des transformations profondes des modes de vie, en cours ou à venir, dans tous les domaines. Paradoxalement, ces incertitudes anxiogènes peuvent-elles rendre les humains plus résistants et conscients sur la durée?

C’est le concept de Post-Traumatic Growth (croissance post-traumatique). On sait qu’environ la moitié des personnes exposées à des événements traumatiques se disent plus fortes après coup, qu’elles apprécient davantage leur famille, leurs proches, leur communauté. Mais une autre moitié ne montre pas la même résilience. Nous observons déjà des syndromes de stress post-traumatique chez des personnes qui ont été infectées par le coronavirus, même si ce n’est qu’une minorité.

Certaines habitudes sanitaires nées pendant la pandémie, comme l’évitement de tout contact physique avec des personnes non intimes, ou des surfaces, pourraient-elles perdurer sur le très long terme, de façon pathologique? On sait par exemple que la peste noire (1347-1351) a beaucoup contribué à la phobie irrationnelle des rats…

Cela pourrait en effet perdurer chez des personnes qui avaient déjà un historique de troubles obsessionnels compulsifs. Ces désordres naissent de la conjonction d’une vulnérabilité génétique et d’un stress environnemental. 

Au-delà de leurs différentes mesures, les gouvernements ont-ils bien communiqué avec les citoyens?

Il y a eu beaucoup de disparités. Le plus efficace aurait été de dire les choses clairement le plus rapidement possible, avec de la cohérence et de la transparence. C’était essentiel, même pour indiquer que les perspectives étaient incertaines, qu’il y avait beaucoup d’inconnus, et que des efforts allaient être produits pour trouver des réponses. Donner un nom à ce coronavirus, le Covid-19, a permis également de limiter les fausses interprétations. Le nom parfois donné au départ, comme "la grippe de Wuhan", ou "le virus chinois" comportait un sous-entendu raciste. 

Le "virus chinois" comportait un sous-entendu raciste. ©AFP

Autre erreur: faire des injonctions contradictoires, notamment sur le peu d’utilité du port de masques au début de la pandémie, suivi six mois plus tard d’un message complètement opposé. 

Certains résultats préliminaires sur des traitements, comme celui à base d’hydroxychloroquine, ont été annoncés trop rapidement, avant que des études complètes aient été effectuées. Cela a amené des personnes désespérées à essayer ce type de traitement, parfois à leurs périls.

Par ailleurs, le nom donné à certains programmes de recherche vaccinale, comme Operation Warp Speed ("à vitesse vertigineuse") aux États-Unis, a également nui à la confiance du public sur la qualité et les risques causés par l’excès de précipitation.

D’un point de vue purement psychologique, quelle conséquence du Covid-19 s’avèrera la plus dévastatrice? L’isolement? Les violences conjugales? L’angoisse liée à la perte d’emploi?...

L’impact d’une pandémie se développe de façon dynamique, sur une longue période. Les achats de panique arrivent au début, les violences domestiques dans un second temps, suivis des dépressions. Un second confinement en plein hiver augmenterait fortement le risque de dépressions, voire de suicides. Tout dépend évidemment beaucoup des circonstances individuelles. Pour les plus jeunes, l’impact est surtout socio-économique, avec peu de risques médicaux, alors que pour les plus âgés, les inquiétudes sont surtout médicales ou sociales.

«Des protestations menées par des minorités vocales ont obtenu beaucoup d’attention médiatique, ce qui a pu donner une impression trompeuse que ces mouvements sont plus courants qu’ils ne le sont en réalité.»

Le Covid-19 a fait beaucoup plus de morts que les attaques terroristes qui ont profondément marqué les esprits. Pouvoir attribuer une responsabilité directe à des morts brutales change-t-il la façon de faire face à ces tragédies collectives?

L’approche est similaire, car dans les deux cas, ces morts sont difficiles à expliquer. Ils sont difficiles à prédire, à contrôler et à expliquer, même si leur forme est très différente.

Trouver un coupable peut permettre à des groupes d’avoir l’impression de mieux comprendre et de mieux accepter le deuil. C’est ce qui a poussé certains à blâmer les Chinois au début de l’épidémie. Aux États-Unis, certains ont imaginé que le Covid-19 était une arme biologique créée par les Chinois… alors qu’en Chine, les Américains ont parfois été désignés comme les créateurs de cette arme biologique. C’est aussi pour cette raison que les théories du complot sont nombreuses en temps de pandémie. C’est un moyen de faire front face à un événement imprévisible, mystérieux et difficile à accepter.

Face à la deuxième vague, la communication des autorités diffère beaucoup d’un pays à l’autre, malgré des situations comparables. L’alarmisme et la menace sont parfois privilégiés, alors que dans d’autres pays les citoyens sont responsabilisés. La peur est-elle plus décisive en termes de respect des règles, ou bien peut-elle au contraire conduire à des révoltes?

Les différentes stratégies de communication — avec en résumé des menaces d’amendes d’un côté et un appel au sens civique de l’autre — peuvent marcher, même si la seconde approche est préférable et moins oppressante. Les gens effrayés suivent en général les recommandations. Historiquement, les révoltes ont été rares et sont l’exception plutôt que la règle. Mais elles se produisent parfois. Depuis le début du Covid-19, des protestations de petite échelle menées par des minorités vocales ont obtenu beaucoup d’attention médiatique, ce qui a pu donner une impression trompeuse que ces mouvements sont plus courants qu’ils ne le sont en réalité.

Steven Taylor est professeur de psychologie à l’université de Vancouver ©Amy Romer

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