Vaccination à deux vitesses rime avec apparition de variants

L'initiative Covax livre des vaccins notamment en Amérique du Sud (ici, en Bolivie) et en Afrique. Mais pour l'heure, seulement quelque 41 millions de doses ont été expédiées. Une goutte d'eau dans l'océan. ©EPA

Avec un Occident qui vaccine à tour de bras et de larges zones où les doses manquent cruellement, la circulation du virus pourrait générer des variants plus coriaces.

Laissons, si vous le voulez, de côté les aspects géopolitiques et commerciaux, afin d'aborder la question sous son angle sanitaire. Quel serait l'impact sur l'évolution de l'épidémie d'une levée des brevets portant sur les vaccins, puisque telle est la grenade dégoupillée par le président américain Joe Biden? Avec ceci comme corollaire: quel serait le prix du statu quo?

"Une plus grande accessibilité des vaccins aurait un impact majeur sur la transmission", avance le microbiologiste Emmanuel André (UZLeuven). De quoi permettre d'entraver la circulation du virus à travers le vaste monde.

"De larges poches de populations non vaccinées risquent de pousser l'apparition de variants, avec une plus grande transmissibilité et plus efficaces en matière d'échappement vaccinal."
Emmanuel André
Microbiologiste (UZLeuven)

Au risque du nombrilisme, chaussons les lunettes du monde occidental. Cette levée pourrait prévenir l'émergence de nouveaux variants. "De larges poches de populations non vaccinées risquent de pousser l'apparition de variants, avec une plus grande transmissibilité et plus efficaces en matière d'échappement vaccinal." Autrement dit, l'équation prend la forme suivante: vaccins davantage accessibles; virus qui circule moins; création de variants freinée; monde occidental mieux protégé.

Les risques du saupoudrage

À vrai dire, la vaccination qui se traîne dans certaines parties du mondel'initiative Covax, assurant des livraisons aux pays à faibles revenus, n'ayant, pour l'heure, fourni que 41 millions de doses, soit une goutte d'eau dans l'océan – constitue un réel danger. "Dans des régions affichant un besoin gigantesque, on pratique du saupoudrage en vaccinant un faible pourcentage. Ce qui revient à tracer le chemin pour l'apparition de variants plus résistants. Petit à petit, cette immunité très parsemée va servir de guide à la spécialisation des variants."

"Faire cohabiter un monde vacciné et un autre qui ne l’est pas constitue le meilleur moyen de créer de nouveaux variants et réduire la portée de l’effort que nous sommes en train de mener."
Emmanuel André
Microbiologiste (UZLeuven)

Pour Emmanuel André, pas de doute, les brevets constituent un frein à lever sans tarder. "L’efficacité de notre propre couverture vaccinale va diminuer d’autant plus vite que l’Inde, l’Afrique ou l’Amérique du Sud sont en manque de doses. Faire cohabiter un monde vacciné et un autre qui ne l’est pas constitue le meilleur moyen de réduire la portée de l’effort que nous sommes en train de mener. "

"Pas la bonne solution"

Reste à voir si cette ouverture des vannes se traduira effectivement par une accélération de la production. Ce dont on doute, au sein du secteur pharmaceutique, assez mécontent de la tournure des opérations. "Ce n’est pas la bonne solution pour accélérer la production de vaccins", assure Caroline Ven, directrice générale de pharma.be, l’Association générale de l’industrie du médicament en Belgique. "Bien que nous soyons tout à fait d'accord avec l'objectif de protéger les citoyens du monde entier grâce aux vaccins, la renonciation aux brevets rendra encore plus difficile la victoire dans la lutte contre le coronavirus."

"Bien que nous soyons tout à fait d'accord avec l'objectif de protéger les citoyens du monde entier grâce aux vaccins, la renonciation aux brevets rendra encore plus difficile la victoire dans la lutte contre le coronavirus."
Caroline Ven
Directrice générale de pharma.be

Parmi les arguments déployés par le secteur, les différents goulots d’étranglement de la chaîne de production. Les gens, tout d’abord, mais aussi certains composants qui se font rares. Voilà qu’on se retrouverait à devoir répartir des matières premières recherchées entre davantage d’acteurs, dont certaines risquent d’être moins efficaces ou qualitatifs.

Ce n'est pas tout, fait valoir le secteur pharma. Rien que faire sortir de nouvelles usines de terre prendra de six à huit mois. Et puis, les vaccins ne sont pas qu'affaire de brevets, encore faut-il transmettre le savoir-faire. Autrement dit tout ceci n'aurait aucun impact sur le déroulé de 2021. Pour la suite alors? Sachant que certaines projections indiquent qu'au rythme actuel, la vaccination de masse n'atteindra la plupart des pays d'Afrique qu'en 2023.

Le résumé

  • Plus les vaccins sont accessibles, plus la circulation du virus sera freinée, insiste le microbiologiste Emmanuel André.
  • Et avec elle, la survenue de nouveaux variants, plus transmissibles et susceptibles de contourner la protection offerte par le vaccin.
  • Pour autant, le secteur pharmaceutique fait valoir que lever les brevets ne constitue pas la bonne méthode pour accélérer la production.
  • L'impact en 2021 risque d'être faible. C'est après que tout se jouera, ou non.

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