interview

Yves Coppieters: "Il faut pousser à l'autoconfinement"

Pour Yves Coppieters, "il faut anticiper pour avoir plus d'impact." ©Franky Verdickt / ID

Après un début de journée un peu chaotique, et l'annonce de mesures décevantes, le professeur de Santé publique de l'ULB Yves Coppieters se dit rassuré par les mesures prises en Wallonie. Même si, à ses yeux, elles restent encore insuffisantes.

"Je ne veux pas être un oiseau de mauvais augure. Mais on peut encore avoir un regard critique. Or, la situation épidémiologique est très grave." Yves Coppieters, le professeur de Santé publique de l'ULB, estime que les mesures prises vendredi restent insuffisantes, compte tenu de la situation des hôpitaux wallons. Il recommande l'autoconfinement.

Ce renforcement des mesures vous semble-t-il suffisant?

J'étais inquiet suite aux mesures prises par le Fédéral le matin. Mais le renforcement des mesures prises en fin de journée pour le sud du pays est rassurant. On décide d'un couvre-feu élargi, on a un discours plus radical sur le télétravail et le respect des normes sanitaires en entreprise, on ferme les écoles supérieures et les universités. Ce sont des mesures fortes, il faut le reconnaître.

Vous avez lancé un appel à l'autoconfinement. On n'en sortira pas sans cela?

Les mesures prises restent insuffisantes je pense, proportionnellement au taux d'occupation dans les hôpitaux en Wallonie. Je pense qu'il faut pousser à l'autoconfinement volontaire. Il ne faut pas croire que toutes les transmissions du virus vont disparaître du jour au lendemain chez les jeunes parce qu'on a fermé les universités. Il reste tout le pan du milieu de vie. Pour cela, le couvre-feu devrait aider un peu, il limitera la vie sociale nocturne des jeunes.

" Il ne faut pas croire que toutes les transmissions du virus vont disparaître du jour au lendemain chez les jeunes parce qu'on a fermé les universités."

Mais en élargissant ce couvre-feu à 22h, cela va vraiment changer grand-chose?

L'idéal aurait été 20h, mais sur le plan de la vie sociale, cela aurait été très difficile. Il fallait un compromis. Pourquoi ne pas avoir adopté 21h comme en France? Je ne sais pas. Selon moi, cela aurait été plus facile à comprendre en termes de communication. Mais c'est une bonne mesure, car elle est transversale. Elle touche toutes les tranches d'âges, même si elle aura plus d'impact parmi les jeunes encore.

Ce samedi, Rudi Vervoort, ministre-président, a annoncé de nouvelles mesures en Région bruxelloise: couvre-feu élargi de 22h à 6h, port du masque obligatoire en rue, le monde de la culture et du sport en sommeil... Tous les détails dans cet article: Couvre-feu étendu, masque obligatoire: Bruxelles en mini reconfinement dès lundi

Vous restez déçu?

Décu, non. On voit, depuis ce vendredi soir, de vraies perspectives de stabiliser la courbe. Sur le plan de la santé publique, oui! On doit mettre en place une stratégie de prévention pour que la courbe retombe à un nombre adéquat de transmissions, afin de reprendre le testing efficacement et réassurer ainsi correctement le suivi des contacts pour remonter les chaînes de transmission. Tant qu'on n'arrive pas à cela, on n'a pas de garantie en termes de santé publique.

Il fallait décréter un reconfinement?

Beaucoup d'experts expriment la nécessité d'un reconfinement partiel. Mais on nous dit plutôt: 'Continuez à vivre, hormis quelques activités que vous ne pouvez plus faire.' On ne nous recommande pas: 'Reconfinez-vous et, dans la vie sociale, ne fonctionnez que pour l'essentiel: l'école, les entreprises sans télétravail possible ou l'accompagnement de proches.'

"C'est excellent de vouloir désengorger les transports en commun. Mais on ne sait pas trop comment ils vont faire..."

On n'a pas fermé les écoles. Vous le comprenez?

Oui, c'est un choix de société que je comprends. Il a été décidé de privilégier les entreprises, les écoles, tout en ayant à l’œil le respect de notre système de santé, et je pense que le principe est bon. Par contre, pousser à davantage d'enseignement hybride dans le secondaire serait une bonne chose. Je ne suis pas spécialiste de cette question, mais je peux comprendre que c'était très contraignant pour les écoles et la FWB. Il aurait fallu alors lui donner les moyens de poursuivre un enseignement de qualité à distance. Mais il y a peut-être moyen de le faire dès la 3e secondaire malgré tout...

Quand verra-t-on les effets de ces mesures?

Il faudra attendre entre 7 à 10 jours pour voir les effets au niveau de la transmission dans la population. Pour voir baisser les hospitalisations, il faudra attendre 10 jours, et 14 jours environ pour que l'impact se marque dans les soins intensifs.

"Si on reconfine dans dix jours, ce sera dix jours trop tard. Mais je suppose que nos politiques sont sûrs de l'efficacité des mesures."

Vous attendez un nouveau tour de vis dans une semaine, dix jours?

Ah, mais ce serait totalement contradictoire, un aveu de faiblesse. S'il y a un nouveau comité de concertation dans les prochains jours, cela actera l'échec de la stratégie!

Et si on reconfine dans dix jours, ce sera dix jours trop tard. Mais je suppose que nos politiques sont sûrs de l'efficacité des mesures, qu'ils sont bien conseillés, qu'ils ont bien mesuré le pour et le contre, avec les répercussions sur la vie sociale et économique...

"Il y a un paradigme de prévention que nos autorités ne veulent visiblement pas franchir: il faut anticiper pour avoir plus d'impact."

On ne vous sent pas très confiant dans les mesures actuelles...

Il y a un paradigme de prévention que nos autorités ne veulent visiblement pas franchir: il faut anticiper pour avoir plus d'impact. Oui, leurs mesures auront un impact, mais ce sera lent. Il faut pouvoir appliquer le principe de précaution et décider de mesures qui ne semblent peut-être pas nécessaires maintenant. L'effet collatéral? Oui, il y aura des répercussions dans l'économie, sur le bien-être mental, mais, dans un mois, la situation sanitaire s'améliorerait.

"Le message de la solidarité est important, mais il ne faut pas en faire son axe prioritaire."

Et il y a un paramètre particulier qu'on doit mettre dans cette équation: on a face à nous une situation épidémiologique particulière, avec une croissance très rapide des transmissions, un doublement en sept ou huit jours. Ce n'est pas encore le rythme de la première vague, mais on ne maîtrise pas tout à fait l'évolution malgré les mesures. Cet emballement n'est pas propre à la Belgique, on le retrouve dans toute l'Europe malgré les mesures diverses prises par les États. Il faut intégrer le fait qu'on ne maîtrise pas ce paramètre et donc appliquer le principe de précaution, même si cela peut sembler trop fort. On a une population à protéger!

Le discours d'Alexander De Croo, comme celui de Frank Vandenbroucke ou des ministres-présidents a été marqué par une insistance sur la responsabilité collective....

C'est pertinent... pour autant que l'on donne aux gens les moyens d'appliquer les gestes barrières. Or, trop souvent, le masque est mal mis et on n'a guère de contrôle sur cela. Certaines catégories de la population échappent toujours aux règles. Il faut leur fournir des masques, des protections, du gel...

Et nos gouvernements semblent miser particulièrement sur la solidarité...

Ce message n'est pas nouveau. On met l'accent là-dessus parce que la lutte passe par la responsabilité individuelle et collective. Mais c'est un peu inverser les responsabilités. Comme si toute la responsabilité reposait sur le comportement des gens... Or, on voit bien que cela ne fonctionne pas de façon optimale. En Belgique, on n'a jamais dit d'abandonner les gestes barrières, de ne plus protéger les populations plus faibles. Or, il y a un relâchement. Cette stratégie a ses limites, elle n'est pas suffisante. Le message est important, mais il ne faut pas en faire son axe prioritaire.

Le manque de communication à l'égard de certains groupes constitue, pour beaucoup, une des failles de la stratégie.

Il faudrait déjà un message spécifique pour les jeunes, et d'autres pour certaines populations. Mais... c'est difficile de montrer du doigt. Pourtant, à un moment, il faut prendre ses responsabilités. Les plus fragiles doivent désormais fonctionner différemment qu'il y a quelques semaines. Les jeunes aussi. Évidemment, il est difficile de construire un message particulier à l'adresse d'un groupe particulier si on n'est pas capable de nommer les choses. Mais notre population est assez adulte pour entendre des messages ciblés!

"Il est minuit moins deux. On n'a plus beaucoup de marge de manœuvre!"

La seconde vague actuelle a-t-elle pris ses racines cet été, à cause d'un trop grand relâchement?

Un tel relâchement des comportements a peut-être constitué une erreur. Mais on aurait surtout dû mettre ces mois à profit pour préparer le testing, les ressources humaines dans les hôpitaux... Il fallait être plus prévoyant. Néanmoins, ce manquement n'est pas le seul responsable de ce qui se passe actuellement. Regardez l'Italie, où les mesures ont été maintenues et où l'on semblait mieux préparé: l'épidémie reprend aussi fortement.

L'épidémiologiste Marius Gilbert dit qu'il est "minuit moins une". Vous êtes d'accord?

Pour moi, il est minuit moins deux. On est à plus de 25% des lits en soins intensifs occupés par des patients Covid. On n'a plus beaucoup de marge de manœuvre!

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