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TikTok, l'application star des ados fait tiquer les autorités et les parents

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Difficile de passer à côté du réseau social qui fait rage chez les ados: TikTok. Une appli chinoise qui les submerge de vidéos et crée des superstars instantanées mais ne peut échapper aux maux de l’internet. Le gouvernement américain a ouvert une enquête sur l'application, redoutant qu'elle soit une menace pour la sécurité nationale.

L’année dernière était sans conteste l’année de la percée pour TikTok. 2019 est l’année des polémiques et des problèmes comme tout réseau social qui se respecte. Cette appli de partage de courtes vidéos en ligne, propriété de l’entreprise high-tech chinoise ByteDance, est active désormais dans 150 pays. Téléchargée par un milliard et demi de (majoritairement) jeunes internautes, la plateforme a déjà dépassé Twitter et Snapchat.

Sur l’écran défilent des clips, sur fond de chanson pop, avec un seul objectif: l’amusement. Un chien sur un skateboard, un hérisson qui prend un bain… Les jeunes y trouvent de l’amusement, mais aussi des frissons. Les limites de la décence sont souvent franchies, comme lorsque des jeunes filles de 13 ans veulent se faire passer pour des ados de 16 ans qui veulent ressembler à de jeunes femmes de 21 ans.

75 milliards $
TikTok est l’œuvre de l’entreprise chinoise ByteDance, fondée en 2012 et valorisée à 75 milliards de dollars.

Vous n’avez jamais entendu parler de cette appli star dans le monde des réseaux sociaux? Logique: elle n’est populaire que chez les jeunes ados. Les sociologues du net voient cette plateforme comme le réseau social phare d’une génération qui grandit dans une culture digitale visuelle et qui trouve parfaitement normal de se filmer avec son smartphone. "Les jeunes sont fous de vidéo. Et l’esthétique polie qui domine Instagram a perdu de son attrait à leurs yeux. TikTok est donc arrivé à point nommé. Tout y est moins léché. Elle fait vraiment un tabac depuis quelques mois", observe Hannes Coudenys de l’agence créative bruxelloise Hurae.

Comme souvent quand il s’agit de réseaux sociaux, TikTok met plus de temps à s’installer en Belgique que chez nos voisins néerlandais et allemands, et surtout qu’aux États-Unis. "Mais TikTok a réussi son entrée parmi nos ados, qui aiment jongler avec plusieurs réseaux sociaux", souligne Lieven De Marez, professeur de médias à l’Université de Gand et créateur du Digimeter, une enquête qui sonde chaque année l’adoption de la technologie.

Déconnecté de l’actualité & 100% fun

Les ados ont vite compris le potentiel créatif de la plateforme. Pour réaliser leurs clips originaux, ils disposent d’une musicothèque et d’un arsenal de filtres, d’effets et de fonctions copier-coller. TikTok partage de nombreuses caractéristiques avec les autres grands réseaux sociaux: les followers, les "j’aime", les messages personnels, les hashtags et, bien sûr, le contenu très léger. Mais l’appli séduit surtout par ses attraits spécifiques: tout ne tourne pas autour de ses amis (vrais et virtuels), la langue n’est pas un obstacle (le contenu est avant tout visuel et musical) et les clips sont intemporels. La plateforme est en réalité totalement déconnectée de l’actualité. Ce qui éloigne tout naturellement les messages nuisibles (rumeurs, arnaques, théories du complot, extrémisme, etc.) qui infestent les réseaux sociaux comme Twitter, YouTube et Facebook.

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"TikTok crée les stars d’aujourd’hui", avance Johan Hamstra de la société néerlandaise Creator Network, la plus grande agence de management pour les "TikTokkers" et autres influenceurs digitaux en Europe. "Si vous vous faites remarquer sur TikTok, vous devenez une célébrité dix fois plus vite que sur les autres réseaux sociaux. La plateforme recourt à des dénicheurs de talents dans le monde entier pour promouvoir ceux qui présentent le meilleur potentiel et peuvent créer des tendances."

Son hyperpuissance culturelle est indéniable: le morceau "Old Town Road", mix curieux de country et de hip-hop du rappeur américain méconnu Lil Nas X, est sorti à la fin de 2018, mais est devenu le tube de l’été suivant après la diffusion de petits clips de 15 secondes sur TikTok. Résultat: "Old Town Road" a été la première chanson de 2019 à franchir le cap des 10 millions d’exemplaires vendus. Une chanson hip-hop n’était jamais devenue un disque de diamant aussi rapidement.

Le premier réseau social chinois qui réussit à s’exporter

TikTok est l’œuvre de l’entreprise chinoise ByteDance, fondée en 2012 par le timide entrepreneur Zhang Yiming. Avec une valorisation de 75 milliards de dollars, elle est ni plus ni moins la start-up technologique la plus chère du monde. Son portefeuille compte de nombreuses applis sociales sur le marché chinois. À ce jour, TikTok est le seul réseau social chinois à avoir pénétré aussi profondément le monde occidental. ByteDance n’a pas lésiné sur les moyens pour y arriver: l’an dernier, elle a dépensé quelque 3 millions de dollars par jour pour promouvoir TikTok dans le paysage très concurrentiel des réseaux sociaux, selon The Wall Street Journal.

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Le succès de cette appli de partage de vidéos musicales tient aussi à ses prouesses en matière d’intelligence artificielle. Inutile d’indiquer à TikTok ce que vous voulez voir, le système prédit vos centres d’intérêt. Un peu comme sur YouTube et Facebook. Mais TikTok va plus loin encore. Les systèmes de ByteDance analysent les mouvements et les chansons dans les vidéos et la manière dont vous y réagissez. TikTok vous submerge ainsi de vidéos et retient ce qui vous passionne ou non. Tout le système a été conçu pour vous scotcher à l’écran. Et il y réussit très bien. Une fois l’application ouverte, on passe facilement une demi-heure dessus sans s’en rendre compte.

Pervers, espion chinois et terrorisme

Bien entendu, TikTok ne réussit pas à s’affranchir totalement des maux de l’internet. Ainsi, des commentaires de pervers sous des vidéos montrant de jeunes enfants réussissent à contourner la politique de sécurité stricte de ByteDance. En Inde, le plus gros marché pour TikTok (en Chine même, c’est une appli séparée, Douyin), et en Indonésie, TikTok a été interdite pendant quelques mois. Et, en février dernier, TikTok s’est vu infliger une amende de 5,7 millions de dollars aux États-Unis pour violation de la vie privée d’enfants. Le mois dernier, le groupe terroriste État islamique est même parvenu à y diffuser des vidéos effroyables malgré l’application d’algorithmes censés reconnaître un tel contenu.

D’aucuns s’interrogent aussi sur l’influence du pouvoir chinois sur le contenu de l’appli. Une politique de censure préservant les intérêts de la superpuissance communiste y est appliquée. Ainsi, on n’y trouve quasi aucune vidéo sur les protestations à Hong Kong. Toute référence à Tienanmen et au Tibet est supprimée. La police chinoise dispose même d’un bureau dans un des sièges de ByteDance à Pékin pour veiller au respect des "valeurs socialistes".

Il n’en faut pas plus évidemment pour susciter la suspicion des milieux politiques aux États-Unis qui comptent plus de 100 millions d’utilisateurs de TikTok. Le Sénat américain craint que l’appli serve aussi d’outil d’espionnage pour la Chine. ByteDance a réagi la semaine dernière: "TikTok ne supprime aucun contenu en fonction des sensibilités chinoises. Nous ne subissons l’influence d’aucun pouvoir, y compris la Chine."

Washington enquête sur TikTok

Le gouvernement américain a ouvert une enquête sur la reprise de l'application populaire TikTok par l'entreprise chinoise ByteDance. L'application pourrait présenter une menace pour la sécurité car la Chine peut collecter des données, rapportent plusieurs médias américains.

Il n’empêche que TikTok est confrontée au même problème que les autres réseaux sociaux, lancés eux aussi avec les meilleures intentions du monde: des délinquants de toute nature réussissent à y exploiter la technologie à des fins malhonnêtes. La culture de divertissement ludique propre à TikTok y survivra-t-elle? À moins que la plateforme ne soit surtout menacée par la lassitude de son public-cible à mesure qu’il atteindra l’âge adulte ou par l’intervention des parents qui s’effrayent de voir leurs enfants passer des journées entières devant leur smartphone. L’empereur des réseaux sociaux himself, Mark Zuckerberg, grand manitou de Facebook, y voit même un "phénomène très intéressant", au point de vouloir l’imiter avec une nouvelle appli de vidéos, Lasso.

Quand Facebook s’intéresse à un phénomène ou une application, il a la fâcheuse tendance à le ringardiser instantanément aux yeux des adolescents en le copiant. En attendant, l’appli continue d’inquiéter et demande de la part des adultes: vigilance, éducation et compréhension.

Quelles applications font fuiter vos données personnelles?

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