interview

"Il nous faut un front démocratique" (Ahmed Laaouej)

©Dieter Telemans

Ahmed Laaouej, député PS à la Chambre, persiste et signe, l’entrevue entre le Roi et le président du Vlaams Belang constitue une offense. Il en appelle à l’union des partis démocrates pour faire front contre l’extrême droite. Et la N-VA.

Vous estimez donc que le Roi n’aurait pas dû recevoir Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang?
La complexité de la situation ne m’échappe pas mais voir le Palais qui reçoit le Vlaams Belang, c’est plus qu’une reconnaissance institutionnelle. C’est une reconnaissance symbolique, celle d’un parti qui, parce qu’il est raciste, sexiste, homophobe et autoritariste, est en soi une offense permanente pour des centaines de milliers, voir des millions de concitoyens. Je pense en particulier à nos concitoyens issus de la diversité qui subissent les discours racistes et les insultes. L’institution royale doit rassembler autour des valeurs portées par la Constitution. Cette audience est une étape supplémentaire dans la normalisation du Vlaams Belang. On ne peut pas considérer qu’un parti d’extrême droite fait partie du paysage démocratique même s’il participe aux élections.

"Avec le Vlaams Belang, on est aux portes de l’idée de pureté. C’est inquiétant."

Le Palais n’aurait pas dû donc?
Je ne vais pas porter de jugement politique sur le choix et les motivations du Palais car d’aucuns expliquent qu’il n’avait pas le choix, que ne pas le faire aurait victimisé le Belang. Je peux l’entendre, mais il n’en demeure pas moins que cela fait violence à une partie de la population et on ne peut pas le passer sous silence. Jusqu’au dernier moment de la campagne, on a vu Philip De Winter poser des actes ouvertement islamophobes. Schild & Vrienden a des accointances ouvertement néonazies. Que faut-il de plus? C’est une forme de normalisation et il faut en témoigner.

©Dieter Telemans

Quelle analyse faites-vous de ces résultats en Flandre?
Il y a eu, pendant cinq ans, une banalisation des discours aux relents racistes et poujadistes. On se souvient d’un Francken hiérarchisant les populations ou se réjouissant de voir un Africain hélitreuillé dans un montage vidéo. On se souvient des propos de Bart De Wever sur les Berbères, des attaques contre les syndicats, MSF, les avocats, les juges, contre la presse, etc. À partir du moment où tout cela se passe au plus haut niveau de l’Etat, il y a une légitimation, et donc une banalisation. On a créé un terreau pour une extrême droite qui s’affranchit de toute retenue ou d’éthique. Le Vlaams Belang joue sur le ressort du repli identitaire flamand qui, lui aussi, a été nourri par la N-VA dans un dénigrement de l’Etat belge, des Wallons, des francophones, de Bruxelles. La N-VA a gonflé le Belang à l’hélium. Le Belang a dépensé des centaines de milliers d’euros sur les réseaux sociaux avec un ciblage des jeunes. Il a gagné la bataille de l’imaginaire avec la glorification de l’identité flamande, le culte du corps, de la propreté. On est aux portes de l’idée de pureté. C’est inquiétant. Autre élément: il existe des poches de pauvreté en Flandre que le Belang a clairement visées.

"L’audience du Vlaams Belang au Palais est une étape de plus vers sa normalisation."

Résultat, un éparpillement des voix qui rend très difficile le contournement de la N-VA sur lequel le PS a fait campagne. Le PS va-t-il changer son fusil d’épaule?
La N-VA essaye de se rendre incontournable. Il est prématuré de poser des schémas sur la table. Voyons d’abord ce qui l’en est de la volonté des uns et des autres. Nous ne sommes pas les seuls à faire des exclusives vis-à-vis de la N-VA. Est-elle au centre du jeu? Sans doute en Flandre, mais à l’échelle du pays, j’en appelle à un sursaut démocratique. Il nous faut un front, un grand rassemblement des démocrates qui, fort heureusement, constituent la majorité du Parlement. Je ne parle pas seulement d’institutions mais aussi d’une culture démocratique. Bart De Wever, dans un enregistrement, se targue d’organiser des razzias en fonction des nationalités et des horaires d’avions. Tout ce que la N-VA a produit comme discours, ses attitudes nauséabondes, les propositions de loi sur les visites domiciliaires ou le délit de solidarité montrent que ces gens n’ont pas de culture démocratique. Certains politologues les ont classés à l’extrême droite. Sans jugement définitif là dessus, je dis que la N-VA faillit sur le terrain de la culture démocratique.

"La N-VA a gonflé le Vlaams Belang à l’hélium."

Vos partenaires "démocratiques" flamands ont été laminés dimanche, à l’exception de Groen.
Ne payent-ils pas leur complaisance à l’égard de la N-VA? Deux d’entre eux ont gouverné avec elle et ont laissé faire.

Le sp.a gouverne Anvers avec la N-VA.
C’est une erreur. Le sp.a doit se ressaisir. J’ai beaucoup d’amitié pour le sp.a mais ce choix est quasi le même que celui qui a été posé par le CD&V et l’Open Vld qui sont comptables de ce qu’ils ont laissé passer cinq ans durant.

Vous restez sur la ligne d’Elio Di Rupo qui a appelé à un rassemblement sans la N-VA quitte à ce qu’il n’y ait plus de majorité gouvernementale en Flandre.
Je ne parle pas de coalition. Il faut rappeler ce que l’on veut en termes de pratique démocratique en Belgique. Je parle d’un préalable aux alliances. Veut-on encore pendant 5 ans subir ces outrances, ces offenses, les flirts du discours séparatiste avec des pratiques qui relèvent de l’extrême droite.

©Dieter Telemans

Et côté francophone, comment doit-on réagir?
Chacun doit faire son examen de conscience. Je ne vais pas accabler le MR mais je considère que le MR porte une lourde responsabilité. La saga des recadrages de Francken? Pour moins que cela, dans un autre pays, Francken aurait dû démissionner. Charles Michel n’a pas eu ce courage parce qu’il fallait sauver son gouvernement. On paye cash cette impunité. Il y a maintenant lieu de se parler et de dire ce qu’on met sur la table et qui est non-négociable sur le plan de l’éthique démocratique. La N-VA n’est pas dans cet esprit. On le voit dans cette vidéo où Theo Francken exulte à l’idée de faire une majorité avec le Vlaams Belang. Je ne sais si c’est un trait d’esprit mais il y a une porosité entre la N-VA et le Belang. Un grand nombre d’anciens du Belang ont rejoint la N-VA.

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Faut-il se préparer à un nouveau round institutionnel?
Dire que tous les problèmes se règlent avec l’institutionnel, c’est une solution à courte vue. La question est: veut-on encore un avenir pour la Belgique? Veut-on une Belgique qui fonctionne?

"Il y a une porosité entre la N-VA et le Belang, il faut rappeler ce que l’on veut en termes d’éthique démocratique."

Il y a une absence de stratégie nationale sur une série d’enjeux comme l’énergie ou la mobilité. L’Etat semble dysfonctionner.
On a à peine digéré la sixième réforme de l’Etat. La N-VA cherche à faire la démonstration que l’Etat ne fonctionne pas, c’est dans l’intérêt de son projet séparatiste. On n’est pas obligé de valider ce récit.

Le PS n’est demandeur de rien?
D’améliorer notre fédéralisme.

Faut-il des coalitions larges côté francophone?
On verra ce qui ressort des consultations. On a besoin de lucidité et d’avoir une clairvoyance dans ce qu’on le veut pour l’avenir du pays. J’ai des idées mais je ne vais pas commencer à les étaler. Le temps est à l’analyse.

"En s’alliant à la N-VA à Anvers, le sp.a a commis une erreur. Il faut qu’il se ressaisisse."

le PS est en recul, vous perdez 14 députés Analyse?
On reste premier parti mais il y a l’effet conjugué du vote Ecolo et du vote PTB. Il y a un tassement du PS. Le PTB, fort de grands discours, se nourrit des frustrations sociales nées des politiques du gouvernement Michel. À Bruxelles, le PTB a performé chez les jeunes issus de la diversité. La campagne a été particulièrement dure sur les réseaux sociaux. Avec une propagande massive dont on ne sait trop si elle était le fait du PTB mais qui a servi la PTB et qui s’est fortement articulée sur les questions identitaires et religieuses.

Le PS n’a pas fait cela?
Je ne vois pas qu’on ait distribué des tracts ou des vidéos comparant les programmes des uns et des autres. Nous n’avons pas été dans ce registre-là.

©Dieter Telemans

Il y a bien une bataille pour ce vote de la diversité?
Nous l’abordons avec les thèmes socio-économiques. Il y a une coïncidence à Bruxelles entre l’appartenance à une classe populaire et l’électorat issu de la diversité. Je m’adresse à elle sur les thèmes des revenus, de la protection sociale, du logement. À travers les réseaux sociaux, nos adversaires ont mené une propagande massive en exacerbant le sentiment de discrimination présent chez certains groupes sur des thèmes identitaires comme l’abattage rituel, l’interdiction des signes convictionnels, en laissant entendre que les gens étaient discriminés. Les discriminations existent et sont incontestables, mais ici, on essaye de faire croire qu’elles sont le résultat de la politique menée par les partis démocratiques, notamment de gauche. C’est inacceptable et dangereux. Cela sème les germes d’une défiance à l’égard des institutions en nourrissant le ressentiment et le repli. C’est dévastateur.

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