interview

"Caterpillar, c'est quand même 30 ans de ma vie. Ça laisse des traces" (Roberto D'Amico, PTB)

©Anthony Dehez

À 52 ans, l’ex-ouvrier et délégué de Caterpillar, Roberto D’Amico (PTB), fait son entrée à la Chambre. Par-là, il entend "leur faire entendre ce que c’est de travailler à l’usine", lui qui n’avait jamais milité avant les communales et la fermeture du site de Gosselies.

Le soleil est éblouissant, mais l’œil est vif. Entre les semi-remorques et le va-et-vient des voitures venues pour la menuiserie toute proche, Roberto D’Amico, 52 ans, balaie du regard cette zone qu’il a longtemps foulée au quotidien. "Je ressens toujours un peu de nostalgie quand je passe ici", confie-t-il, se perdant à observer les bâtiments aujourd’hui abandonnés du zoning de Gosselies. "Caterpillar, c’est quand même 30 ans de ma vie. Ça laisse des traces, surtout que 26 années, je les ai faits de nuit."

Ouvrier de maintenance alors, l’homme a connu les hauts du site, marqués par une production de quelque 8.000 machines par an, avec une usine tournant 24 heures sur 24, sept jours sur sept…. mais aussi les bas, avec le glas du géant d’antan qui sonnait en 2016, licenciement collectif à la clé pour les quelque 2.200 travailleurs, après une pré-fermeture en 2013 qui débouchait sur le départ de près de 1.500 personnes.

Le grand saut des communales

"J’ai été élu avec 4.552 voix. Pourtant, je ne connais pas autant de gens, moi."
Roberto D’Amico
Député PTB à la Chambre

Là, c’est le déclic. Après avoir accompagné l’une des cellules de reconversion mises sur pied et retrouvé un poste d’accompagnateur social, "on est venu me trouver en me demandant si je voulais me mettre sur les listes PTB pour les élections communales (d’octobre 2018, NDLR). J’ai accepté. Depuis, fort de notre score, je suis conseiller à la ville de Charleroi", sourit Roberto, visiblement fier de l’accomplissement.

Un verbe nourri par la lecture et les mots-croisés

S’il y a bien une qualité que tout un chacun peut au moins reconnaître aux personnalités du PTB, c’est de ne pas avoir  la langue dans leur poche. Mais n’est pas roi de l’éloquence qui veut. Roberto D’Amico lit donc beaucoup. "Comme tout le monde, non", interroge-t-il.

Pour les particularismes,  il souligne tout de même être fan de Philippe Geluck et du Chat qu’il suit "depuis 1983". Sinon, il se dit grand amateur de Jean Dufaux, pour sa scénarisation de l’histoire médiévale en bande-dessinée. Enfin, pour compléter le tout, l’élu s’adonne aux mots-croisés. "Une vraie passion".

 

"Une fonction que j’ai acceptée, car c’est un beau challenge, mais aussi car mon nouveau job me laissait plus de temps libre sur le côté qu’avant. On en a alors discuté longuement avec les instances du parti le seul à nous soutenir ouvertement sur le terrain à travers les années à Caterpillar , histoire de bien cerner les tenants et aboutissants de mon engagement, puis j’ai décidé de monter à bord." Et ce, alors que "pendant longtemps, j’ai pensé que je terminerais ma carrière à l’usine".

Puis, vient l’heure du grand tournant. Rapidement, après une bonne performance au niveau local, "Germain Mugemangango (porte-parole du Parti du travail de Belgique, NDLR) est venu me trouver avec un prochain défi en tête: les élections fédérales du 26 mai. Ce qui voulait dire entrer dans la cour des grands, mais surtout peut-être arriver là où on m’a dit que je serais le plus efficace, de par ma petite expérience de terrain".

Ex-délégué syndical FGTB

Le voilà donc troisième sur les listes hennuyères pour la Chambre à la veille du triple scrutin du 26 mai. Une "place de combat" car, "d’après les sondages, on ne devait avoir que deux élus dans la circonscription. Vu ma place sur la liste, derrière Marco Van Hees et Sofie Merckx, on ne pouvait rien me promettre. Ce qui est normal. J’ai donc fait campagne pour la tête de liste, sans penser à ce qui allait arriver".

Ma priorité? Un retour à la pension à 65 ans

Quand on l’interroge sur sa priorité, pour la prochaine législature, Roberto D’Amico répond du tac au tac: "Un retour à la pension à 65 ans. Au parti, on est pour, et on signera des deux mains si ça se fait. C’est clair que c’est une priorité".

Et pour cause, "à 67 ans, il est impossible d’imaginer que quelqu’un peut encore monter sur une machine de 30 tonnes pour boulonner, même si on a fait le maximum en matière d’ergonomie et de sécurité.  Surtout avec une température comme on a pour le moment". Là, par réflexe, et pour illustrer son propos, il se retourne. Et pointe le doigt en direction d’un parking… vide. "Ah, oui… C’est tellement mécanique qu’on en oublie parfois qu’il n’y a plus rien ici."

Pénibilité du travail

Il embraie "la pénibilité du travail, c’est quelque chose pour lequel je serai attentif.Parce que j’ai vu ce que c’était d’être productif, de devoir rester compétitif. Et ici, on l’a fait. On est parvenu à réduire les coûts de 20% en vingt mois, alors qu’on avait un délai de deux ans.Je ne sais pas si vous imaginez, mais c’est énorme". 

 

Puis, à sa grande surprise, alors que les résultats arrivent au compte-gouttes, il apprend vers 2h du matin qu’il est élu, "avec 4.552 voix", sourit-il. "Pourtant, je ne connais pas autant de gens, moi". Preuve que l’homme incarne, sans doute, quelque chose de plus large, de par un parcours qui relève du symbole pour certains.

Son objectif désormais? "Leur faire entendre ce que c’est de travailler à l’usine." Car ce qui lui manque, aujourd’hui, de sa vie d’avant, au-delà des collègues, "c’est la lutte. On a obtenu des acquis à Caterpillar vous savez, de très belles avancées sociales", se souvient l’ancien délégué syndical FGTB.

Et soudain, avant de poursuivre sur ses premiers pas au Parlement, une fourgonnette s’arrête. "Tu ne me reconnais pas hein?", lance l’homme au volant. "Moi aussi je suis un ancien d’ici. J’ai vu que tu t’étais lancé en politique. C’est super." "Ah, d’accord, lui rétorque alors Roberto. Je vois que toi aussi tu as retrouvé du travail, vu le logo sur ta camionnette. Tu as transité par une cellule de reconversion?" Réponse de l’intéressé: "Oui, celle de Namur. J’ai fait mes agrégations gaz et mazout. Et voilà, ça fait six mois maintenant que je travaille pour mon employeur. J’ai eu de la chance de mon côté."

Un discours qui résonne chez les anciens. Car dans les faits, 67% des travailleurs du site de Gosselies (chiffre datant de mars dernier, alors que certains sont encore en formation pour des métiers en pénurie) ont aujourd’hui retrouvé un emploi, évoque le député PTB. Un signe de l’espoir qui a tout de même pu naître, non sans effort, du coup de massue qui s’est abattu ici.

Tout comme la possible arrivée des Chinois de Thunderpower, qui entendent produire leur citadine électrique qu’est la Chloé sur l’ancien site de Caterpillar? "J’espère vraiment que cela se fera. Si vous saviez le nombre de gens qui m’appellent pour voir où tout ça en est…" Et de souligner, à propos de Catch, la cellule qui entend créer entre 6.000 et 8.000 emplois directs sur Charleroi d’ici 2025, "que ce sont tous des djônes. Ils ont un autre état d’esprit. C’est appréciable". Le carolo coordinateur du projet, Thomas Dermine, diplômé d’Harvard et de Solvay, ancien de McKinsey et Wallon de l’année, appréciera.

Garder un lien avec la rue

→ (Re)lire les deux premiers épisodes de notre série sur les nouveaux visages de la politique belge

"Jeune, j'étais persuadée que j'allais travailler à l'usine" (Fatima Ahallouch, PS)

> "Mes modèles? Céline Fremault et Nafissatou Thiam" (Gladys Kazadi, cdH)

 

On en revient alors à nos moutons: ses premiers pas à la Chambre. "Ce qui m’a choqué, quand je suis arrivé pour la première fois avec Raoul et les camarades, c’est que, s’il y a des statues partout, il n’y pas une seule femme de représentée. Et encore moins d’ouvrier. Alors que c’est le Palais de la nation… C’est scandaleux. C’est anecdotique, mais symbolique."

Des premiers pas qu’il partage – et continuera à partager, d’ailleurs, en cours de route – en comité de quartiers, où tout ce qui se passe au niveau fédéral est expliqué à la base du parti. Mais pas question de perdre le sens du terrain pour autant à l’avenir. "En tant qu’élu, on sera toujours dans la rue quand la lutte sera juste", conclut-il.

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