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Combat de chefs pour un morceau de Caprice des Dieux

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Côté francophone, trois (ex-)chefs de parti sont alignés pour la conquête des sièges au Parlement européen. Et des figures parfois atypiques viennent les soutenir aux "places de combat". La chaise musicale qui s’annonce promet-elle pour autant à la Belgique de gagner en influence dans l’hémicycle ? Rien n’est moins sûr.

Les députés belges sont souvent de ceux qui font la différence au Parlement européen. Dans l’hémicycle sortant, deux sont chefs de groupe, ce qui leur donne une visibilité et une influence hors pair, et d’autres se sont distingués par capacité à forger des compromis sur des dossiers précis – l’interdiction d’objets en plastique jetable, la traçabilité des minerais du sang par exemple. Cette influence dépend du charisme et de l’entregent des élus, mais bien sûr aussi de leur appartenance politique.

C’est la loi du genre: si la Belgique envoie un élu PTB dans les rangs de la gauche radicale européenne, elle s’achètera une voix contestataire au sein d’un groupe qui devrait sortir affaibli, et perdra au passage un levier dans le façonnage des dossiers concrets. Les écolos belges devraient être renforcés au sein d’un groupe contournable, les libéraux affaiblis dans un groupe faiseur de rois, les socialistes affaiblis à l’image de leur formation au niveau européen et les humanistes confirmés dans le parti européen dominant.

Le PTB aux portes de l'europarlement

Si la Belgique envoie un élu PTB dans les rangs de la gauche radicale européenne, elle s’achètera une voix contestataire au sein d’un groupe qui devrait sortir affaibli, et perdra au passage un levier dans le façonnage des dossiers concrets.

Au total, les Belges enverront 21 députés dans l’hémicycle, dont huit francophones. Et la grande question du scrutin pour ces dernier est donc de savoir s’ils enverront pour la première fois un élu communiste dans l’hémicycle aux 751 sièges. Le PTB n'est pas encore affilié à un parti au niveau européen, mais il est "associé" à la Gauche unitaire européenne (GUE) depuis 2016. C'est donc là que siégerait Marc Botenga si le PTB fait son entrée au Parlement européen. Il connaît la machine parlementaire européenne, puisqu'il est conseiller au sein du groupe de la GUE.

Ce groupe politique a d’ailleurs choisi un Belge, Nico Cué, comme co-candidat au poste de président de la Commission européenne ("Spitzenkandidat") - une figure de la FGTB et du syndicalisme européen qui n'est pourtant pas sur les listes. Les propositions que porte "la gauche qui pique contre l’Europe du fric" se distinguent, mais n’ont aucune chance de trouver un atterrissage sous la prochaine législature.

On peut citer la sortie du traité budgétaire, l’instauration d’un principe de "non-régression" interdisant à un État membre de prendre des mesures qui représentent une régression sociale, ou encore la fixation d’un taux minimum d'imposition des sociétés à 25% partout en Europe.

Du vent dans les voiles vertes

Le score des verts sera également regardé avec attention: ils gagneraient un siège selon les sondages – et se prennent à rêver de faire mieux encore. Leur tête de liste, Philippe Lamberts, a obtenu une dérogation de son parti pour pouvoir se présenter pour un troisième mandat, et poursuivre sa lancée. Après avoir largement musclé les verts sur les questions fiscales, il est devenu co-président du groupe et a labouré le sentier européen de la notoriété – l’image de l'écologiste tendant une corde d’escalade à Emmanuel Macron pour l’enjoindre à attacher ses "premiers de cordée" a marqué les esprits.

Ecolo est sûr de récupérer son second siège perdu il y a cinq ans.

Ecolo est sûr de récupérer son second siège perdu il y a cinq ans. Saskia Bricmont, une militante peu connue du grand public, est en seconde position, et une figure du monde intellectuel belge la suit : Olivier de Schutter. Cet académique à la réputation internationale, ex-rapporteur de l'ONU pour le droit à l'alimentation, a choisi de franchir le pas de l'engagement politique pour se hisser en place de combat – de quoi rêver d’un troisième siège ?

Pour connaître leur programme à l'UE, il faut se référer au manifeste des Verts au niveau européen. Double désavantage: c’est en anglais et c’est assez général. Avantage sur les programmes des autres partis: on sait que les propositions sont portées par le groupe. Les verts demandent par exemple des budgets carbone contraignants en vue de réduire de 55% les émissions en 2030, l’introduction combinée d’une taxe sur les avions, d’une TVA sur les billets et la levée de l'exemption fiscale sur le kérozène.

Un Barnier pour soutenir les bleus

Le MR, de son côté, est donné perdant par les sondeurs: a-t-il une chance de conserver son troisième siège? Il a placé en tête son président Olivier Chastel, qui a déjà concouru sans succès au scrutin européen et qui a été brièvement ministre en charge des Affaires européennes en 2011. Derrière lui, Frédérique Ries est devenue une professionnelle de la politique européenne – elle a notamment à son actif la délicate négociation de la directive plastique, un succès salué bien au-delà des rangs de l’Alliance libre des démocrates européens (ALDE), la formation européenne du MR. Les deux députés qui l’accompagnaient au cours de cette législature, Louis Michel et Gérard Deprez, prennent leur retraite du Parlement.

Si le MR veut faire mentir les sondages, il doit compter sur Nicolas Barnier, qui n’est autre que le fils de négociateur en chef du Brexit.

Si le MR veut faire mentir les sondages, il doit compter sur Nicolas Barnier, qui n’est autre que le fils de négociateur en chef du Brexit. Sur le fond, les idées portées par la formation pourraient avoir vent en poupe, dans la mesure où le groupe qui devrait naître de l’union entre l’ALDE et les députés français de La République en marche (Macron) se profile en faiseur de rois dans la prochaine assemblée.

Le MR veut par exemple des frontières intelligentes pour mieux identifier les personnes qui entrent sur le territoire européen, un label "made in European Union" pour défendre l'industrie européenne, ou encore l’augmentation du financement des programmes d'exploration spatiale.

Une tête fantôme au PS

Côté socialiste, on attend comme au MR de voir si la mauvaise nouvelle se confirme: un siège de moins? Ici, l’originalité de la liste est à sa tête.

Côté socialiste, on attend comme au MR de voir si la mauvaise nouvelle se confirme: un siège de moins? Ici, l’originalité de la liste est à sa tête. Pas parce que Paul Magnette, comme Chastel, a été président de parti; pas parce qu’il est un professeur reconnu en études européennes, ce qui en fait de loin le candidat le plus calé sur le sujet. Mais parce qu’il se présente en annonçant d’emblée qu’il ne siégera pas.

Avec la légitimité de son élection, dit-il, il entend peser sur les débats internes de la famille socialiste européenne – il y est déjà actif, ayant notamment rédigé la stratégie du Parti socialiste européen en matière d’accords commerciaux. Marc Tarabella, premier suppléant, récupérera donc le siège, alors que Marie Arena semble également assurée de siéger. Les sondages feraient par contre perdre au parti son troisième siège, que brigue Hassan Bousetta – alors que le sortant Hugues Bayet n’est pas sur la liste. Les socialistes belges se retrouveraient donc moins nombreux dans un groupe très affaibli – qui resterait deuxième de l’hémicycle.

Ils y défendront notamment le principe d’un salaire minimum européen d’au moins 60% du salaire moyen dans chaque Etat et l'instauration de plans de convergence sociale et d'une "règle d'or" pour les investissements sociaux.

Le siège du CDH

Quant au CDH, il peut espérer garder le siège occupé par Claude Rolin. C’est l’ex-président Benoît Lutgen qui l’occuperait – "un choix de passion, pas de pension", a-t-il cru bon de préciser. Au Parti populaire européen, il ferait partie du plus grand groupe du Parlement, cette coupole hétéroclite de la droite européenne dont vient d'être suspendu le parti de Viktor Orban. Dans cette énorme formation le CDH fait des propositions qui n’ont aucune garantie d’être relayées.

Les humanistes plaident par exemple pour l’instauration d’une "exception agricole" dans les accords commerciaux internationaux.

Les humanistes plaident par exemple pour l’instauration d’une "exception agricole" dans les accords commerciaux internationaux, la transformation du fonds d'investissement stratégique européen (EFSI) en un fonds "Environnement Climat", ou pour une nouvelle révision des règles sur le détachement des travailleurs: à travail égal "cotisations sociales égales".

Côté germanophone, le parti social-chrétien (CSP) devrait à nouveau remporter le siège, qui reviendrait à Pascal Arimont. En Flandre, la N-VA, tirée par Geert Burgeois, garderait ses quatre sièges. Le CD&V, avec Kris Peeters en tête, peut espérer garder ses deux élus et le sp.a la sienne, Kathleen Van Brempt. Tandis que le Vlaams Belang (Gerolf Annemans) et Groen (Petra De Sutter) monteraient d'un cran à deux sièges, et que l'Open VLD tomberait à un, Guy Verhofstadt - tribun respecté de l'hémicycle qui risque de perdre en visibilité en s'alliant avec le contingent français de La République en marche.

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