interview

"Convaincre les francophones que le confédéralisme est dans leur intérêt" (Siegfried Bracke, N-VA)

©Wouter Van Vooren

Pour le N-VA Siegfried Bracke, président de la Chambre sortant, "nous devons aider les Wallons à devenir indépendants." Entretien.

En sa qualité de président de la Chambre sortant, Siegfried Bracke poussait la liste de Flandre-Orientale pour la N-VA aux élections fédérales. Mais il n’a pas été réélu député. "Je n’en ai pas dormi qu’une seule nuit. J’ai 66 ans et suis admissible à la pension. À défaut de siège, je restais donc tout de même ‘dans un fauteuil’, comme cela a été le cas toute ma vie. Je n’avais de toute façon pas l’intention d’accomplir tout mon mandat. En définitive, l’aventure s’est achevée deux ans plus tôt que prévu ", commente-t-il dans son appartement à Gand en se souvenant de son état d’esprit lors de la soirée électorale.

En 2010, Siegfried Bracke a surpris tout le Landerneau en quittant ses habits de journaliste et de présentateur vedette de la VRT pour revêtir ceux de nouveau fer de lance de la N-VA. Personne n’avait vu venir ce "coup politico-médiatique". Surtout que Siegfried Bracke avait plutôt un profil d’homme de gauche. Il est resté d’ailleurs un électron libre au sein de son parti: il n’est ni un nationaliste flamand pur jus ni un partisan des déclarations provocatrices, comme peuvent l’être certains de ses coreligionnaires.

Siegfried Bracke est accro aux infos et continue à suivre l’actualité de très près. Avoir pu siéger neuf ans à la Chambre est un privilège à ses yeux. Il était bien placé pour observer le milieu politique d’une autre manière. "Ce qui m’a le plus étonné est le peu de pouvoir dont on dispose. C’est un pouvoir émietté qui confine à l’impuissance. Les partis en paient le prix lors des élections qui suivent. Et à juste titre, les gens attendent du monde politique qu’il mette en œuvre une politique. "

"Les francophones doivent tirer avantage immédiatement du confédéralisme."

Est-ce cette impuissance qui explique la défaite électorale de la N-VA ? Votre parti a perdu près d’un quart de ses électeurs…
Après les élections, j’ai avancé trois explications à ce recul. La première: la politique migratoire n’a pas été assez sévère malgré tous nos efforts. Deuxièmement, le gouvernement n’a pas réussi à améliorer suffisamment le sort des gens qui vivent des fins de mois difficiles. Troisièmement, le petit jeu politique habituel a continué. Kris Peeters (CD&V) s’est révélé un orfèvre en la matière. Il n’a pas cessé de mettre des bâtons dans les roues du gouvernement. Résultat: toutes les réalisations de l’exécutif, qui sont nombreuses, sont passées inaperçues. Je pense que cette manière de faire de la politique, qui se poursuit sans vergogne aujourd’hui, est la principale raison du recul. Ces chamailleries nous ont coûté beaucoup de voix.

Est-ce la raison pour laquelle les Flamands, qui vivent pourtant dans une région très prospère, semblent plus en colère que jamais ?
Le cocktail d’une politique migratoire trop laxiste et de difficultés socio-économiques est très dangereux. L’objectif n’est pas de réduire l’immigration par principe, mais de décider nous-mêmes qui peut s’installer chez nous et qui n’y est pas autorisé. Si nous n’avons pas voix au chapitre, on subit une situation où ce sont surtout les gens qui doivent vivre d’une allocation qui viennent ici. Avec, comme conséquence, de manquer d’argent par exemple pour augmenter les pensions alors qu’une telle hausse est nécessaire. De nombreuses personnes doivent vivre avec une pension trop faible. Un euro ne peut être dépensé qu’une seule fois: soit pour une allocation à un nouveau venu, soit pour une augmentation de la pension. C’est un raisonnement simple que les gens ordinaires ont parfaitement compris. Et ils l’expriment dans l’isoloir…

"L’objectif n’est pas de réduire l’immigration par principe, mais de décider nous-mêmes qui peut s’installer chez nous et qui n’y est pas autorisé."

Votre parti, et surtout Theo Francken, s’est vu reprocher d’attiser les tensions et le mécontentement plutôt que de rechercher des solutions.
Certains de ses tweets étaient en effet des dérapages. Mais j’en ai commis aussi. Donc, je ne lui reproche rien. Francken n’a tout de même pas créé un problème de toutes pièces. Il a exposé le problème existant de la migration et a essayé de le résoudre. L’électeur s’est d’ailleurs montré reconnaissant à son égard.

Après les élections, pourquoi avez-vous plaidé pour un gouvernement flamand minoritaire, soutenu par le Vlaams Belang ?
Je n’ai pas plaidé en faveur d’une entrée du Vlaams Belang dans le gouvernement flamand, mais suis partisan de la formation d’un exécutif qui bénéficie de l’appui extérieur du Belang. Il me semble qu’en expérimentant une telle configuration on prend moins de risques qu’en reconduisant la majorité avec le CD&V et l’Open Vld. Nous serions en effet confrontés à nouveau aux mêmes difficultés puisque ces deux partis savent que nous avons besoin d’eux. Ils ont agi de la sorte lors de la précédente législature. Et continueront à le faire. Au vu de leur attitude, on ne dirait pas qu’ils ont atteint un plancher électoral historique. Allons-nous nous coaliser une nouvelle fois avec ces deux formations politiques? Cela promet pour les cinq ans à venir. Pour rien au monde, je ne voudrais y participer.

Quelle est l’alternative? Une coalition bourguignonne avec le sp.a que bon nombre de socialistes rejettent et qui ne dispose que d’une courte majorité ?
Cette formule est, indépendamment du programme gouvernemental, préférable à une simple reconduction de la coalition suédoise. Toutes les remontrances socialistes peuvent être assez aisément rencontrées. Je n’ai pas de conseils à donner à John Crombez, mais qu’il propose un poste de ministre à Bruno Tobback et l’opposition louvaniste sera déjà moins virulente... Et pour ce qui est de cette courte majorité, le gouvernement Van den Brande a fait toute la législature 1995-1999 avec une majorité d’un seul siège. Louis Tobback n’y voyait aucun inconvénient. Les députés ont le devoir de venir voter, tel était son argument.

©Wouter Van Vooren

Votre parti semble vouloir se rapprocher du point de vue du Vlaams Belang en soulignant que la moitié des Flamands ont voté pour le confédéralisme.
Rien n’est plus faux. Et les gens le savent. Sur le plan institutionnel, la N-VA et le Vlaams Belang ont des positions si divergentes que ce rapprochement est pur fantasme. Le Vlaams Belang ne veut pas le confédéralisme. Son objectif est de scinder la Belgique. Je ne veux pas de ce modèle. Je ne suis pas partisan d’une Flandre indépendante, quelle que soit la définition qu’on lui donne. Mais je plaide pour un réaménagement confédéral de la Belgique.

Le confédéralisme est-il un concept vraiment plus clair que l’idée d’une scission ?
À l’origine, la Belgique était un État central. À partir des années 1970, nous avons commencé à régionaliser ses compétences, souvent en dépit du bon sens. Ainsi, nous n’avons pratiquement jamais transféré des paquets de compétences homogènes. Le Fédéral en conservait toujours une partie. Il faut en finir avec cette approche. Confions toutes les compétences aux Régions et examinons ensuite ce que nous pouvons encore accomplir ensemble. J’estime, peut-être à contre-courant des positions de principe de certains de mes camarades de parti, que nous devons nous montrer pragmatiques à cet égard. Si une bonne raison justifie de refédéraliser une compétence – par exemple les normes de bruit pour les avions ou les normes de rayonnement pour les pylônes GSM – il ne faut pas hésiter à le faire.

"Le Vlaams Belang ne veut pas le confédéralisme. Son objectif est de scinder la Belgique."

Croyez-vous que le PS et la N-VA pourraient trouver un compromis sur le confédéralisme ?
Après les élections, je ne voyais aucune solution pour la situation fédérale et, pour être honnête, je ne la perçois toujours pas. Même constituer un gouvernement d’urgence pour corriger le dérapage budgétaire me semble très difficile. Comment pourrions-nous en effet rétablir les comptes ? Avec de nouveaux impôts, comme le veut le PS ? Ou avec des réductions de dépenses, comme le veut la N-VA ? C’est difficile à concilier. Même le baron Bert De Graeve déclarait récemment dans une interview qu’il n’était plus possible de nier la différence d’approche entre le Nord et le Sud du pays. Nous devons cependant prendre la peine de nous parler. Nous devons nous écouter pour au moins comprendre ce qui est encore possible ou non.

Pourquoi les Wallons accepteraient-ils le confédéralisme ? Ils ne pourraient qu’y perdre.
La Flandre doit veiller à ce que les Wallons ne perdent pas au change. Mieux encore, à court terme, ils doivent même y gagner. Les francophones éprouvent à présent des difficultés à payer les allocations familiales. D’une manière ou d’une autre, nous devrons les aider à subvenir à leurs besoins, mais à la condition qu’ils deviennent autonomes à un certain moment. Ce n’est pas par hasard que nos plans de confédéralisme prévoient une période de transition de vingt ans. C’est un sacré bout de temps. Et même après, nous garantissons une certaine mesure de solidarité pour éviter d’éventuelles pertes trop élevées.

"Confions toutes les compétences aux Régions et examinons ensuite ce que nous pouvons encore accomplir ensemble."

Vous voulez en quelque sorte monnayer le confédéralisme ?
Je ne le dirais pas comme cela. À présent, ce sont les Flamands qui remplissent le frigo fédéral et les francophones se contentent de déballer ce qui s’y trouve. Cela devra cesser: ils devront eux-mêmes remplir ce frigo. Mais nous voulons les y aider.

C’est hors de question pour le PS. Quel serait son intérêt ?
Éviter le pire. Si nous continuons dans la voie actuelle, tout risque d’être encore beaucoup plus difficile dans cinq ans. En fait, le grand défi consiste à convaincre les francophones que le confédéralisme est en définitive également dans leur intérêt. Ils peuvent y gagner aussi. Il est d’ailleurs contre-productif pour les Flamands d’évoquer sans arrêt la perfusion fédérale. Nous devons respecter la dignité des francophones et leur expliquer le confédéralisme en français. Les partis francophones ne sont pas constitués de demeurés. Ils sont conscients selon moi qu’une nouvelle répartition des compétences est inévitable. La question est de savoir s’ils oseront franchir le pas.

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