analyse

Et si le PS et la N-VA s'accordaient sur la politique migratoire?

©Layouter

C’est inédit: le PS et la N-VA pourraient être réunis dans une même coalition. Pour l’instant, ils ne font que discuter sous l’égide des informateurs royaux. Mais de quoi peuvent-ils donc parler sans se quereller? Y a-t-il vraiment une possibilité pour qu’ils entrent ensemble dans un gouvernement? On passe en revue les convergences éventuelles. Et toutes les divergences.

Leurs programmes sont très différents. L’un a des aspirations hautement communautaires, l’autre bloque ferme sur tout ce qui se rapproche d’une réforme de l’État. Pourtant, N-VA et PS doivent se parler, réunis par les informateurs royaux Didier Reynders et Johan Vande Lanotte qui sont chargés de mettre un peu d’ordre dans le méli-mélo belgo-belge. But ultime: former une coalition fédérale.

En termes d’équation, la formule la plus simple serait une "bourguignonne" avec la N-VA et les socialistes (PS et sp.a), ainsi que l’aide des libéraux (MR et Open Vld). Une autre formule peut être trouvée si l’on fait entrer le joker CD&V, en supplément ou en remplacement d’un autre parti. Mais si le PS ou la N-VA se retirait, seule une créativité toute belge pourrait éviter un blocage. Donc, N-VA et PS doivent se parler.

Esprit d’État

"Les compromis demanderaient tellement de sacrifices que cette coalition pourrait juste gérer les événements."
Pierre Vercauteren
Politologue (UMons)

Les socialistes francophones, en se faisant longtemps désirer, ont bien montré leur état d’esprit: ils feront payer cher leurs éventuels compromis et concessions. Mais ce n’est pas un secret, ils voudraient figurer à tous les niveaux de pouvoir. Donc au fédéral. "Quand on va aux élections, c’est pour gérer le pays et/ou la Région. Or, là, il ne reste que le PS et le MR qui acceptent de négocier au fédéral, nous glisse un gros calibre du PS, amer sur les défections du cdH et d’Ecolo. Si l’un des deux dit ‘non’, on fait quoi? Si personne ne prend ses responsabilités, la seule issue sera quand même une nouvelle réforme de l’État. C’est ce que veut la N-VA."

Voilà pour l’état d’esprit au PS. Évidemment, discuter ne veut pas encore dire négocier. "Tant la N-VA que le PS sont à cran parce que, comme les autres partis traditionnels, ils ont été sanctionnés par leurs électeurs, souligne Pierre Vercauteren, politologue à l’université de Mons. Il va leur falloir beaucoup de temps, non seulement pour négocier avec les autres formations mais aussi pour faire évoluer l’esprit de leurs décideurs et de leur base, à qui il faudra faire accepter qu’on s’associe à l’ennemi si les négociations aboutissent."

Il va aussi falloir souder les fractures internes pour présenter des lignes claires. Pour certains dossiers, ce n’est pas si évident parce qu’on risque de naviguer assez loin des promesses électorales.

Tout semble séparer PS et N-VA, autant du point de vue communautaire que socio-économique. Alors, s’ils doivent discuter, où vont-ils trouver des points de convergence? D’abord, tout bêtement, sur le fait qu’ils veulent absolument tous les deux prouver qu’ils ont le sens de l’État. Même si derrière le terme "État", la N-VA cache surtout le mot "Flandre" tandis que le PS répertorie tous les niveaux de pouvoir.

Et la 7e réforme de l’État?

"Ça dépend de quoi on parle. Si on parle de la Sécu, c’est non."
Une source au PS

Que va faire la N-VA de ses revendications communautaires? Ravaler une fois de plus toutes ses ambitions, comme en 2014 mais cette fois face au PS, ce qui laisserait de trop grosses traces dans les rangs nationalistes, nargués qu’ils sont sur l’extrême droite par le Vlaams Belang. Et on ne voit pas les socialistes francophones lâcher du lest. Quoique…

"Ça dépend de quoi on parle. Si on parle de la Sécu, c’est non", assène une source bien informée au PS. Si la N-VA remet platement sur la table son rêve d’une sécurité sociale flamande à part entière, ça va crisper les socialistes. C’est bien sûr ce que cherche le parti de Bart De Wever. Énerver tout rouge Elio Di Rupo qui claquerait la porte et imposerait le constat qu’une telle Belgique n’est plus gérable et que la réforme de l’État est la seule voie. Mais le patron du PS le sait et "la N-VA est consciente qu’une grande réforme de l’État est juridiquement impossible, vu la liste des articles de la Constitution soumis à révision", rappelle Pierre Vercauteren.

Rappelons qu’il peut y avoir réforme de l’État sans révision de la Constitution mais par le biais de lois spéciales.

Les monnaies d’échange

Ce qui les rassemblerait

1/ Politique migratoire. Aussi surprenant que cela puisse paraître, certains observateurs estiment qu’un accord pourrait être trouvé sur la question migratoire. Au PS, on nous rappelle discrètement qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde.

Les socialistes voudraient donc trouver une "juste voie" et pourraient en discuter avec la N-VA: "Il faut être plus clair sur les personnes qu’on accueille, nous détaille une source socialiste d’expérience. Et on doit aussi pouvoir réagir plus vite qu’aujourd’hui, pour ne plus se retrouver avec des situations inacceptables, comme ces gens que l’on renvoie alors qu’ils sont ici depuis 10 ans." Là, la N-VA devrait être d’accord.

"C’est clair que le PS aura un problème si on lui parle d’une politique migratoire stricte", analyse le politologue Dave Sinardet. Le retour des visites domiciliaires, il faudra donc oublier. "Mais la politique menée par Maggie De Block dans le gouvernement Di Rupo n’était pas si différente de celle mise en œuvre par Theo Francken sous Michel. C’était principalement la communication qui différait", pointe le professeur de la VUB. Rappelons aussi qu’en janvier dernier, John Crombez, le président du s.pa, avait suscité une polémique en Flandre en affirmant que Francken avait été trop laxiste sur la migration.

2/ TVA sur l’électricité. Dans une note informelle de l’informateur pour la Flandre, Bart De Wever figurait l’idée que les partis du gouvernement flamand devraient faire pression sur le Fédéral pour baisser la TVA sur l’électricité. "Drôle de pression sur le Fédéral puisque, jusqu’ici, la N-VA était au fédéral! Et si le PS entre dans un gouvernement fédéral, la Flandre devrait faire pression sur le PS pour un élément du programme socialiste", souligne Dave Sinardet, précisant que cette mesure peut mener à une sorte de saut d’index.

3/ Le climat. C’est aussi par le fil économique que les deux partis pourraient tisser un plan créatif pour "sauver" le climat. Pourquoi? Parce que si le PS veut bien se montrer réceptif aux enjeux climatiques, certains socialistes ne veulent pas sacrifier les emplois et la croissance. C’est le dilemme concernant le développement des aéroports de Liège et Charleroi. "De même, la N-VA dira: ‘Le climat? OK! Mais on ne va pas sacrifier l’économie et les créations d’emplois pour ça’", glisse Dave Sinardet. Et si l’inimitié entre les négociants du PS et de la N-VA suscitait l’émulation nécessaire pour concilier l’inconciliable?

 

Et donc? "La N-VA pourrait faire accepter des avancées symboliques au PS qui, en échange, obtiendrait des éléments financiers", poursuit le politologue de l’UMons. Difficile de dire quelles seraient les monnaies d’échange, tout déprendra de la créativité des négociateurs…

"Quelle N-VA a-t-on devant nous?, s’interroge Dave Sinardet, politologue à la VUB. Avant, ce parti, c’était le nationalisme flamand pur et dur mais avec des idées économiques plutôt sociales. À partir de 2010, c’est devenu un parti plus libéral, qui a d’ailleurs attiré des figures libérales. Il n’est pas exclu que les nationalistes effectuent un nouveau virage…"

Si les informateurs royaux et leurs successeurs devaient parvenir à concilier suffisamment de vues pour échafauder un gouvernement avec le PS et la N-VA, le programme qui émergerait serait probablement a minima. "Les compromis demanderaient tellement de sacrifices que cette coalition pourrait juste gérer les événements", pronostique Pierre Vercauteren. Mais que serait le programme de ce drôle de gouvernement?

L’économie du climat

"La N-VA a peut-être envie de montrer un visage plus social, poursuit Dave Sinardet, fort de l’analyse du vote de mai dernier et de l’ascension du Vlaams Belang qui a gagné des électeurs sur le dos de son concurrent nationaliste. Pour l’immigration et la sécurité, le Vlaams Belang se profile bien à droite. Mais sur le plan socio-économique, il se défend avec des propositions plus sociales. Or, la N-VA peut certainement se dire que pour regagner en popularité, elle doit faire attention sur cet axe-là, ne pas trop devenir un ‘parti de riches’". Et de rappeler qu’à la N-VA, tout le monde ne s’oppose pas à l’idée d’une taxe sur les grandes fortunes, concept chéri par le PS.

Pas sûr, donc, qu’il y aura clash sur le plan économique entre les négociateurs PS et N-VA. Notre source socialiste rappelle d’ailleurs que les efforts accomplis en Wallonie, notamment avec le plan Marshall, ont plutôt séduit en Flandre et que la N-VA ne s’est pas montrée insensible aux méthodes employées.

C’est aussi par le fil économique que les deux partis pourraient tisser un plan créatif pour "sauver" le climat. Pourquoi? Parce que si le PS veut bien se montrer réceptif aux enjeux climatiques, certains socialistes ne veulent pas sacrifier les emplois et la croissance. C’est tout le dilemme du développement des aéroports de Liège et Charleroi. "De même, la N-VA dira: ‘Le climat? OK! Mais on ne va pas sacrifier l’économie et les créations d’emplois pour ça’", glisse Dave Sinardet. Et si l’inimitié entre les négociants du PS et de la N-VA suscitait l’émulation nécessaire pour concilier l’inconciliable?

Ce qui les séparerait

1/ Budget. Toute la question consiste à se mettre d’accord sur la manière de parvenir à l’équilibre budgétaire: avec davantage de revenus ou moins de dépenses. La N-VA veut ainsi économiser dans la sécurité sociale.

2/ Chômage. Les nationalistes flamands prônent la dégressivité des allocations de chômage et envisagent même la limitation de ces allocations dans le temps. Le PS, lui, veut mettre fin à toute dégressivité des allocations et refuse la limitation.

3/ Pensions. Les socialistes veulent revenir à l’âge légal de 65 ans pour la fin de carrière (et la pension anticipée à 60 ans). Bart De Wever, en pleine campagne électorale, avait émis l’idée de repousser davantage l’âge de départ à la retraite.

Mais ce que l’on attend du prochain gouvernement, c’est une décision sur les métiers pénibles et l’âge de la prépension pour ces travailleurs. Et là, il y a "matière à discussion", nous dit-on au PS.

4/ Formation des médecins. Un autre domaine dans lequel les socialistes aimeraient faire bouger les lignes, c’est celui de la formation des médecins. En effet, alors que la Wallonie tente, avec des incitants financiers, de pousser les médecins à s’installer dans des zones qui manquent de praticiens, le fédéral a instauré l’examen d’entrée pour ces études. Un dossier qui pourrait servir de monnaie d’échange dans les tractations? S.L.

 

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