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Face au roi Philippe, une situation d'une complexité historique

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Le Roi a entamé ses consultations en vue de former le prochain gouvernement fédéral. L’arithmétique à la Chambre et le séisme électoral de dimanche rendent quasi impraticables toutes les possibilités de coalition.

C’est la nouvelle donne politique belge: les deux premiers partis de Flandre (et de Belgique) sont séparatistes. À eux deux, N-VA et Vlaams Belang pèsent 28% de l’électorat au niveau national. "On assiste à une forte polarisation droite/gauche entre le nord et le sud du pays, commente Jean Faniel, directeur du Crisp (Centre de recherche et d’information socio-politiques). Avec une modification de la gauche côté wallon principalement liée à la montée du PTB et une modification de la droite en Flandre." C’est dans ce contexte inédit que le Roi, symbole vivant de l’unité du pays, a entamé lundi ses consultations post-électorales. Face à Philippe, une situation d’une complexité historique.

À franchement parler, on est même tenté de dire qu’elle relève de l’inextricable et nous promet quelques mois de blocage et d’instabilité politique. On ne peut même pas exclure un retour aux urnes même si le pays en est encore sans doute très loin. Ce sentiment de perplexité traverse les partis alors que se décantent les résultats électoraux.

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On va donc récapituler et voir ce qu’il est possible de faire avec la répartition des 150 sièges de la Chambre. On va partir d’une hypothèse: ni le Vlaams Belang (18 sièges) ni le PTB/PVDA (12 sièges) ne sont en mesure de trouver suffisamment de partenaires pour monter au pouvoir.

Autre point de départ: la coalition suédoise mise en place en 2014 sous la houlette du Premier ministre MR Charles Michel est lourdement sanctionnée par l’électeur et perd sa majorité. N-VA, CD&V, Open Vld et MR abandonnent ensemble 20 sièges au Parlement fédéral. Plus question, donc, de reconduire une suédoise et ce ne sont pas les 5 malheureux sièges d’un cdH en chute libre qui vont la ressusciter.

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La bourguignonne

Pour constituer un gouvernement fédéral, il va donc falloir recomposer. Et c’est ici que cela se corse. D’un point de vue strictement arithmétique, une formule semble s’imposer. C’est la coalition dite "bourguignonne" (le terme vient des couleurs jaune, rouge et bleue des armoiries dans l’ancien duché de Bourgogne) qui associe la N-VA et les familles socialiste et libérale. Cette formule recueille une majorité confortable de 80 sièges sur les 150 que compte la Chambre. "Cette hypothèse limite à deux le nombre de partis qui devront manger leur chapeau", ironise un proche du gouvernement.

On relèvera que cette alliance est expérimentée à Anvers depuis octobre dernier et est éventuellement en mesure de s’imposer au gouvernement flamand. Au niveau national toutefois, une bourguignonne se heurte au veto exprimé en campagne par la N-VA. Bart De Wever l’a dit et redit, il ne souhaite entrer en discussion avec le Parti socialiste que pour négocier le confédéralisme. Le PS, de son côté, n’a pas cessé d’affirmer qu’il n’entrera pas en coalition avec la N-VA, encore moins si c’est pour aller vers un confédéralisme qui ne signifierait rien d’autre que la fin de la Belgique. Dixit Elio Di Rupo avant les élections.

On rappellera par la même occasion l’hostilité du MR à l’idée de rentrer dans un nouveau round institutionnel détournant l’énergie politique fédérale d’un train de réforme socio-économiques indispensables. D’ailleurs, toujours d’un point de vue politique, on ne voit pas très bien non plus quel intérêt la N-VA trouverait à entrer au gouvernement fédéral dans une telle configuration. Elle offrirait un boulevard à son concurrent nationaliste du Belang qui la matraquerait depuis l’opposition. Bart De Wever, en tant que président du premier parti du pays, a été reçu le premier par le Roi lundi. Il lui a offert son livre "Over identiteit" avant d’entamer le travail de formation du gouvernement flamand. Dès dimanche soir, il avait souhaité bonne chance, et une boîte de Dafalgan, à celui qui devrait démêler la situation fédérale. Sa priorité est donc de former le gouvernement régional dont il revendique la ministre-présidence. Il n’est pas exclu toutefois que le Roi le désigne comme informateur afin de le maintenir d’emblée dans l’arène nationale.

De son côté, Elio Di Rupo a également pris la main au niveau régional. Un premier tour de table est prévu mercredi pour décider de ce qui sera fait à Bruxelles et en Wallonie.

Une petite union nationale

"Un gouvernement d’unité nationale ou gouvernement d’union nationale est un gouvernement constitué des principaux partis voire de la majorité des partis politiques représentés dans un Parlement. La formation d’un tel exécutif se voit lorsque la situation politique, économique ou sécuritaire du pays le requiert." Voici le genre de définition que l’on trouve facilement pour qualifier un gouvernement d’union nationale. En résumé, il s’agit d’offrir à un Etat un gouvernement reposant sur une majorité la plus large possible afin de faire face à une menace existentielle.

Autant le dire, la Belgique n’en est pas là. Et une éventuelle "union nationale", comprenant les six partis des quatre familles traditionnelles et les deux forces écologistes, est aujourd’hui évoquée pour se prémunir des velléités indépendantistes nées des succès respectifs de la N-VA et du Vlaams Belang. Une telle formule se priverait de plus 40% de l’électorat néerlandophone et des 12 députés de l’extrême gauche. Dans les faits, il s’agirait plutôt d’une tripartite traditionnelle associant les verts. Une quadripartite traditionnelle? Ne dites surtout pas cela aux écologistes.

Exit les tripartites

On peut également tester d’autres tripartites. La seule qui soit portée par une majorité est l’arc-en-ciel associant socialistes, libéraux et écologistes. Le hic: cette majorité est trop courte (76 sièges) et très minoritaire dans le groupe linguistique flamand (29 sièges sur 87). L’affaire promise à l’instabilité permanente est d’autant plus incertaine que Bart De Wever a clairement indiqué que son parti n’accepterait pas un gouvernement minoritaire en Flandre. Dans ce contexte de fièvre nationaliste, cette option paraît donc improbable. Les autres tripartites sont disqualifiées par les urnes. La classique (libéraux, socialistes et démocrates chrétiens) ne dispose que de 72 sièges; la jamaïcaine (verts, libéraux et démocrates chrétiens), 64 sièges; et l’olivier, qui associe verts, rouges et orange, n’a que 67 sièges. Merci et au revoir.

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Et à 8 ou à 7?

Tentons tout de même de sortir la N-VA et ses 25 sièges du jeu bourguignon. On pourrait y associer deux autres familles politiques pour obtenir une majorité "confortable" au Parlement: les écologistes (21 sièges) et les démocrates-chrétiens (17 sièges). On se retrouve alors avec une coalition à quatre familles politiques et 8 partis forte de 93 sièges à la Chambre. "Y aller à quatre est une chose, mais s’entendre sur quoi faire en est une autre, analyse Jean Faniel. Dans le chef des partis flamands, monter au pouvoir simplement pour faire barrage à la N-VA et au Belang est un peu court comme projet politique."

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La question se pose singulièrement pour l’Open Vld pour qui il serait très compliqué de rentrer dans un attelage marqué à gauche. La piste d’une coalition à 7, c’est-à-dire sans la N-VA et sans l’Open Vld, est d’ailleurs également évoquée dans le sérail politique. En réalité, pour le CD&V aussi, la situation n’est pas simple. Les socio-chrétiens flamands ont largement perdu ces élections en devant se séparer de 6 sièges au Parlement fédéral. Pour les faire remonter dans une alliance fédérale avec la N-VA dans l’opposition, il va falloir se lever tôt.

Au final, un constat posé dès dimanche soir: la profonde fracture entre les choix politiques des électeurs de part et d’autre de la frontière linguistique hypothèque plus que jamais le bon fonctionnement de l’échelon fédéral. De l’eau au moulin de la N-VA qui, malgré sa déconvenue électorale, contrôle toujours le centre de l’échiquier.

Le confédéralisme, version N-VA

La situation politique issue des élections de dimanche remet le projet institutionnel de la N-VA sur le devant de la scène. Rien de moins logique, une majorité fédérale sans le parti de Bart De Wever semble difficile voire impossible à mettre en œuvre. Certes, nos chers élus n’en sont pas encore à négocier une nouvelle réforme de l’Etat mais il n’est pas inutile de revoir en quoi consiste ce confédéralisme théorisé par la N-VA. On rappellera au passage que cette dernière n’a nullement renoncé à l’indépendance de la Flandre, en tablant sur l’évaporation naturelle de l’Etat belge. Le confédéralisme n’est donc vu que comme une étape moins difficile à accepter par un électorat qui n’est pas séparatiste à 100%.

D’un point de vue strictement théorique, une confédération associe au minimum deux Etats au sein d’une sorte de coupole chargée de prendre en charge des compétences partagées. Cette collaboration nécessite alors la signature d’un traité fondateur. Le projet confédéral de la N-VA prévoit deux principales composantes: la Flandre et la Wallonie qui ne seraient plus associées qu’en matière de défense et pour gérer des compétences résiduelles en matière de sécurité et de justice par exemple. Réduites à peau de chagrin, les institutions "nationales" ne seraient plus composées que par des représentants des deux Etats confédérés.

La question, épineuse, de Bruxelles est réglée en maintenant une Région bruxelloise chargée de gérer les compétences liées au sol, à l’économie ou à l’emploi. Toutes les matières personnalisables s’exerçant à Bruxelles reviendraient à la Flandre et à la Wallonie, ouvrant deux options en matière de sécurité sociale ou d’enseignement à la population de la capitale. C’est ce que la N-VA appelle le choix bruxellois.

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