France et Allemagne à couteaux tirés pour désigner les futurs leaders européens

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Les chefs d'État et de gouvernement européens se réunissent ce mardi soir à huis-clos et dans le plus grand secret pour discuter de la désignation des dirigeants des institutions européennes. Une bataille rangée se déroule entre groupes politiques et entre le Parlement européen et le Conseil. La France et l'Allemagne sont à couteaux tirés, tandis qu'entre présidents de partis, l'ambiance n'est pas au beau fixe.

Deux jours après les élections européennes, les états-majors des partis politiques européens se livrent une bataille rangée pour décider de qui gouvernera l'Europe. Au même moment, ce mardi soir, les chefs d'État et de gouvernement de l'Union européenne se rencontrent lors d'un dîner à Bruxelles pour discuter des grandes orientations de l'Union pour les cinq prochaines années et de l'attribution des postes à la tête des institutions européennes. Les Vingt-huit sont réunis à huis clos, dans le plus grand secret, sans leurs conseillers et tous téléphones éteints.

Qui présidera la Commission, le Conseil et le Parlement? Qui dirigera la Banque centrale européenne? Quel sera l'agenda de la prochaine majorité au Parlement européen? L'issue de cette bataille sera déterminante pour plus de cinq cents millions de citoyens européens, l'UE générant la plus grande partie des législations en vigueur dans ses 28 États membres.

Vers une coalition à trois ou à quatre

Les élections ont bouleversé l'équilibre des forces en présence. Selon nos informations, l'ambiance entre les présidents de partis n'est pas au beau fixe. La majorité "d'après-guerre" entre les démocrates chrétiens (PPE) et les socialistes (S&D) est morte. Selon les dernières estimations, le PPE, avec 177 sièges, est toujours le premier parti européen, mais il a perdu 40 députés. Il ne peut truster la présidence des trois institutions européennes. Les socialistes, avec 149 sièges, sont eux aussi en perte de vitesse.

Manfred Weber, candidat du PPE à la présidence de la Commission européenne ©AFP

Les libéraux (ALDE), rejoints par la liste Renaissance du président français Emmanuel Macron, ont grimpé de 76 sièges à 107. Les Verts comptent plus que jamais avec 69 députés, soit un bond de 17 sièges, voir plus s'ils parviennent à rallier d'autres députés. L'extrême droite tente de ravir la troisième place aux écologistes, le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini étant occupé à créer un nouveau groupe avec le rassemblement national de Marine Le Pen. Rejoints par l'Afd allemande, ils auraient à cette heure 69 élus. 

"Une coalition entre le PPE, le S&D, les libéraux et les Verts serait la seule coalition capable d'imposer un agenda au Conseil européen"
Une source européenne

Vers quelle majorité va-t-on? Ce sera soit une coalition entre le PPE, les socialistes et les libéraux, faible, mais possible (435 voix sur 751), soit une grande coalition à quatre partis intégrant les Verts (PPE, S&D, ALDE, Verts; 504 voix)."Une grande coalition entre le PPE, le S&D, les libéraux et les Verts serait la seule capable d'imposer un agenda au Conseil européen", dit une source.

L'ambiance n'est pas au beau fixe au Parlement. Le président du PPE Manfred Weber défend sa candidature à la présidence de la Commission, tandis que les chefs de file des libéraux Guy Verhofstadt et des socialistes, Udo Bullmann ne sont pas certain de rempiler à leurs postes. 

La tête de Manfred Weber en jeu

La mère de cette bataille politique se déroule à l'instant même entre le Conseil européen - les 28 États membres - et le Parlement pour désigner le président de la Commission européenne, le poste le plus important de l'UE. La règle dictée par le Traité est simple: le Conseil propose, le Parlement décide. Pour accroître sa légitimité, le Parlement a introduit en 2014 le principe du "spitzenkandidat", selon lequel chaque groupe politique au Parlement européen choisi son représentant comme candidat à la présidence de la Commission. C'est sur cette base qu'avait été désigné Jean-Claude Juncker. 

Franz Timmermans, candidat S&D à la présidence de la Commission européenne ©REUTERS

Pour le PPE, l'Allemand Manfred Weber (CSU) s'impose comme le successeur de Jean-Claude Juncker. Mais rien n'est fait. La France et l'Allemagne s'opposent sur cette question. 

Angela Merkel soutient à bout de bras Manfred Weber. Le président français Emmanuel Macron ne veut pas entendre parler du candidat bavarois. Mardi, à peine arrivé à Bruxelles, il affirmait qu'il voulait voir à la tête de l'Union "des femmes et des hommes qui ont l'expérience et la crédibilité qui leur permettent de porter ces missions", citant ensuite la Danoise Margrethe Vestager (ALDE), le Français Michel Barnier (PPE) et même le Néerlandais Frans Timmermans, le candidat des socialistes. Mais pas Manfred Weber.

Macron et les socialistes progressistes

Michel Barnier ©REUTERS

Le président Macron est appuyé au sein du Conseil européen par les dirigeants libéraux, dont le Premier ministre belge Charles Michel. Il peut aussi compter sur le soutien des dirigeants socialistes, comme l'Espagnol Pedro Sanchez et le Portugais Atonio Costa, qui veulent casser le monopole du PPE. Le Premier ministre grec Alexis Tsipras n'a pas l'intention de laisser passer Manfred Weber, son parti, la CSU, étant à l'origine de la marginalisation de la Grèce lors de la crise économique. Libéraux et socialistes pourraient détenir 15 voix sur les 28 États européens.

La discussion de ce soir sera déterminante. Il suffirait, en bout de course, que le Conseil européen décide que le futur président de la Commission doit avoir "un profil expérimenté", comme l'est un ancien Premier ministre, pour que Manfred Weber passe à la trappe. Après tout, cela fait plus de vingt ans que le président de la Commission est un ancien Premier ministre.

Tout dépendra de la capacité de la d'Angela Merkel, sur le départ, à imposer Manfred Weber. Si elle n'y parvient pas, Michel Barnier pourrait être le candidat de compromis.

Avant le sommet de ce soir, le PPE s'est réuni pour soutenir son candidat, Manfred Weber. Les chefs d'État et de gouvernement démocrates-chrétiens devraient se ranger derrière lui. Sans savoir quelle sera la décision du Hongrois Viktor Orban, suspendu du PPE.

Margrethe Vestager ©AFP

L'ALDE n'a présenté aucun "spitzenkanfdidat", mais une liste de noms, parmi lesquels celui de la Danoise Magrethe Vestager. Elle s'est imposée lors de cette législature, à la tête de la Concurrence, comme l'un des commissaires européens les plus efficaces. Sera-t-elle soutenue par les dirigeants libéraux lors du Conseil européen?

Pas de nom ce soir

Les dirigeants européens ne devraient lâcher aucun nom ce soir. Le Conseil européen devrait décider sur ce point en juin, son président Donald Tusk étant chargé de trouver un compromis.

Si le Conseil parvient à faire une proposition, le Parlement européen se prononcera en juillet sur celle-ci à une majorité absolue de 376 voix sur les 751 élus. L'assemblée est, en théorie, unie derrière la règle du "spitzenkandidat", jugée "la plus démocratique".

Les présidents des partis ont soutenu le principe ce mardi lors d'un vote à la conférence des présidents. Mais les libéraux ont pris leur distance avec cette règle. Ils pourraient être rejoints par les socialistes progressistes du S&D. Ou être marginalisés par une alliance entre le PPE, le S&D et les Verts qui afficherait 395 voix.

"Il y a une volonté politique pour se mettre d'accord le mandat du prochain président de la Commission"
Philippe Lamberts
coprésident des Verts

Pour l'instant, les chefs de file des principaux partis discutent les différents scénarios. "Il y a une volonté politique pour se mettre d'accord le mandat du prochain président de la Commission", dit le coprésident des Verts, Philippe Lamberts, fort de la percée de son groupe politique. 

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