interview

Herman De Croo: "Dire que la Flandre vire à droite et la Wallonie à gauche, c'est de la connerie"

©Karoly Effenberger

Pour Herman De Croo dire "que la Flandre vire à droite et que la Wallonie vire à gauche, c'est de la connerie [...] Le Belang s’est très bien organisé et on ne l’a pas vu à temps", analyse-t-il.

Avec 51 ans de vie parlementaire sans interruption sur les 81 d’une existence bien remplie, Herman De Croo est toujours aussi fier. De la 27e place de la liste régionale Open Vld pour la Flandre orientale, le recordman belge de longévité politique a encore décroché son siège. "Ce n’est quand même pas mal dans un parti qui n’est pas en très grande forme", concède-t-il. Avant le "coup" de Patrick Dewael à la Chambre, il a repris du service au Parlement flamand pour éviter de donner une tribune à Philip Dewinter, figure du Vlaams Belang. Retardant sa retraite d’un mois, le doyen a pris la présidence de l’assemblée "pour que personne ne puisse me reprocher, à droite comme à gauche, d’avoir par ma faute dû prêter serment devant Dewinter."

Il n’a pu s’empêcher d’envoyer un petit mail à son "ami" Patrick Dewael dont il salue "la remarquable astuce". Celle qui a permis jeudi aux députés fédéraux de ne pas prêter serment devant une tribune où se trouverait le nouvel élu du Vlaams Belang Dries Van Langenhove. "Je comprends tout à fait la contestation autour de cette personne", dit-il évoquant la législation sur le racisme.

On a sous-estimé l’abstention des seniors qui a coûté aux partis traditionnels.

Cela étant dit, on demande au monument De Croo son analyse de la percée du Belang au nord du pays. "Je me suis d’abord référé aux résultats des élections provinciales d’octobre dernier. Les journalistes ne l’ont pas vu, mais on voyait déjà nettement une percée plus importante du Vlaams Belang que pour les communales qui avaient pourtant lieu le même jour. Certains qui votaient Vld, CD&V ou sp.a à la commune ont voté VB aux provinciales, dont les circonscriptions sont les mêmes que pour les fédérales et régionales. J’avais dit à mes amis, ‘attention!’ À quelques pourcents près, les élections de mai ont donné des résultats similaires, mais ce qui m’a surpris, c’est que le VB s’est un peu renforcé entre octobre et mai." Avec pour résultat un tassement des partis traditionnels, dont l’Open Vld. Comment et pourquoi?

Abstention des seniors

L’homme de Brakel avance une explication inédite: l’abstention des seniors. "Dans le million d’électeurs qui n’ont pas voté, il y a beaucoup de seniors, explique-t-il. On a amené dans les bureaux de vote des paquets de certificats médicaux, car les maisons de repos, et je le comprends, n’ont pas pris la peine d’encadrer le vote de ces personnes dont l’âge moyen a fortement augmenté ces dernières années. Cela demande du personnel mobilisé, ce n’est pas évident. J’ai visité une quinzaine de bureaux; dans l’un d’entre eux, on m’a dit avoir reçu 120 certificats médicaux sur 800 électeurs. Cela m’a mis la puce à l’oreille. Au total, cela représente à mon avis 250 à 300.000 personnes. Des gens qui votaient pour les partis traditionnels. C’est un facteur qu’on a sous-estimé, moi y compris."

Nouveaux électeurs ciblés

C’est avec la semelle de ses souliers que l’on gagne les élections.

Et de pointer une deuxième cause: "La campagne tout à fait spéciale du Vlaams Belang vers les jeunes". "Je parle des nouveaux électeurs. Le VB a dépensé trois fois plus que l’Open Vld ou le CD&V pour s’adresser à eux via les médias sociaux. La N-VA a fait des montagnes de pub, elle est très riche, 100 millions, mais s’en sort comme le plus grand perdant de ces élections. Le VB s’est spécialisé, il a écrit une lettre à tous les premiers électeurs et les a travaillés de manière très agressive via les médias sociaux. Avec un discours ‘tous pourris’, contre le système, contre l’immigration. On en parle peu, mais le programme social du Belang est digne de celui du PTB avec des mesures très concrètes comme l’abaissement de l’âge du départ à la retraite. Le Belang a spécifiquement visé le ‘foert’ des nouveaux électeurs."

Racisme généralisé?

Herman De Croo au parlement flamand. ©BELGA

Doit-on, du succès du Belang, déduire une recrudescence du racisme en Flandre? Herman De Croo s’agace. "Non, non! Pas de philosophie, c’est la campagne! J’ai vu des jeunes dont les parents ont reçu un courrier d’Alexander (son fils vice-Premier ministre). Eux avaient reçu un courrier à leur nom du Vlaams Belang. ‘Le VB m’a écrit à moi!’, m’a-t-on dit. Cette campagne a été d’une ingéniosité qui dépasse de loin tout ce qu’on peut dire sur la Flandre de droite et la Wallonie de gauche, etc. Tout cela, c’est de la connerie." Il s’excuse du terme et reprend. "Il y a un tas de choses que les journalistes ne savent pas. On tire des conclusions grandioses sur le glissement à droite de la Flandre. Je dis non, ce sont plutôt des fausses nouvelles diffusées en masse dans les médias sociaux. Le Belang s’est très bien organisé et on ne l’a pas vu à temps."

On met sur la table une sanction de la politique du gouvernement fédéral sortant dont tous les partis sont affaiblis. "C’est incontestable, dit De Croo père. Le gouvernement s’est d’abord disputé avec Kris Peeters, un homme de centre-droit menant une politique de centre-gauche. Ensuite, la N-VA qui est partie sur le problème majeur de la migration en croyant qu’il y aurait des élections tout de suite. Elle a raté son coup et le thème a été repris par les vrais anti-migration, le Vlaams Belang. Ajoutez à cela une incertitude dans la population. On n’est pas très sûr de ce qui va se passer avec Trump, le Brexit. L’assassinat de la jeune fille par un meurtrier qui aurait dû être en prison a bousculé la confiance dans le système. Mais dire que la Flandre vire à droite pendant que la Wallonie vire à gauche est aussi stupide que de dire que l’église au milieu de mon village est invisible."

Il répète que la presse et les commentateurs devraient faire leur autocritique là-dessus. On réplique que les partis traditionnels sont les principales victimes de ces mouvements électoraux. Autocritique? "Face à une campagne ciblée et étudiée surfant sur l’angoisse vis-à-vis des étrangers, on arrive avec nos grands principes, notre humanisme et les droits de l’homme, mais on n’a même pas la force d’examiner dans le détail ce qui nous empêche de marcher. Ce n’est pas la chaussure, mais le petit caillou qui est dedans."

Eviter des élections anticipées

Résultat, on est dans les choux, surtout au niveau fédéral, place-t-on non sans difficulté. "Popopop! Ne vous énervez pas, dit-il. Feu Paul Vanden Boeynants m’a dit un jour, ‘Manneke, quand le Tour de France commence, la politique s’arrête’. Il y a en Europe 11 gouvernements minoritaires. Vous y ajoutez ceux qui sont en affaires courantes. Est-ce que l’Europe va s’arrêter pour cela?"

On demande si notre homme est en train de plaider pour un gouvernement minoritaire. "Non, je ne dis pas cela. Aux Pays-Bas, le plus grand parti est à 14%. En Belgique, on n’en est pas là. Il faut relativiser. Il y a des échéances importantes comme le budget; si on n’y arrive pas, l’Europe le fera pour nous. Le Plan climat, c’est important, mais quelle est la participation de notre pays au rejet de CO2 dans l’atmosphère? 10 millions de tonnes, soit 0, 0019% à l’échelle mondiale. Ce n’est pas pour cela qu’on ne doit rien faire, mais il faut un peu de rationalité. Je ne suis pas du tout pessimiste; ce qu’il faut éviter, ce sont des élections anticipées. Il faut plus écouter les citoyens que parler, éviter les plans écrits dans les arrière-cuisines."

Hypothèse stratégique

Il embraye directement sur la formation du gouvernement flamand, pilotée par la N-VA. "Je ne sais pas où en est Bart De Wever, mais un danger qui pourrait guetter, c’est qu’il présente aux autres partis un programme donnant satisfaction au Vlaams Belang sur certains points, avec l’idée de le coincer dans l’opposition." En d’autres mots, la tactique serait de tirer les politiques flamands vers les thèses de l’extrême droite afin de l’affaiblir dans l’opposition. "Ce n’est qu’une hypothèse", dit Herman De Croo. Pour lui, la N-VA n’a pas l’intention de tenter d’associer le Belang au pouvoir. "S’ils avaient une majorité ensemble, je vous répondrais avec plus d’hésitation", ajoute-t-il.

Si les francophones vont vers le confédéralisme, deux Régions viendront à genoux réclamer du fric.

Au passage, il veut glisser un petit message à "ses amis bruxellois et wallons". "Sans la solidarité belge, ni Bruxelles ni la Wallonie ne peuvent survivre correctement." Il ne croit pas au big bang confédéral de la N-VA. "Et la dette, les retraites, des systèmes différenciés à Bruxelles? C’est de la connerie. Pour tout cela, il faut des majorités dans chaque groupe linguistique. Mais si nos amis francophones veulent le confédéralisme, si nous optons pour une distanciation plus grande (entre entités fédérées, NDLR), deux Régions vont venir pieds nus et à genoux demander du fric. Et là, celui qui paie est le patron. Les équilibres sont plus délicats qu’on le croit. Quel est le poste le plus important dans le budget de l’État? La Sécu. C’est 140 milliards. Le budget de la Flandre c’est 50 milliards dont seulement 6 milliards d’impôts sont prélevés par elle-même. C’est pour cela qu’on peut rester 541 jours sans gouvernement sans arrêter de payer les retraites et de rembourser les soins de santé." Il rappelle le slogan anglo-saxon: "No taxation without representation". "Dans le financement des Régions et Communautés, c’est plutôt representation without taxation."

Quelles solutions?

On en termine avec la mauvaise mine de l’Open Vld. La question: comment redonner des couleurs aux libéraux flamands? "On se met à réfléchir. Faut-il renouveler les candidats? L’approche? Je n’en sais rien. Le signal de l’électeur est ambivalent. Il est la somme de millions de frustrations, de désirs et d’espoirs ce n’est pas facile de trouver une ligne."

Et le décalage entre l’élite politique et la population? "Comment s’explique ma longévité? Je n’ai jamais de week-ends. Si vous ne faites pas, comme homme politique, deux semaines de travail par semaine, vous restez 5 ans. J’ai commencé ma carrière en faisant 28 permanences par mois."

Les politiques ne vont donc plus assez au contact des gens, place-t-on. "C’est un des problèmes. À votre avis, avec quoi gagne-t-on les élections? Avec la semelle de ses souliers, pas avec un e-mail. Mais je ne suis pas pessimiste, je me fais élire par les petits-enfants de mes premiers électeurs." Fier, on vous disait.

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