interview

"Il faut à tout prix éviter l'arrivée d'un front populaire à la tête du pays" (Geert Bourgeois/Assita Kanko)

©Saskia Vanderstichele

Geert Bourgeois et Assita Kanko (N-VA), c’est un peu la rencontre entre deux mondes. Pourtant c’est ensemble qu’ils se présentent à l’Europe le 26 mai prochain. Dans l’entretien qu’ils nous ont accordé, Geert Bourgeois et Assita Kanko ne parlent pas que de l’Europe. Ils évoquent aussi le climat, la politique migratoire, l’identité, les alliances possibles au Fédéral.

L’un est un vieux routier de la politique, il provient du fin fond de la Flandre occidentale, c’est le plus ancien membre de la N-VA, puisque c’est lui qui a fondé le parti en 2001 sur les ruines de la Volksunie. L’autre est trentenaire, bruxelloise, issue de l’immigration et fraîchement débarquée à la N-VA après avoir quitté le MR.

1/Climat

On pourrait penser que l’irruption du réchauffement climatique dans la campagne a pris les nationalistes flamands à froid. Geert Bourgeois conteste pourtant fermement. "C’est au contraire un très bon thème sur lequel nous sommes parfaitement positionnés, insiste-t-il. Face aux propositions irréalistes des verts, qui vont nous coûter des milliards et qui risquent de plomber notre tissu économique et industriel, nous répondons par l’éco-réalisme. Nous ne nions pas le phénomène du changement climatique et nous voulons y travailler, mais d’une façon réfléchie, en se fixant des objectifs atteignables et finançables."

C’est la raison pour laquelle la N-VA a refusé, comme du reste les autres partis flamands à l’exception de Groen, de souscrire à la fameuse loi climat. "C’est facile d’affirmer la neutralité en CO2 en 2030 ou 2035, c’est même très populaire. Mais regardez ce qui s’est passé aux Pays-Bas: une fois que ces objectifs sont coulés dans une loi, ils pourront être sanctionnés par la Justice. Je ne signerai jamais un plan qui n’est pas réalisable."

Geert Bourgeois réfute au passage l’affirmation qu’on n’aurait rien fait pour le climat jusqu’ici. "Ce n’est pas vrai. En Flandre, nous avons un plan Climat et Énergie, qui contient une centaine de mesures mais que personne n’a lu. Dans la construction résidentielle par exemple, lors de toute transmission d’un bien immobilier, l’acheteur devra choisir parmi un certain nombre de mesures pour optimiser le rendement énergétique. Il aura 5 ans pour faire les travaux. Notre patrimoine immobilier est ancien, donc ce sont de gros frais. Mettre une maison de l’entre-deux-guerres aux normes actuelles, cela coûte une fortune. Une pompe à chaleur par exemple, ça coûte au moins 15.000 euros. C’est pourquoi il faut procéder de manière graduelle."

À l’industrie, la Flandre demande d’améliorer chaque année de 1% ses émissions. "ArcelorMittal utilise chez nous le haut-fourneau le plus performant au monde en CO2. Si nous lui demandons demain d’être neutre en CO2, il fermera son usine et ira s’installer en Inde ou en Chine. Qu’est-ce qu’on aura gagné avec cela? Rien en termes d’émissions et nous aurons perdu 5.000 emplois directs et 13.000 emplois indirects."

Élections 2019

Le 26 mai, la Belgique se rend aux urnes pour renouveller les parlements régionaux, fédéraux et européens. Comment va se dérouler le duel PS / N-VA? Les écologistes vont-ils intégrer le gouvernement bruxellois? Les europhobes feront-ils une poussée au Parlement européen? Notre dossier >

Pour ce qui est des voitures de société, Geert Bourgeois pose une ligne rouge: on ne touche pas au salaire net des gens. "Les projets d’Ecolo/Groen suscitent l’enthousiasme, mais quand on parle chiffres, l’enthousiasme retombe tout de suite. Kristof Calvo veut redistribuer l’avantage fiscal des voitures de société auprès de tous les travailleurs. Cela fera 5 euros en plus pour chacun, mais ceux qui n’auront plus leur voiture auront perdu 600 euros net par mois. Nous n’allons pas appauvrir les gens pour le climat."

"Nous n’allons pas appauvrir les gens pour le climat."


2/Politique migratoire

La situation sanitaire déplorable à la gare du Nord est venue rappeler à quel point la politique migratoire reste un thème clivant auprès des électeurs. Assita Kanko attaque: "L’Europe a failli à sa mission. L’Europe n’a pas de frontières intérieures et c’est une très bonne chose pour les personnes et les entreprises. Mais cela suppose de contrôler les frontières extérieures de l’Union au lieu de laisser la main aux trafiquants d’êtres humains qui font des victimes chaque jour. C’est à la fois un drame humain et économique. Avec la politique actuelle, des frontières internes renaissent et mettent Schengen en danger. J’ai rencontré des chefs d’entreprise à Zeebruges qui m’ont fait part de leurs difficultés quotidiennes. Les gens n’ont rien contre l’immigration mais veulent une immigration organisée et une intégration réussie."

À ses yeux, renforcer les frontières extérieures de l’UE est une politique humaine car ce faisant, on coupe l’herbe sous le pied des passeurs. "En parallèle il faut prendre exemple sur le modèle canadien, faire du commerce avec l’Afrique au lieu d’oublier son potentiel énorme."

Mais le fond du problème pour Assita Kanko, c’est le déficit d’intégration. "Beaucoup de nouveaux arrivants ne parlent ni le français ni le néerlandais, de nombreuses femmes n’ont pas accès au marché de l’emploi et restent soumises dans les quartiers. La politique d’intégration doit permettre leur émancipation. Certains placent les coutumes et la religion au-dessus de la loi belge, alors que la foi relève de la vie privée. Si on se présente pour un travail, il faut respecter un certain dress-code. Nos lois ne peuvent être subordonnées à la religion ou à la tradition."

Elle estime parlant à cet égard le récent drame à propos de la suspicion de viol d’une petite fille dans une école de Schaerbeek. "Un groupe de parents n’a pas accepté les conclusions de l’enquête menée par la police et la Justice. Cela signifie que les fondements de notre État de droit ne leur ont pas été transmis. Je comprends l’émotion mais il faut utiliser les moyens disponibles dans un État de droit au lieu de se servir de la violence. Si on ne réussit pas l’intégration, on obtient la ségrégation. La soumission à domicile chez les uns tend à devenir une norme dans la société pour toutes. Savez-vous qu’il y a des parents qui critiquent la tenue vestimentaire des enseignantes qu’ils jugent trop légère? Nous devons leur faire comprendre que la soumission de la femme n’est pas tolérée et qu’à l’école, il faut respecter l’institutrice."

"Si on ne réussit pas l’intégration, on obtient la ségrégation."


3/L’Europe

Pour les deux candidats N-VA, l’Europe, "ce n’est pas seulement le choix de la raison, c’est aussi une passion".

Geert Bourgeois l’assure: "L’unité dans la diversité doit rester la base de l’Union européenne. Nous sommes positionnés à mi-chemin entre les europhiles aveugles comme Verhofstadt et les eurosceptiques. Il faut coopérer là où cela apporte une plus-value. L’approfondissement du marché intérieur, les traités commerciaux internationaux, c’est une bonne chose, de même qu’un rôle actif pour l’Europe dans les conférences sur le climat. L’Europe doit aussi mieux protéger les classes moyennes inférieures, en assurant par exemple le même salaire pour le même travail au même endroit."

"Là où l’Europe n’apporte pas de plus-value, il faut laisser le pouvoir décisionnel aux États membres."

Mais de là à confier les politiques fiscales et sociales à l’Europe, ce serait aller trop loin selon lui. "Il ne resterait plus aucune marge de manœuvre aux États membres pour mener leur propre politique. Les Etats-Unis d’Europe, ce n’est pas ce que j’ambitionne. Là où l’Europe n’apporte pas de plus-value, il faut laisser le pouvoir décisionnel aux États membres."

Assita Kanko pointe une urgence: "L’Europe doit rester attentive à ce qui se passe dans le Sahel. Au Burkina Faso, plus de 100.000 enfants ne vont plus à l’école mais se retrouvent dans la rue à cause des activités terroristes dans le nord et l’est du pays. C’est là aussi que les dangers futurs se profilent et que l’Europe doit agir."

Quant au choix par la Belgique du chasseur américain F-35, Bourgeois n’y voit pas un mauvais signal par rapport à une future défense européenne. "Nous sommes aussi membres de l’Otan et l’un n’empêche pas l’autre. Le F-35 a été un choix technique et non un choix politique. Les temps ne sont pas encore mûrs pour une armée européenne. En attendant, misons sur les coopérations renforcées."

Une fois député européen, Geert Bourgeois ne se privera pas de soutenir la cause catalane. "Une note du gouvernement flamand affirme que si une entité fédérée accède par la voie démocratique à l’autonomie, l’Europe doit l’accepter comme membre. Si on est d’accord pour procéder de la sorte à l’égard de l’Écosse dans le cadre du Brexit, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas possible pour les Catalans. Qualifier une action politique pacifique de rébellion est anachronique."

4/L’après-26 mai

"On aura sans doute un gouvernement wallon très à gauche, avec le PS, Ecolo et éventuellement le cdH. Ensuite, ils iront parler avec Kristof Calvo et John Crombez."

Si les majorités régionales peuvent être rapidement constituées, la formation du gouvernement fédéral s’annonce plus compliquée. Geert Bourgeois met en garde: "On aura sans doute un gouvernement wallon très à gauche, avec le PS, Ecolo et éventuellement le cdH. Ensuite ils iront parler avec Kristof Calvo et John Crombez. Si elle veut être incontournable, la N-VA devra faire 30%. Il faut à tout prix éviter l’arrivée d’un front populaire à la tête du pays, avec les verts, les socialistes et éventuellement le CD&V. Ce serait dommageable pour notre économie. Nous ne voulons pas d’un retour en arrière avec Elio Di Rupo qui veut restaurer la pension à 65 ans et passer à la semaine des 32 heures."

Reste que Jan Jambon, en évoquant le "hamac" des Wallons, ne facilite pas les choses. Bourgeois n’est pas de cet avis. "Jan Jambon est très apprécié au sud du pays. Les réticences initiales au sein de l’opinion francophone ont été balayées par le sérieux avec lequel il s’est occupé de la sécurité. À Bruxelles, les gens m’arrêtent pour me dire: ‘Monsieur Bourgeois, il nous faut un parti comme le vôtre.’ La Belgique francophone sait qu’elle a besoin d’une politique de centre droit, surtout en matière de sécurité et d’immigration. Le problème est qu’il n’existe pas d’alternative de centre droit dans le sud du pays. Le MR n’est pas de centre droit, il est plutôt du centre."

"Le MR n’est pas de centre droit, il est plutôt du centre."


Assita Kanko détaille les ambitions de la N-VA pour Bruxelles. "Il faut enrayer l’exode des entreprises et des ménages à revenus moyens. Le Brexit montre à quel point Bruxelles a perdu de son attractivité car les entreprises qui envisagent de quitter Londres choisissent d’autres destinations. Bruxelles est pourtant bien située et pourrait convaincre avec une meilleure gouvernance. L’administration est complexe, les structures sont pléthoriques, la sécurité n’est pas garantie, l’impunité règne. La classe moyenne s’en va. Bruxelles mérite mieux."

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