interview

"Imaginons une réforme de l'État définitive basée sur l'efficacité" (François De Smet, député DéFI)

©Tim Dirven

"Si on peut aider." Ce sera peut-être le leitmotiv des deux députés DéFI à la Chambre. François De Smet, l’un des deux, ne se fait guère d’illusions sur le poids politique de son parti au niveau fédéral mais entend néanmoins incarner une force propositionnelle pour le pays.

Alors que les informateurs royaux ont rendez-vous avec le Roi, lundi, pour leur prochain rapport, le député amarante se place dans la foulée de son président Olivier Maingain qui affirme qu’il faut à tout prix isoler la N-VA. En d’autres termes, l’exclure du pouvoir fédéral. Déni de l’expression démocratique de la population flamande? "Il n’est pas illégitime que les deux premiers partis du pays (le PS et la N-VA, NDLR) discutent, dit François De Smet devant un chocolat chaud commandé dans un petit bistrot ixellois. Qu’on essaye d’abord de voir s’il n’y a pas une solution possible avec eux. Mais je constate comme tout le monde que ça n’avance pas. En fait, ça ne démarre même pas. Ce que font les informateurs royaux, c’est réunir sept partis et leur balancer des PowerPoint sur la situation du budget que tout le monde connaît. Il y a quelque chose qui ne prend pas." En plus, place-t-il, "il y a plusieurs problèmes avec la N-VA".

"La fédération belge a une plus-value. Si nous échouons, toute l’Europe échouera."

François De Smet déroule. "Elle a asséné dès le début qu’elle n’irait pas avec tel ou tel parti si ce n’est pour discuter confédéralisme, ce qui est un gros frein. Ensuite, la N-VA a révélé, pour ceux qui en doutaient, une grande partie de sa nature sous cette législature. On a un parti nationaliste, séparatiste, même s’il le nie la moitié du temps, et qui flirte parfois avec la xénophobie." Il assume au passage le copyright de Charles Michel sur cette formule inaugurée en 2014. "Il y a eu cette campagne horrible sur les réseaux sociaux à la suite de la crise du Pacte de Marrakech. Cela s’est vu dans les dossiers ‘immigration’ avec une ligne très dure. Surtout, c’est un parti qui a discuté un mois et demi, avec le Vlaams Belang avant de l’exclure. Si un jour Belang et N-VA ont une majorité en Flandre, je ne vois pas ce qui les empêcherait de gouverner. Ils en ont fondamentalement envie. Aujourd’hui, c’est la frange nationaliste, identitaire et radicale qui l’emporte sur le courant libéral pragmatique du parti. Cela justifie qu’on ne gouverne pas avec lui. Démocratiquement, il y a une série de solutions possibles qui associent une large partie des partis démocratiques flamands pour remettre ce pays sur pieds." On demande si DéFI est prêt à soutenir un gouvernement sans la N-VA. "Nous avons deux députés et l’humilité de notre arithmétique, répond-il. Nous souhaitons que la N-VA ne soit pas dans la majorité. Il n’y a qu’une configuration où nous pourrions être soutenants et influents, c’est l’arc-en-ciel sec qui dispose de 76 sièges. Nos deux sièges pourraient conforter une majorité, la mettre à l’abri d’une ou deux défections."

"Je constate comme tout le monde que l’information royale n’avance pas."

On place que le CD&V et l’Open Vld sont peu emballés à l’idée de se perdre dans une coalition trop à gauche sans majorité dans le groupe flamand. "On revit ce qu’on a vécu en 2010 où il a fallu 541 jours pour décoller les partis flamands de la N-VA. C’est en partie pour cela que les francophones doivent avoir un discours." Habile transition. Le philosophe embraye sur le projet qu’il a prévu de présenter à l’occasion de cette interview. "Imaginons une réforme de l’État définitive en 2024, non pas sur base identitaire et nationaliste mais sur base de la bonne gestion et de l’efficacité. Quels partis flamands seraient prêts à accepter l’idée d’une réforme qui stabilise le pays pour 25 ans? Prenons 4 ou 5 ans pour négocier une vraie grande réforme. Certains partis flamands sont ouverts à la discussion rationnelle, la N-VA, elle, ne vise que la fin du pays. Après la prochaine réforme, c’est soit la stabilité, soit la fin du pays…"

Concrètement, comment DéFI compte-t-il procéder? "On va demander la création d’une commission spéciale à laquelle on confierait une triple mission. D’abord évaluer les réformes de l’État précédentes en consultant les acteurs socio-économiques. Un deuxième comité chargerait les constitutionnalistes de rafraîchir la Constitution en y enlevant certains anachronismes. Un troisième comité serait chargé de traiter les remarques et les propositions que les citoyens pourront envoyer via un guichet électronique. Il y a une attente pour un meilleur fonctionnement de l’État." DéFI donnerait 36 mois à cette commission pour jeter les bases d’une proposition de réforme de l’État qui serait placée au cœur de la campagne électorale de 2024, poursuit François De Smet.

©Tim Dirven

Dépassionner le débat communautaire

La formule aurait pour principaux avantages de dépassionner le débat communautaire, c’est-à-dire l’extraire du romantisme autonomiste flamand, de s’opérer en toute transparence et surtout de reposer sur une volonté rationnelle de rendre l’État plus efficace. Pourquoi pas en remédiant à l’éclatement des compétences – comme la santé ou la mobilité par exemple – qui montrent leurs limites. "Flamands, Wallons et Bruxellois ont le droit d’avoir des institutions qui fonctionnent, s’emballe François De Smet. On a droit à une stabilité. C’est invivable de faire des réformes qu’on remet en cause tous les 5 ou 10 ans. Il y a une classe politique qui ne vit que dans la promesse de la réforme suivante. Ceux qui veulent la fin du pays doivent jouer cartes sur table, on ne peut continuer à effilocher les choses. Pour sortir de ce cycle irrationnel d’un côté on demande l’autonomie, de l’autre de l’argent faisons une réforme sur base des besoins des citoyens et non sur le coin d’une table pour former un gouvernement sur base des chantages des uns et des autres. Changeons la logique et ne prenons qu’un critère: l’efficacité. Oublions le nationalisme et les rancœurs passées." Précisons que cette démarche parlementaire est vue comme indépendante de la formation du gouvernement qui ne s’occuperait, lui, que de gérer l’État.

Pas candidat président, mais…

La conversation se poursuit. On remarque qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de barrer la route au Mouvement flamand, de mettre un terme à la doctrine Maddens qui veut que chaque réforme de l’État prépare la suivante vers l’autonomie. "Les Flamands ont dû se battre pour que leur culture et leur identité soit reconnue, c’est un fait. Mais là où le nationalisme devient préoccupant, c’est qu’il est en roue libre, il ne s’arrête jamais. La fédération belge a une plus-value. Si nous échouons, toute l’Europe échouera. Nos minorités sont protégées, il faut arrêter ce mouvement sans fin." On oppose que N-VA et Belang sont très clairs sur leurs intentions indépendantistes. "Le Belang est très net, la N-VA moins. Elle veut l’indépendance dans ses statuts mais reste ambiguë pour séduire le plus grand nombre, y compris chez les francophones. Il n’y a pas une majorité de Flamands qui veulent partir. Il faut quelque chose de solide à opposer à la doctrine Maddens.".

"Imaginons une réforme définitive de l’État basée sur la bonne gestion."

Et le nerf de la guerre, l’argent des transferts Nord-Sud qui justifie souvent, en Flandre, une politique autonomiste? "Réforme ou pas, il faut d’urgence que la Wallonie se redresse et que Bruxelles cesse d’exporter sa classe moyenne. Sur les transferts, je lis des études contradictoires, c’est une chose de parler des transferts entre Flandre et Wallonie mais si Bruxelles captait l’impôt sur le lieu de travail, son sort serait très différent." DéFI va relancer ce vieux débat? "C’est le genre de chose qui pourrait surgir de notre commission spéciale. Vous savez, on prend les transferts qui arrangent. Je pourrais dire que le Brabant wallon est perdant net par rapport au Limbourg. Est-ce que c’est vrai pour les pensions? Le papy boom va frapper durement la Flandre. Les Flamands n’ont jamais mis sur la table la scission des pensions, ils ne sont pas fous. L’argent est le nerf de la guerre. Mais cela ne suffit pas à créer un sentiment identitaire."

En attendant ce grand soir communautaire, le parti DéFI s’apprête à vivre un sacré tournant. La fin de la présidence d’Olivier Maingain– à la tête des amarantes depuis 1995 – s’annonce d’ici la fin de l’année. Alors, François De Smet for President? "Pas à ce stade. Je ne ferme pas tout à fait la porte mais la vraie difficulté avec moi c’est que je suis arrivé très récemment, ce qui invite à une certaine humilité par rapport à d’autres personnalités d’expérience qui viendraient armées d’une bonne connaissance du parti. D’un autre côté, je fais l’objet d’un certain nombre de sollicitations. Nous sommes dans une période d’incertitude. Il faut d’abord voir si l’un ou l’autre grand format du parti a envie d’y aller. Si ce n’est pas le cas, les jeunes devront prendre les choses en main." Un retour de Didier Gosuin comme président de transition a sa préférence. "Il a l’expérience et une légitimité, il représente le libéralisme social. Soit une alliance réussie entre un libéralisme économique qui s’assume avec l’idée qu’il ne sert à rien si les gens continuent à crever dans la rue. Il a quelque chose de fédérateur mais je ne sais pas s’il va y aller, puisqu’il avait dit qu’il arrêtait. Il faut en tout cas que la question des personnes ne l’emporte pas sur celle du projet. Il faut un vrai bilan des élections. Nous ne faisons partie ni des gagnants ni des perdants." Un des enjeux de la prochaine présidence sera l’implantation wallonne.

"Après la prochaine réforme, c’est soit la stabilité, soit la fin du pays."

DéFI doit-il s’obstiner dans cette voie alors que les résultats sont faibles? "Plus que jamais, affirme François De Smet. Notre progression est réelle en Wallonie, on n’est pas loin du plafond de verre. Ce n’est pas le moment de lâcher. À Bruxelles, il y a une érosion. On ne peut pas rester un parti de bastions et de trois ou quatre personnalités fortes. On n’existe pas assez de l’autre côté du canal, ailleurs que dans l’Est et le Sud de Bruxelles." Il embraye. "On a un message centriste qui a de l’avenir. De droite sur les questions économiques, de gauche sur les droits fondamentaux. Et une laïcité affirmée. Je veux m’investir personnellement pour l’avenir du parti." Et pourquoi pas une coprésidence à la sauce Ecolo? "Ce n’est pas tranché, mais c’est possible. J’ai toujours un doute sur les coprésidences, il y en a toujours un des deux qui prend le pas sur l’autre mais il est vrai que nous devons trouver une manière de valoriser les responsables wallons du parti. Ce qu’ils font est impressionnant."

On termine sur un petit mot de la fonction promise à Olivier Maingain: agent de liaison entre francophones. Pourquoi lui, au fait? "Parce qu’il est disponible, que c’est à titre bénévole et qu’il dispose de l’expérience nécessaire." Adhésion donc. Rideau. Le philosophe finit son chocolat et s’en va dehors pour la photo. Son projet de commission spéciale de réforme de l’État sera proposé à la Chambre dans les prochains jours.

©Tim Dirven

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