interview

"J'en avais assez de mon rôle d'observateur" (François De Smet, DéFI)

François De Smet ©Siska Vandecasteele

À 42 ans, le philosophe et ex-directeur de Myria a rejoint l’écurie DéFI. Approché par Olivier Maingain et séduit à l’idée de défendre les siennes à la Chambre, François De Smet s’est lancé dans l’arène politique. Où il espère remettre la nuance au goût du jour.

Il a bien fait un peu semblant, mais à l’heure de choisir un lieu de rendez-vous qui fasse sens, François De Smet n’a pas vraiment hésité. Place de la Liberté, a rapidement lâché le quarantenaire.

Pas uniquement parce que son "stam café" y est logé. C’est bien plus que cela. "À l’exception de mes années dans le secteur associatif, j’ai quasiment toujours travaillé dans ce quartier." Cela a commencé au cabinet de Hervé Hasquin où, ayant bouclé la philosophie et lancé dans une licence en droit, il hérite du dossier "égalité des chances et citoyenneté". Une première expérience professionnelle qui lui est presque tombée dessus par hasard, parce que le libéral était à la recherche d’un philosophe. Encore fallait-il que ça colle, entre eux. "Son profil de libéral de gauche collait au mien. Mais bon, c’était une autre époque. Et un autre MR."

"Le métier politique est très difficile, même s’il dégage, pour ceux qui l’observent de l’extérieur, une impression de facilité."
François De Smet
Député DéFI à la Chambre

Le cabinet Hasquin, donc, mais aussi le Centre pour l’égalité des chances, l’ancêtre de Myria, le Centre fédéral migration, où il reviendra en tant que directeur. Et le Parlement fédéral à présent, où il a fait son entrée en tant que député DéFI.

Il y a une longue histoire, entre le Bruxellois et cette place. Sans oublier la symbolique. "Elle s’appelle ‘Liberté’ parce que Charles Rogier l’a voulu, en hommage aux grandes libertés constitutionnelles." Qui ont, elles, nommé les rues qui y débouchent. Association, Cultes, Enseignement et Presse. "En 1830, la Belgique s’est dotée de la Constitution la plus libérale d’Europe."

On lui demande comment il a vécu la campagne, parce que c’était une première – entre le travail en coulisse dans un cabinet et l’arène électorale fédérale, il y a tout un monde. Il sourit. Et confesse. "Le métier politique est très difficile, même s’il dégage, pour ceux qui l’observent de l’extérieur, une impression de facilité. Une fois dedans, tout change. Déjà, cela requiert de vous une disponibilité et une expertise sur tous les dossiers, que vous ne maîtrisez pas forcément. Et puis, la relation aux autres évolue. Avant, j’étais un des philosophes de la société civile. Copain avec tout le monde. Et puis, tout d’un coup, surgit une réserve, comme si la politique rendait un peu radioactif. C’est intéressant et problématique à la fois."

"Fascinante et dangereuse"

Le jeu, cet "activateur de compétences sociales" et exutoire d’une certaine violence

Cela ressemble à une confession. Qui s’accompagnerait d’une sorte de parfum d’enfance. "J’aime bien le jeu. J’y prends toujours un grand plaisir." Il ne faudrait pas le limiter au seul aspect ludique. "Il y a une dimension qui me fascine dans le jeu, presque philosophique. Il permet par exemple d’activer des compétences sociales. On y trouve également des tas de choses qui ne sont pas permises dans le ‘vrai monde’. Il permet ainsi d’évacuer une certaine violence."

"Peut-être que si l’on jouait un peu plus durant nos loisirs, on se prendrait moins au sérieux au quotidien." Au diable l’originalité, François De Smet citera les échecs et le poker. Les premiers pour le cadre, la réflexion stratégique et la nécessité d’avoir trois ou quatre coups d’avance. Le second pour le bluff et l’intimidation. "Au poker, vous pouvez gagner avec une main pourrie, si vous parvenez à faire croire à l’autre que vous êtes en position de force."

Échecs ou poker, il est question d’analyse. Et de décrypter la psychologie de l’autre. "Il y a des deux dans la politique."

 

Problématique parce que le nouveau venu en politique est persuadé que la démocratie se porterait mieux si elle s’ouvrait davantage et fonctionnait un peu moins comme un petit monde de l’entre-soi. "Même si on aura toujours besoin de vieux briscards, la politique ne devrait pas constituer un métier, mais un mandat pour une durée déterminée. Il y faudrait beaucoup plus de gens, mais pour nettement moins de temps. Davantage d’allées et venues permettraient d’oxygéner la démocratie. Cela nécessiterait que le ticket d’entrée soit moins risqué et la sortie, facilitée." Ah oui: cette campagne a été "absolument éreintante, sans vouloir faire le Calimero". "J’ai dû me faire violence et sortir de ma coquille."

Si le pas est si risqué, pourquoi l’a-t-il franchi? Olivier Maingain est venu le chercher. "Même s’il n’a pas dû aller bien loin." Parce que François De Smet a suivi le parcours de l’ancien FDF depuis que celui-ci s’est séparé du MR. "Je me sentais déjà libéral de gauche. Mais j’ai beaucoup apprécié le recentrage du parti et la transformation en DéFI. Adepte d’un centrisme intelligent: plutôt de gauche quand il s’agit de respecter les droits fondamentaux, même dans les dossiers complexes comme la migration, et plutôt de droite sur des thèmes socio-économiques. Avec une position forte sur la laïcité, tout en n’étant pas obnubilé par le communautaire."

La proposition a mûri quelques mois. Sans rencontrer beaucoup de résistance. Parce que le concept de pouvoir défendre ses idées dans pareille agora le titillait. Parce qu’il avait l’impression que son job était fait, chez Myria. "Et qu’il y avait des limites à ce que je pouvais dire." Parce que la bougeotte commençait à se faire sentir. "J’ai toujours changé tous les quatre, cinq ans." Et parce que François De Smet sentait que s’il pouvait "apporter quelque chose", eh bien, c’était le moment, c’était l’instant. "J’en avais marre de mon rôle d’observateur." Au diable le confort qu’il y avait à être chez Myria, à "jouer l’emmerdeur payé par le gouvernement pour critiquer le gouvernement".

"J’en avais marre de mon rôle d’observateur."
François De Smet

"L’époque" n’y est pas pour rien non plus. "Fascinante et dangereuse." Réminiscence des années 30? "La comparaison est exagérée, même s’il existe des points communs." Rejet du parlementarisme. Épuisement des idéologies en place. Recrudescence des "modèles simples, clef sur porte et un peu autoritaires". Attrait pour les figures "fortes et transgressives", qui simplifient la réalité à coups d’"eux" et de "nous". "J’espère apporter un peu de nuance, même si ce n’est pas à la mode. Surtout que la période risque d’être de plus en plus turbulente, au croisement de crises migratoire, climatique, sociale et économique."

Cela dit, avant de grimper à bord de l’écurie DéFI, François De Smet était plutôt étiqueté MR. Pour être passé par un cabinet MR. Pour avoir détenu, quelques années, la carte du parti. Pour avoir fait partie, un temps, du comité scientifique du Centre Jean Gol. La rupture date de 2014, lorsque les libéraux entrent en négociation avec la N-VA. Ce parti qui est "d’extrême droite au moins par intermittence".

François De Smet ©Siska Vandecasteele

Et la nuance, là-dedans? "Bien sûr, il ne faut pas la mettre dans le même sac que le Vlaams Belang. Parce qu’il s’agit d’une auberge espagnole, abritant des conservateurs, des libéraux, et une frange de gens issus d’un nationalisme extrémiste. C’est ce fond-là, qui révèle sa vraie nature dans les moments de crise, qui fait qu’il est difficile de gouverner avec la N-VA. D’autant plus que son terrain de jeu favori, c’est la limite. Entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. On va juste au-delà et on observe les réactions, quitte à rétropédaler si on a été trop loin. Mais en attendant, les lignes bougent. Le champion en la matière, c’est Theo Francken. Et ce que je reproche au MR, c’est d’avoir été passif. D’avoir subi. À chaque fois. Il n’a résisté que sur un seul dossier: les visites domiciliaires."

"Intellectuel non académique"

"J’essaie d’aller dans des zones de difficultés. Tout en confrontant la tradition philosophique aux avancées des sciences."
François De Smet

D’observateur à acteur, le saut est fait. Mais dans les deux cas, ceci ne couvre qu’une facette de la personnalité de ce Bruxellois qui a déjà posé ses valises dans tous les quadrants de Bruxelles – fait suffisamment rare pour être souligné. "J’ai une vie d’essayiste à côté", insiste celui qui se définit comme "intellectuel non académique", ayant toujours gardé un pied dans le "monde réel" – même s’il est conscient que le terme ne plaira guère, alors disons "sur le terrain".

À son actif, une dizaine d’ouvrages, parmi lesquels "une série d’essais transgressifs s’attaquant à des sujets contemporains". Marché amoureux, libre arbitre ou recours au grand méchant ultime, à savoir Hitler. Et, à venir pour 2020, la religion et le pastafarisme. "J’essaie d’aller dans des zones de difficultés. Tout en confrontant la tradition philosophique aux avancées des sciences." Une manière aussi d’aller voir ailleurs et de ne pas trop "rester dans son couloir". Il tient au deux, François De Smet.

Pas que sa "petite carrière" d’auteur soit particulièrement rémunératrice, mais elle lui donne l’occasion de déployer sa créativité. "La philosophie ne constitue pas une machine à répondre aux questions, au contraire, elle transforme les réponses en questions. Souvent, une voie pour résoudre un problème consiste à élargir le cadre. Cela m’aide dans ma carrière professionnelle. Les deux se nourrissent. Au risque d’être immodeste, elle est peut-être là, ma contribution."

"Rationalité dans le débat institutionnel et vraie politique de migration"

Demandez à François De Smet quel sera son principal combat politique durant cette législature, il vous répondra qu’il en voit deux. Dont un qui ne surprendra guère, venant de l’ancien patron de Myria.

"Il n’existe, en Belgique, toujours pas de vraie politique de migration, alors qu’il s’agit d’un véritable enjeu. La migration n’est jamais envisagée de façon constructive et positive." Cela passe, tout d’abord, par un meilleur respect des droits fondamentaux - voilà le "péché" de la droite. Par exemple, en n’accordant plus de visas "à la tête du client" et un petit clin d’œil à l’ancien secrétaire d’État N-VA Theo Francken, un.

 

"Green card" à l’américaine

Par une véritable politique économique de la migration, ensuite, avance l’ancien patron du Centre fédéral migration. "Et c’est là que la gauche pèche par manque d’idées. À gauche, on s’indigne beaucoup, on s’intéresse aux étrangers une fois qu’ils sont ici, mais quand il s’agit de parler de migration économique, il n’y a plus personne. Or on ne peut s’offusquer de la façon dont les étrangers sont accueillis ici et refuser d’ouvrir de nouvelles voies d’accès liées au travail." La piste prônée par DéFI est celle de l’octroi, par la Belgique, d’un nombre limité et annuel de visas de travail temporaires, par Région. Un peu à la façon de la "green card" américaine.

Voilà pour la migration. L’autre combat s’attache à l’un des pires maux dont souffre la Belgique. "Je voudrais réintroduire un peu de rationalité dans le débat institutionnel." Le constat est le suivant: les réformes successives de l’État ont toujours pris pied soit sur des revendications autonomistes d’une entité, soit des besoins financiers d’une autre. "Jamais sur les besoins de la population. En ce sens, la sixième réforme relève de la catastrophe. Transférer les allocations familiales et le code de la route n’est rien d’autre qu’un ‘trip’ irrationnel. À quel besoin cela répondait-il?" Autre absurdité: chacune a été élaborée sans que la précédente soit évaluée.

Ce combat institutionnel n’est-il pas perdu d’avance? "J’ai bon espoir de convaincre les partis flamands responsables." Peut-être pas la N-VA, "plus identitaire que rationnelle" en la matière.

Lire également

Publicité
Publicité