"Je n'ai pas besoin d'Ecolo pour verdir l'économie wallonne" (Marcourt)

©Anthony Dehez

Jean-Claude Marcourt court la campagne liégeoise. Il en veut au gouvernement wallon, dont il a été exclu en 2017, de miner la dynamique collective du plan Marshall. Sans endosser le rôle de candidat ministre-président du PS, il ouvre grand la porte à Ecolo. À condition de gouverner avec pragmatisme.

Au micro: "Nous avons besoin de vous tous! Nous vous demandons d’aller chacun chercher cinq voix qui ne nous sont pas acquises." Applaudissements nourris de l’assistance entre deux bouchées d’éclair au chocolat. Jean-Claude Marcourt est dans son élément en ce jeudi après-midi. La salle Guy Mathot est logée dans la bibliothèque du Jardin perdu, à Seraing, et s’y déroule un nouveau thé dansant de l’Amicale des pensionnés socialistes. Passage obligé de toute campagne électorale, plaisir du contact direct, la tête de liste pour la Région fait le tour des tables après son bref appel à la mobilisation. "Il faut écouter ce que ces gens disent", confiera-t-il peu après en sifflant la moitié d’une "belle bière". Le chanteur et son synthé reprennent "Pour le plaisir" d’Herbert Léonard alors que les premiers couples tournent déjà sur la piste. C’est la fête mais le marathon de la campagne ne s’arrête pas. L’interview est prévue à quelques kilomètres de là, dans la "Silicon Valley liégeoise". L’Echo suit la BM du ministre.

Élections 2019

Le 26 mai, la Belgique se rend aux urnes pour renouveller les parlements régionaux, fédéraux et européens. Comment va se dérouler le duel PS / N-VA? Les écologistes vont-ils intégrer le gouvernement bruxellois? Les europhobes feront-ils une poussée au Parlement européen? Notre dossier >

Nous arrivons à Technifutur, premier centre de formation wallon (près de 20.000 personnes y passent chaque année) issu du centre historique de la FN Herstal. Sur ce site proche de l’ULiège, de nombreuses entreprises à succès se sont implantées. Après une brève admiration des machines, Jean-Claude Marcourt s’assied. Fidèle à son attitude tout en maîtrise, le Liégeois en a gros sur la patate. Il l’a aussi dit à ses pensionnés, le gouvernement wallon MR-cdH détricote le projet de relance économique dont il est une des principales chevilles ouvrières. Le rapport de l’Iweps confirme pourtant que la stratégie du plan Marshall est la bonne, dit-il. "Et c’est une fierté."

Le plan Marshall est évolutif

"J’aurais du mal à dire que le gouvernement Borsus fait tout mal. Mais il a cassé une dynamique, ça, c’est clair."

L’eau pétillante est servie, la conversation démarre. "Ils ont réduit le budget du Forem qui a dû sabrer dans l’enseignement, résultat, c’est moins 30% d’élèves ici à Technifutur, faute de moyens", déplore l’ancien ministre de l’Économie et de l’Emploi. Notre première question est la suivante: sincèrement, le Wallon a-t-il senti la différence depuis l’été 2017, où le cdH décidait de changer la majorité à la Région wallonne pour remplacer le PS par le MR de Willy Borsus? "Il faut rester modeste. Non, globalement, les Wallons n’ont pas vu la différence. Ceux qui l’ont vue, ce sont le milieu académique et le milieu économique. Les Wallons auraient pu la voir si on avait changé le régime APE (aides à l’emploi), mais ils ne la verront pas car cette mauvaise réforme n’a pas été votée." Jean-Claude Marcourt assure au passage vouloir éviter toute caricature. "J’ai du mal à dire qu’ils font tout mal, il y aurait là un côté gamin de merde, place-il. Mais ils ont cassé une dynamique, ça, c’est clair. Il y avait une volonté collective de continuer à avancer. Depuis son lancement, le plan Marshall a été évolutif avec une logique d’évaluation et une vraie volonté de gouvernance indépendante. Les jurys des pôles de compétitivité en sont la meilleure expression." On va résumer la suite: Jean-Claude Marcourt ne se remet toujours pas de la disparition de Creative Wallonia, une structure dédiée à l’innovation non technologique. L’environnement? Le plan Marshall 2.vert répondait à une réflexion sur l’économie bas carbone et le recyclage des déchets, axée sur une alliance emploi-environnement, rappelle-t-il.

En quoi le gouvernement MR-cdH est-il si destructeur, demande-t-on alors. L’ex-ministre énumère: "La nouvelle majorité a décidé de tout miser sur Digital Wallonia. Elle considère que la Fédération Wallonie-Bruxelles doit s’occuper de l’université, la Région wallonne beaucoup moins, et c’est une hérésie intellectuelle, en mettant des freins à l’accès à certains programmes pour les universités. Enfin, en déstabilisant les pôles de compétitivité. Certains se demandent si cette dynamique est encore soutenue. C’est au gouvernement actuel de répondre, mais j’ai l’impression qu’il n’y a plus une adhésion du gouvernement sur ce qui a été fait. C’est leur choix mais je n’ai pas vu de proposition alternative de leur part, et c’est ma grande déception. On peut dire qu’on va faire mieux que le gouvernement précédent, mais en quoi et comment? La question demeure."

Intelligence artificielle

On embraye sur le nouveau plan Marshall que le PS défend dans son programme. Quel sera son contenu? "Nous voulons quelque chose qui évolue", lance Marcourt en rappelant que les premiers plans ont permis de "changer la base industrielle wallonne", de l’industrie lourde vers l’innovation. "Aujourd’hui, le rapport de l’Iweps doit nous aider à construire un nouveau projet autour de l’intelligence artificielle, du big data. Pour les biotechs et la pharma, nous avions lancé des initiatives, des projets pilotes, créé un écosystème. Si ces secteurs représentent aujourd’hui 27% du PIB wallon, nous y avons contribué. Notre nouveau plan devra encore accentuer l’action de la Région sur la recherche et l’entreprenariat afin de faire croître des entreprises et qu’elles deviennent des références structurantes pour l’économie régionale."

Le rapport de l’Iweps rappelle que les entreprises bénéficiant des pôles de compétitivité étaient souvent déjà bien installées avant de s’y inscrire. "Beaucoup d’entreprises se sont créées, le nouveau Seraing où nous sommes le démontre. Nous étions au Jardin perdu avec des gens qui, essentiellement, ont été des travailleurs de la sidérurgie. Aujourd’hui, les gens qui vivent à Seraing viennent travailler dans le parc scientifique."

Le MR dresse parfois un tableau moins idyllique de la Wallonie, fait-on remarquer. Le niveau de développement de la Région reste faible, c’est un fait. "Nous sommes arrivés à courir aussi vite que les premiers, l’ennui c’est que nous avons un tour de retard, réplique l’ex-ministre de l’Économie. Quand je suis arrivé en 2004, il nous fallait un projet structurant. Les entreprises et le monde de la recherche sont inscrits dans cette dynamique, on ne peut faire une politique économique efficace à court terme."

"Bien sûr, l’esprit d’entreprendre est essentiel. Je suis pour que chacun d’entre nous puisse entreprendre sa vie."

Peut-on rattraper ce tour de retard? "Il faudrait aller très vite, mais on peut le réduire", assure Marcourt. "La croissance de la Wallonie est équivalente à celle de la Flandre qui n’est pas très bonne, et c’est un peu le résultat de la politique du gouvernement Michel", ajoute-t-il. Cela nous amène à la question de l’enseignement, dont les performances restent un frein pour la croissance wallonne. Cela tombe bien, Jean-Claude Marcourt est toujours ministre à la Fédération Wallonie-Bruxelles. "On vient de lancer une réforme de l’enseignement obligatoire, de renforcer le nombre de logopèdes. Cela va dans le bon sens. L’allongement du tronc commun, c’est pour 2026. Nous allons donc avoir plus d’une législature pour construire le contenu de ce tronc commun, c’est une chance pour l’enseignement de s’améliorer." Pour donner aux jeunes le goût d’entreprendre? "Bien sûr, l’esprit d’entreprendre est essentiel. Je suis pour que chacun d’entre nous puisse entreprendre sa vie. On peut entreprendre en étant indépendant, en étant un travailleur. Comment permettre à chacun de s’épanouir dans un métier, c’est l’enjeu."

Interdire le commerce avec l’Arabie saoudite?

On passe à un sujet chaud: les livraisons d’armes à l’Arabie saoudite, actuellement en guerre au Yémen. On la soupçonne d’y utiliser des armes wallonnes. L’interviewé passe en mode défense de la FN Herstal. "Nous avons les règles les plus sévères en Europe. C’est un peu facile de mettre tout sur des entreprises qui respectent, je n’ai pas de preuves du contraire, les règles qui leur sont imposées pendant que d’autres peuvent mener des projets là-bas, immobiliers par exemple. Si on considère au niveau européen que l’Arabie saoudite ne mérite pas qu’on y exporte nos armes alors il faut aller au bout du chemin et cesser complètement de commercer avec elle."

©Anthony Dehez

Le calme est toujours olympien chez notre interlocuteur. On va attaquer sur la question des alliances. Le PS dit vouloir des majorités progressistes, critique durement le gouvernement Borsus. Est-ce à dire que le MR est dans le coin et va y rester? Musique: "Nous sommes critiques car nous pensons que le MR a menti, déroule-t-il. Il a dit pas de saut d’index, on a eu un saut d’index, il a dit pas avec la N-VA il était avec la N-VA, pas de pension à 67 ans, etc. Je pourrais continuer. Nous sommes critiques car nous pensons que ce gouvernement a été le plus rétrograde de ces dernières années. Au niveau wallon, c’est la même chose. Je suis pour la cohésion sociale, on ne peut porter un projet sans les acteurs de terrain. Nous devons revenir à ce mode participatif, il y a un déficit à ce niveau-là au MR. Il faut une majorité qui répare ce qui a été fait de négatif. Ce gouvernement a déséquilibré les choses en considérant que les travailleurs et les allocataires sociaux n’étaient pas une priorité."

On entend, mais la politique menée au fédéral a pu avoir des impacts positifs, notamment l’annulation des charges sur les premiers emplois. "Cette mesure a ciblé un certain nombre d’entreprises, celles qui engagent pour la première fois. Il faut donc mesurer l’effet d’aubaine et l’effet incitatif. On ne connaît pas le nombre d’entreprises qui auraient engagé malgré l’absence de réductions de cotisations. J’ai lu que les aides à l’emploi de la Région sont peu productives. Je crois beaucoup plus au soutien de l’économie fondamentale. L’innovation est bien plus importante pour soutenir la création d’activité que des mesures ciblées sur l’emploi. Oui, il y a eu des éléments positifs, mais certaines études montrent qu’il y a un rendement négatif entre les moyens consacrés à ces politiques et le taux de création d’emploi. Ce qui me paraît plus important, c’est que l’OCDE nous dit que nous sommes mauvais élèves. Il est là le mauvais bulletin de Charles Michel. Il a moins bien fait que d’autres pays européens pour soutenir la création d’activité."

©Anthony Dehez

On observe que, malgré tout, des alliances PS-MR historiques semblent toujours très solides, notamment à la province de Liège. "Avec une partie du MR. Reconnaissons que Christine Defraigne a pris des responsabilités importantes pour se distancer, encore récemment, par rapport à M. Bouchez", dégaine Marcourt. Et M. Bacquelaine, artisan de la pension à 67 ans? Il élude: "Nous avons été au pouvoir avec les libéraux entre 99 et 2014, nous l’assumons, comme avait dit Laurette Onkelinx, ce sont des alliances contre-nature, mais il y a un principe de réalité (celle de la proportionnelle et des coalitions qui en résultent, NDLR). Mais ce n’est pas notre souhait, car nous pensons que Charles Michel veut continuer avec la N-VA."

Ecolo comme partenaire wallon privilégié alors? "A choisir, je préférerais être tout seul, mais nous pouvons travailler avec les verts. Il y a des convergences, mais aussi des divergences. Je ne garde pas un mauvais souvenir de notre travail avec Ecolo entre 2009 et 2014. J’ai bien connu Jean-Marc Nollet, il était à côté de moi pendant 5 ans. Mais j’insiste: il faut alors travailler dans l’intérêt de la population avec pragmatisme." On demande si le PS est prêt à verdir davantage sa politique. "Qui a renforcé l’économie sociale en Wallonie? C’est moi. Qui a renforcé l’économie circulaire? C’est moi. La Reverse Metallurgy? Le triage et le recyclage des métaux? Je n’ai pas besoin d’Ecolo pour verdir."

Pas candidat mais…

Alors d’accord, Elio Di Rupo estime que ça ne regarde pas grand monde mais, à franchement parler, allez, M. Marcourt, le candidat ministre-président wallon du PS, c’est bien vous? Réponse ferme: "Non! Vous pouvez dire que j’apparais comme un candidat mais moi, ce qui m’intéresse, c’est que le 26 mai le Parti socialiste revienne au pouvoir. C’est indispensable. Certains observateurs dont des journalistes disent que je ferais un ministre-président acceptable (il sourit en ajoutant: "Je vais me contenter de dire ça", NDLR), c’est saluer 13 ans d’activité comme ministre. J’ai une vision pour la Wallonie. Elle passe par la réconciliation entre des composantes oppositionnelles. Ce gouvernement Borsus a pris les travailleurs de front en disant ‘faites ce que je vous dis’. Idem avec les services publics. Moi, je suis pour le dialogue social, et l’adhésion à l’objectif du gouvernement par toutes les composantes de la société est essentielle pour qu’il soit appliqué."

Et si on vous le demande, d’être ministre-président? "Personne ne me l’a encore demandé. C’est une très belle responsabilité mais je me suis épanoui au service de la population en faisant des choses qui ne relèvent pas de la ministre-présidence." On ne le fera pas sortir du bois. Les boss de Technifutur ont prévu un petit apéro à l’étage. Quelques minutes, pas plus, pour un verre de blanc et quelques chips, il est déjà temps de s’engouffrer dans la BM pour filer vers un débat vespéral. Le marathon n’attend pas.

Le duel De Wever / Nollet en 4 minutes

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