interview

"Je n'ai qu'un homme à convaincre: Maxime Prévot" (Josy Arens, cdH)

©anthony dehez

Le député fédéral Josy Arens ne supporte pas l’idée que son parti choisisse d’emblée l’opposition. Pour lui, celle-ci sera synonyme de disparition de son parti. Pour faire pression, le Luxembourgeois menace de siéger comme indépendant à la Chambre et de priver ainsi le cdH de son statut de groupe politique. Le bourgmestre d’Attert prendra sa décision à l’automne.

Risotto aux fruits de mer au menu. Josy Arens décline gentiment. "Je préfère les fruits de la terre", dit-il en s’installant à sa table habituelle, au dernier étage de l’unique restaurant de son village, Attert, planté à la frontière luxembourgeoise. Le bourgmestre cdH sort d’une réunion du collège et rencontre L’Echo (de la Bourse, dit-il toujours) pour s’expliquer sur une prise de parole pour le moins isolée au sein de son parti. Le député fédéral – élu avec le meilleur score de sa circonscription – estime que les humanistes n’ont rien d’autre à gagner que la disparition en s’obstinant à choisir l’opposition à tous les niveaux de pouvoir. Pour faire pression, il va jusqu’à imaginer siéger comme indépendant. Avec plus que quatre députés, les humanistes n’auraient alors même plus le statut de groupe politique.

Les phrases clés

"L’opposition provoquera l’évaporation du parti. C’est une erreur fatale."

"Si j’avais su, je n’aurais pas participé aux élections."

"Les élus du Luxembourg ont besoin de relais à la Région wallonne."

Josy Arens commande un melon-jambon de parme accompagné de frites et arrosé d’un Orval frais. Et commence par signaler qu’au cœur des années 80, il était actif au sein du mouvement écologiste sans jamais avoir épousé l’écologie politique. Ses racines, c’est la gauche chrétienne. Son ancrage dans le terroir a fait de lui un témoin des effets des changements climatiques sur les campagnes du Luxembourg. "Nous avons des étendues d’épicéas qui sont complètement desséchées, nos hêtres commencent à souffrir, nos chênes présentent des faiblesses en raison de périodes de sécheresse plus longues et de gelées tardives, explique-t-il. Nous sentons le drame climatique et nous ne sommes pas prêts à l’affronter."

Le changement de l’intérieur

Cette inquiétude suscite une première question. Le cdH a-t-il suffisamment tenu compte de cet enjeu par le passé? "Je pense que non et c’est pour cela que je mène le combat que je mène. Je suis cdH et je resterai cdH. Je me bats pour que chaque fois qu’on peut faire un pas en avant dans ces matières-là, le parti humaniste soit présent. Nous avons perdu les élections, c’est vrai. Le MR a perdu des sièges, le PS aussi. S’il n’y a que les gagnants qui peuvent gérer la Région wallonne, alors il faut un gouvernement PTB-Ecolo." Il ajoute: "Dire qu’on va d’office dans l’opposition, je ne peux pas l’accepter." "Mon slogan a toujours été ‘le changement par l’intérieur’. Nous avons des défis phénoménaux à relever, nous allons devoir prendre des décisions difficiles à vivre par certains citoyens, des habitudes de vie vont devoir changer. Cela peut se passer très bien."

©anthony dehez

On le coupe dans sa lancée pour dire que le cdH a pris une décision avant tout stratégique, visant à lui permettre de se refaire une santé. "J’affirme que nous avons la capacité, avec les hommes et les femmes du cdH, de participer à la gestion et à l’évolution de la société et d’en même temps nous reconstruire. Ce n’est pas à cause de notre programme que nous avons perdu. Il y a eu l’événement de 2017 (lorsque le cdH a rejeté le PS dans l’opposition pour s’allier au MR en Wallonie, NDLR), des faiblesses à certains moments." Lesquelles? "Des voyages à l’étranger à des mauvais moments." Il ajoute de suite: "J’ai énormément de respect pour Maxime Prévot, je lui tire mon chapeau d’avoir repris le parti dans ces conditions, mais je lui dis: de grâce! continuons à assumer des responsabilités."

On glisse que vu son niveau électoral, le cdH se serait peut-être perdu dans une tripartite. "Nous avons 10 élus encore, il nous faut au moins deux ministres en Région wallonne." Le cdH aurait dû planter à nouveau L’Olivier (PS-cdH-Ecolo), demande-t-on. "Quand l’Olivier se développe, le coquelicot meurt, lance Arens. Au moins, négocions! Nous avons nos points forts, y compris sur l’environnement. René Colin a permis à trois parcs naturels de se lancer dans l’opération zéro pesticides en agriculture!"

Pour Josy Arens, l’opposition c’est la mort. "L’opposition, ce sera l’évaporation du parti, j’en suis convaincu et c’est pour cela que je me bats." On lui glisse qu’il est fort isolé au cdH. "C’est ce qui me surprend car, quand je parle individuellement avec certaines personnes, je constate qu’elles ne tiennent pas le même discours au dehors. C’est extraordinaire."

Danger au Luxembourg

"À l’interne, je suis respecté, et par Maxime Prévot et par les membres", complète-t-il. L’Echo poursuit en signalant qu’avant les élections, au cdH, vivait déjà l’idée de choisir l’opposition en cas de défaite. Lorsque le cdH est venu rechercher Josy Arens, 67 ans, qui souhaitait arrêter, savait-il que le parti pourrait prendre pareille décision? "Non. Je n’avais aucune information dans ce sens. Si j’avais su, j’aurais clairement dit non. Lorsque je participe à une élection, c’est pour que les gens de mon parti soient au gouvernement."

"Quand l’Olivier se développe, le coquelicot meurt. Négocions!"

Il y a aujourd’hui une décision des instances du parti, c’est une décision collective. "Je n’ai jamais marqué mon accord pour aller dans l’opposition. Je suis fier d’être le bourgmestre d’une commune où le cdH est le plus fort, je me bats pour le parti. Que les Luxembourgeois réagissent différemment des Liégeois, je le comprends. Nous avons perdu 8-9%, certes, mais nous sommes toujours à plus de 20%, nous sommes le deuxième parti, nous restons très forts dans le Luxembourg".

On revient sur le changement de majorité en 2017 qui constitue selon lui une des raisons de la défaite. "Ne pas respecter un accord, ce n’est pas réjouissant. Je l’ai mal vécu, un accord est un accord. C’est lors de la formation d’un gouvernement qu’on change de direction, pas en plein milieu d’une législature. Je suis resté fidèle jusqu’au bout en faisant part de mes convictions, à savoir qu’il s’agissait d’une erreur stratégique. Ne pas siéger dans le gouvernement cette fois-ci sera l’erreur fatale. Dans ma province, un bourgmestre sur deux est cdH, c’est une force." Des gens qui n’auront plus de relais à la Région, place-t-on. "Je l’ai dit à Maxime Prévot: il faut se méfier, ces élus ont besoin de relais. Nous perdons tout."

Josy Arens reçoit-il seulement du soutien? "Tous les jours, j’ai des mails pour me dire de ne rien lâcher, que je ne suis pas seul. C’est ce qui me rend heureux. Si je n’arrive pas à mes fins, j’aurai provoqué une discussion profonde au sein du parti, j’en suis convaincu."

En menaçant de siéger comme indépendant à la Chambre? "Beaucoup de gens disent cela. Je mets tout en œuvre pour faire pression. Quelqu’un doit s’exprimer. Je ne veux pas être dans un parti qui tire tout à droite."

"Je ne veux pas être dans un parti qui tire tout à droite."

Siéger comme indépendant, c’est une catastrophe pour le parti que vous souhaitez sauver, dit-on. "C’est surtout une catastrophe pour 10 personnes qui vont perdre leur boulot. Catherine Fonck ne sera plus cheffe de groupe, il n’y aura plus de secrétaire politique, plus de présence au bureau. Je suis convaincu qu’à un moment donné, certains se réveilleront. Je ne sens pas un engagement aussi clair que cela en faveur de l’opposition chez tous les membres. Beaucoup de gens n’osent pas."

Hors de question de vous fondre dans un nouveau parti avec le MR? "Ça, c’est clair, j’ai déjà refusé cela dans les années 2000 quand j’ai suivi Milquet. Mais j’ai beaucoup d’amis au MR."

Ultimatum

On finit par demander quand il mettra sa menace à exécution. "Je déciderai à la rentrée politique, lâche le Lorrain. Je suis convaincu qu’il y aura des discussions fermes avant." On réplique que les 10 députés cdH du Parlement wallon soutiennent la décision du parti. "Ils sont rangés derrière Prévot, ce qui veut dire que je n’ai qu’une personne à faire changer d’avis", dit-il en riant. Peut-il changer d’avis? "C’est mon espoir."

En 2017, le cdH sort le PS pour mettre la Wallonie à droite et voici que Josy Arens semble vouloir remettre en selle une coalition de gauche. Il y a de quoi faire perdre davantage son latin à l’électeur, dit-on. Il sourit. "J’ai clairement dit que je me battais pour un projet environnemental très fort. Aujourd’hui, chaque parti doit avoir la capacité de construire un tel projet. C’est l’occasion rêvée de relancer une véritable économie. Si d’autres ont un projet fort, je ne suis opposé à rien. Je l’ai dit au bureau politique."

On quitte Josy Arens qui a du travail sur ses terres. Pensant qu’il partait en retraite avant ce dernier combat, il avait acheté un nouveau tracteur. En ce vendredi après-midi, il se fait déjà une joie de l’essayer.

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