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interview

Jean-Yves Camus: "La politique sécuritaire de la N-VA a poussé les gens vers le Vlaams Belang"

©BELGAIMAGE

Pour le spécialiste de l'extrême droite Jean-Yves Camus, le vote Vlaams Belang n'est pas simplement un petit vote de mécontentement, c'est une remise en cause de notre société multiculturelle. Entretien.

La Belgique s’est réveillée lundi avec une poussée de fièvre brune. Le Vlaams Belang était l’invité que l’on n’attendait pas lors de cette soirée électorale. Faut-il, pour autant, jouer aux vierges effarouchées? La montée des partis d’extrême droite en Europe n’a rien d’une surprise. Ces partis ont en commun un langage décomplexé sur les questions sécuritaires si chères à la droite radicale européenne.

Comment s’étonner, dès lors, que lorsqu’un parti au pouvoir mise sa politique sur le sécuritaire, les électeurs se tournent vers les plus radicaux encore? À cela s’ajoute le vocabulaire anti-système et complotiste, commun aux extrémistes de droite et de gauche.

L’Echo fait le point avec le politologue français Jean-Yves Camus, un des spécialistes les plus renommés de l’extrême droite et auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages sur cette question.

"Le passage de la N-VA par le gouvernement lui a été très défavorable."

Comment expliquez-vous cette montée en puissance du Vlaams Belang?
Il y a quelque chose de surprenant dans l’ampleur du score du Belang. On prévoyait une hausse, mais pas dans cette proportion-là. Le passage de la N-VA par le gouvernement lui a été très défavorable. Le parti a tout misé sur l’identitaire. Bart De Wever vient d’écrire un livre sur le sujet. La N-VA a pris des portefeuilles en rapport avec l’identitaire, les Affaires intérieures, la Défense, tout ce qui était lié à la lutte contre le terrorisme. Elle est sortie sur la question du pacte de Marrakech.

La politique sécuritaire de la N-VA n’a pas été suffisante pour convaincre les électeurs?
Au contraire, en entretenant un climat et une politique sécuritaires, la N-VA a poussé les gens vers le Vlaams Belang. Comme a dit un jour Jean-Marie Le Pen, les gens préfèrent toujours l’original à la copie. Ici, les électeurs du Vlaams Belang ont préféré l’original à la copie. Celui qui s’est montré le plus radical. Le plus sécuritaire. Celui qui veut décomposer la Belgique. La N-VA a choisi de se positionner au niveau fédéral sur des enjeux identitaires, en entretenant un discours anti-migrants, contre les non-Européens. Quand vous faites ça, inévitablement, les gens vont vers le parti qui frappera plus fort.

"L'extrême droite européenne joue sur le fait que les gens en ont assez de voir dans leur paysage quotidien des gens qui n’appartiennent pas à leur identité."

Cette percée a eu lieu ailleurs en l’Europe. Quelles sont les racines profondes de l’extrême droite européenne?
Le malaise identitaire. Ils en ont assez de voir dans leur paysage quotidien des gens qui n’appartiennent pas à leur identité. En plus, dans le cas du Vlaams Belang, il y a ce slogan qui dit "que la Belgique crève", focalisé sur le communautaire.

Il y a aussi l’émergence d’une jeunesse décomplexée, qui choisit le Belang…
Oui. C’est une jeune génération qui n’a pas connu les dernières élections, ni les multiples affaires qui ont touché le Vlaams Blok. Ils connaissent mal sa genèse historique.

Le lien avéré entre le Belang et d’anciens collaborateurs avec l’occupant nazi ne signifie plus rien pour ces jeunes?
C’est de l’histoire trop ancienne pour qu’elle les éloigne du Belang. Tous n’ont pas connaissance de cette collaboration. Bien sûr, il existe un lien, la collaboration flamande, contrairement à celle que les Français ont connue, n’était pas le fait d’une partie isolée de la population. En même temps, il ne faut pas faire de tous les électeurs du Belang des gens positifs envers la collaboration.

"Il ne faut pas faire de tous les électeurs du Belang des gens positifs envers la collaboration."

Pensez-vous que le travail de mémoire n’a pas été fait correctement?
Ce n’est pas à moi de juger si le travail a été fait. Lorsque les crispations identitaires prennent le dessus, les électeurs soupèsent entre les effets négatifs d’un lien avec la collaboration et l’urgence de régler la question identitaire. Et pour le moment, l’urgence, c’est la question identitaire.

Ces électeurs rejettent aussi une approche trop intellectuelle. Dans son livre, Bart de Wever se livre à une interprétation de la citoyenneté en faisant référence à la Rome antique… Tout ça ne prend pas aux tripes. Dire qu’il y a trop d’étrangers dans une commune, c’est de l’ordre de la réflexion. La question que se pose l’électeur, c’est de savoir qui va agir directement. Et la réponse est le Vlaams Belang.

La crise migratoire a pesé?
Oui, mais le problème n’est pas que la migration. C’est la société multiculturelle qui est en question. Pour eux, il y a des gens qui n’ont pas le droit de rester dans leur environnement, leur ville, leur village, leur quartier, parce qu’ils sont différents, parce qu’ils n’ont pas la même couleur, les mêmes coutumes, la même religion. Il faut s’en débarrasser. Mais qui va le faire? Pour l’électeur d’extrême droite, le plus rapide sera le mieux.

"S’en débarrasser"… C’est dur, non?
Oui. Mais le discours sur l’identitaire se doit d’être très dur. Il ne s’agit plus de réguler la migration, de refuser ceux qui ne sont pas d’origine européenne. Ce n’est pas simplement un petit vote de mécontentement, c’est une remise en cause de notre société multiculturelle.

"Le Vlaams Belang est lié à l’aile la plus radicale du mouvement flamand. En France, Marine Le Pen a fait le ménage en écartant les plus radicaux."

Y a-t-il une convergence idéologique totale entre le Vlaams Belang et le Rassemblement national français?
Pas exactement. Le Vlaams Belang est lié à l’aile la plus radicale du mouvement flamand. En France, Marine Le Pen a fait le ménage en écartant les plus radicaux.

Et entre le Vlaams Belang et le FPÖ autrichien?
Oui, ici la comparaison tient le coup.

Le FPÖ a été fondé par un ex-général de la SS. On sait qu’il existe un problème de mémoire en Autriche. Qu’en est-il de la Flandre?
De nouveau, je ne suis pas compétent pour juger le travail réalisé par les historiens. L’électeur fait-il le lien entre le passé et le présent au moment du vote? Il y a des électeurs qui ne prennent pas en compte cette dimension. L’essentiel pour eux, ce sont les problèmes d’aujourd’hui.

C’est difficile de faire comprendre à des gens qui ont 30 ou 40 ans qu’ils se trouvent dans la ligne idéologique de quelque chose qui a existé il y a plus de 70 ans. Le Front national était constitué de gens issus de la collaboration avec l’occupant, mais cet aspect, aujourd’hui, est devenu mineur.

"En politique, ce qui importe c’est le résultat, qu’il y ait manipulation ou non."

Comment déconstruire la manipulation idéologique inculquée par les extrémistes?
En politique, ce qui importe c’est le résultat, qu’il y ait manipulation ou non. Les arguments rationnels sont très difficiles à avancer avec un électeur extrémiste. Lui expliquer, chiffres à l’appui, que l’immigration rapporte à l’économie ne sert à rien, il ne l’entendra pas.

L’Union européenne, dont le PPE tient les rênes, a beaucoup misé sur le sécuritaire pour éviter que l’extrême droite ne progresse. Cela n’a-t-il pas contribué, au contraire, à la raviver?
Dans un sens, l’Europe n’a pas mal agi. Il était nécessaire de répondre aux attentes des citoyens vis-à-vis de la crise migratoire et de la montée en puissance de l’islamisme radical. Le problème, c’est que la Commission européenne a tenu un langage sécuritaire sans avoir l’aval des 28 États membres, où le groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Roumanie, Tchéquie) bloquait tout. On ne peut pas marcher uniquement sur la jambe sécuritaire. Tant qu’on a le sécuritaire sans le social, on ne peut avancer.

Le problème, c’est que beaucoup d’électeurs ressentent l’Union européenne comme un monstre froid et lointain, qui ne fait qu’empirer leur situation sociale.

"Le président Macron compte peser avec les libéraux et les écologistes, qui sont les vrais gagnants de ces élections, pour faire émerger un centre droit, casser le duopole entre le PPE et le S&D et poursuivre le projet européen."

L’extrême droite a gagné en France et en Italie. Elle progresse ailleurs… Voyez-vous une issue à cette vague brune?
La nouvelle configuration du Parlement européenne signifie la fin du partage du pouvoir entre le PPE (démocrates chrétiens) et le S&D (socialistes). Le président Macron compte peser avec les libéraux et les écologistes, qui sont les vrais gagnants de ces élections, pour faire émerger un centre droit, casser le duopole entre le PPE et le S&D et poursuivre le projet européen. Je ne sais pas si cela va faire reculer les populistes, mais j’insiste beaucoup sur la notion de proximité. Pour que les populistes perdent du terrain, il faut que les gens sentent la proximité. Dimanche, grâce aux élections, beaucoup de Français ont compris que l’Europe n’est pas un monstre froid. Mais ce n’est pas suffisant pour combattre cette image hypertrophiée qui colle à la décision européenne, cette idée d’éloignement.

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