interview

"Jeune, j'étais persuadée que j'allais travailler à l'usine" (Fatima Ahallouch)

En colère, la mouscronnoise Fatima Ahallouch estime que sa ville est abandonnée et ses jeunes délaissés. ©Siska Vandecasteele

Enseignante, mère de deux petites filles, à 37 ans, la mouscronnoise Fatima Ahallouch va siéger comme sénatrice et députée socialiste en Région wallonne. Sans être atypique, son parcours aurait pu se terminer dans une usine.

Bruxelles, une journée presque comme les autres. En apparence, car sous le soleil de plomb, la capitale a des allures de kermesse ce jeudi midi. Sur les pavés qui recouvrent la place des Palais, les préparatifs vont bon train pour l’accueil du Tour de France. Les touristes admirent le Palais royal. Les voitures des équipes cyclistes et de la caravane publicitaire du Tour filent vers leur lieu de rendez-vous. En face, le parc qui fait la jonction avec la Chambre et le Sénat a enfilé ses habits champêtres en ces débuts des vacances d’été. Des enfants courent, d’autres s’installent pour pique-niquer.

Avec l’éducation, tout est possible. J’ai eu la chance d’avoir le bon système scolaire.
Fatima Ahallouch
Députée wallonne

Il ne manque plus que Fatima Ahallouch. On a prévu de se rencontrer au Musée Belvue. Elle arrivera avec un peu de retard. "On a hésité à venir en train depuis Mouscron. Mais deux membres de ma famille voulaient absolument m’accompagner pour assister à ma prestation de serment en tant que sénatrice. Par facilité, on a finalement pris la voiture mais avec les embouteillages, le Tour de France et la fermeture du tunnel Léopold, c’était très difficile. On a garé la voiture du côté de Koekelberg et ensuite les transports en commun." Promis, la prochaine fois, elle viendra en train!

Une nouvelle étape dans son parcours

Après un diplôme d’enseignante en histoire, Fatima Ahallouch a poursuivi des études en sciences politiques. Enseignante, elle est également conseillère communale à Mouscron. Jusqu’ici, elle a toujours mené les deux activités de front. "Cela fait un petit moment que je suis en politique. J’avais 21 ans quand j’ai rejoint le PS. Je n’ai pas pris ma carte tout de suite. Mais c’est au PS que j’ai vu que la lutte contre les inégalités était la plus forte par rapport aux autres partis."

Figure montante du PS mouscronnois, elle décide aujourd’hui de se consacrer à 100% à la politique. "Mais mon engagement ne date pas d’hier. C’est dans l’associatif que j’ai compris que c’est au niveau politique que les choses se décident. Sur le plan privé, cela va changer les choses. Enseignante, je rentrais du boulot à 17 heures et j’allais chercher mes filles à la crèche. Ce statut de professeur me convenait très bien. Tout cela va changer mais j’avais envie de passer à une autre étape pour me rendre utile. J’y vais sans angoisse. Mon mari est content pour moi. C’est une nouvelle aventure qu’on va vivre ensemble. Il s’occupera très bien de ses petites filles."


 

Un petit cookie entre les mains qu’elle grignotera avec son café pendant notre rencontre, elle évoque ce lieu. "Il y a quelques années, j’ai soumis un projet auprès de la Fondation Roi Baudouin pour soutenir les jeunes d’origine étrangère. On avait organisé des événements autour de la culture, de la lutte contre le racisme. Depuis, je suis restée en contact avec la Fondation et je fais partie du comité pédagogique du Musée Belvue."

Le racisme, ce monstre endormi

Enseignante de 37 ans à Mouscron, Fatima Ahallouch se dit parfois heurtée par les propos de ses élèves. "Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils disent. En début d’année, on a participé à une course organisée par le CNCD. L’argent était destiné à venir en aide aux migrants. Des enfants m’ont dit qu’ils ne devaient pas aller pour des étrangers. Plus que jamais, le racisme est un combat de tous les instants. J’ai l’impression de me répéter. Je me pose des questions. A-t-on raté quelque chose dans la lutte contre le racisme? À Mouscron, j’ai fait partie de l’antenne du Mrax. Des histoires sur des propos racistes, je pourrais en faire un livre. C’est un monstre endormi qui resurgit avec l’actualité comme après les attentats du 11 septembre ou ceux de Bruxelles."

Face au racisme qu’elle côtoie trop facilement, Fatima Ahallouch se montre pédagogue. "L’éducation, c’est mon devoir. Avec les jeunes comme avec d’autres, le plus important c’est de déconstruire l’information, expliquer les choses avec beaucoup de pédagogie."

L'éducation comme tremplin

D’ici quelques heures, certains lui diront Madame la Sénatrice. Un poste qu’elle occupera à côté de son mandat de députée en Région wallonne ces prochaines années. "Je suis venue visiter le Sénat avec mes élèves il y a trois mois. Il y a une très grande émotion aujourd’hui. Je crois à l’école. Mon père est venu du Maroc et a travaillé dans le bâtiment en France. Il ne parlait pas français. On lui a dit qu’il y avait du boulot à Mouscron et c’est ainsi que tout a commencé. J’ai bien adhéré à l’école et cela a permis d’ouvrir mon réseau. Avec l’éducation, tout est possible. J’ai eu la chance d’avoir le bon système scolaire et une ouverture sur le monde. J’étais première de classe. Pourtant, jeune, j’étais persuadée que j’allais travailler à l’usine. Tout le monde autour de moi travaillait à l’usine. Cela semblait donc presque normal. Mon premier job d’étudiante était un travail à la chaîne dans une usine. J’emballais des publicités. Pour mes parents, ce qui m’arrive aujourd’hui est une aventure incroyable. Mon père est arrivé dans un pays avec ses deux bras et sa fille se retrouve dans la maison de la nation."

Mouscron, c’est le Far-West, c’est le bout de la Wallonie.

Le Far-West

Derrière la douceur de sa voix, on sent de la conviction. Il y a aussi de la colère devant ce qu’elle décrit comme de l’abandon pour sa ville. "Mouscron, c’est le Far-West, c’est le bout de la Wallonie. Les gens se sentent délaissés. La Haute école provinciale va par exemple déménager. On ne mesure pas le tort que cela fait aux gens d’éloigner les services comme les écoles, les postes ou les banques."

En politique, elle en fera un combat. "Il faut s’atteler pour éviter le sentiment d’abandon au sein de la classe moyenne. C’est aussi comme cela qu’on luttera contre le racisme. Il est important de donner un avenir. On dira ce que l’on veut mais l’origine socio-économique d’un élève peut orienter le parcours. Le système dissuadera l’enfant d’un médecin d’aller en professionnel. Je ne peux pourtant pas l’entendre. Ce n’est pas normal que dès septembre, à résultats identiques, je peux deviner qui de mes élèves de 5e continuera des études."

Passionnée par son métier d’enseignante, elle lui dit "à bientôt". "J’ai demandé un congé politique. Ce départ, cela me fait penser au film ‘Bienvenue chez les Ch’tis’! Le choc a été grand quand je suis arrivée dans l’enseignement. On braille quand on arrive, on braille quand on repart."

Pourquoi pas une aventure à l’étranger…

Enseignante et maintenant femme politique, Fatima Ahallouch est du style à prendre les choses comme elles viennent. "Je n’ai pas de plan de carrière. Je vais au Sénat et au Parlement wallon sans angoisse. On verra bien sur place. Je suis sereine."

Maman de deux petites filles, Fatima Ahallouch est également une fan de voyages. "Cela a commencé quand j’allais voir mon mari qui enseignait au Congo. On a visité de nombreux pays en Afrique comme le Lesotho, la Tanzanie,… Ce que j’aime particulièrement, c’est la découverte d’autres vies. Tout est possible."

Sans être nomade, "je n’aurais pas de problème à tout recommencer. Aujourd’hui, j’ai la chance d’être parlementaire mais si cela s’arrête dans 5 ans, il y aura autre chose à faire."

En Belgique ou ailleurs… "Je serais tentée par une aventure à l’étranger. Peut-être dans l’humanitaire ou alors pour enseigner dans un autre pays."

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