analyse

L'Europe unie sur son avenir, divisée sur le remplacement de Juncker

©AFP

En adoptant jeudi leurs "dix commandements", les Vingt-Sept ont renouvelé leurs vœux d’unité et de protection des citoyens européens, de respect des droits humains, de la démocratie. En coulisses, ils se sont écharpés sur la manière de désigner le successeur de l’actuel président de la Commission, Jean-Claude Juncker.

Sibiu s’est réveillée jeudi avec des airs de ville assiégée. Pour accueillir les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, cette ancienne forteresse médiévale roumaine avait été vidée de ses habitants, truffée de policiers alignés tous les cinquante mètres, d’agents de la Securitate en lunette noire et survolée par un avion Awacs de l’Otan. Les Vingt-Sept étaient venus discuter de l’avenir de l’Europe, sans le Royaume-Uni. La Roumanie, qui exerce la présidence tournante de l’UE, a montré qu’elle ne badine pas avec la sécurité, avec un dispositif rarement vu, évoquant son passé de dictature communiste.

Jean-Claude Juncker a choisi cette cité de Transylvanie pour clore la législature. Le Président de la Commission européenne affectionne les racines allemandes de cette ville bâtie par des colons saxons, installés là-bas au XIIe siècle pour bloquer les invasions ottomanes. "Sibiu symbolise notre unité, notre diversité", dit le président Juncker. La ville forteresse est aussi une mise en abîme d’une Europe en plein repli, derrière ses frontières et dans son projet, face au Brexit et à la montée des populismes.

"L’idée, c’est que l’Europe soit plus efficace sur quelques priorités, et non vouloir se préoccuper de tout, tout le temps et toujours."
Charles Michel
Premier ministre belge

Malgré tout, Sibiu a insufflé une brise d’espoir "Nous voulons un nouvel élan, une nouvelle ambition pour l’Union européenne, sans être naïfs", a dit Charles Michel lors de son arrivée. Le dirigeant libéral converge avec le président français Emmanuel Macron, dont les ambitions pour l’Europe ont été clairement définies lors discours de la Sorbonne en septembre 2017. Et rabotées par la suite.

Les dirigeants ont abordé "l’agenda stratégique de l’UE" pour la période 2019-2024. Ils ont discuté d’une coopération accrue au sein de la zone euro, de la transition écologique, du développement de l’intelligence artificielle. Le texte sera adopté au sommet de juin. "L’idée, c’est que l’Europe soit plus efficace sur quelques priorités, et non vouloir se préoccuper de tout, tout le temps et toujours", précise Charles Michel.

Les dix commandements

Les Vingt-Sept ont adopté la Déclaration de Sibiu, un texte contenant dix engagements pour l’avenir de l’UE. Ces "dix commandements", comme les a rebaptisés un diplomate, consacrent l’unité de l’Europe, son respect de la démocratie et des droits humains. Le premier, à lui seul, dit tout de la volonté d’unité. "Nous défendrons une seule Europe, de l’est à l’ouest, du nord au sud." Le deuxième n’en fait pas moins. "Nous rechercherons toujours des solutions communes et serons à l’écoute les uns des autres dans un esprit d’entente et de respect." Les autres insistent sur la sécurité des Européens, l’efficacité, l’équité et la protection des générations futures.

Les dirigeants ont évité les sujets qui fâchent. Pas question de parler du Brexit, repoussé au 31 octobre. Ni d’approfondissement de la zone euro, les Pays-Bas, l’Autriche et l’Allemagne étant peu désireux d’apporter davantage leur solidarité.

La succession de Juncker divise les Vingt-Sept

Ce sommet fut celui de la préparation de l’après-Juncker. L’actuel président de la Commission quitte ses fonctions le 31 octobre à minuit. En coulisses, à Sibiu, les dirigeants ont échangé sur sa succession et la désignation aux autres postes, les présidences du Conseil et du Parlement. Aucun nom n’a filtré. Ils entreront dans le vif du sujet lors d’un sommet le 28 juin, après les élections.

La question promet une bataille rangée entre Etats et avec le Parlement, son président Antonio Tajani étant prêt à en défendre la légitimité.

Élections 2019

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Le Président de la Commission est choisi par les États de l’UE. Le Parlement vote ensuite la décision. En 2014, pour "impliquer davantage le Parlement", il fut désigné selon la procédure informelle du "spitzenkandidat". Les groupes politiques choisirent leur champion, et celui de la première famille politique, Jean-Claude Juncker (PPE) devint le Président de la Commission.

Selon ce processus, l’Allemand Manfred Weber (PPE, CSU) devrait l’emporter. Mais ça, c’est la théorie. Des divergences existent entre plusieurs Etats. L’Autriche défend le "spitzenkandidat". La France et la Belgique n’y sont pas favorables. Pour le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel, le "spitzenkandidat" est "une idée stupide".

Michel Barnier. ©REUTERS

Weber, inconnu en Europe, incarne la ligne dure de la démocratie chrétienne bavaroise. D’autres voient à sa place le Français Michel Barnier (PPE) plus populaire et éprouvé par son rôle de chef négociateur du Brexit. D’autres citent la chancelière allemande Angela Merkel (PPE). Mais Berlin devrait abandonner la prochaine présidence de la BCE. Merkel pourrait aussi choisir la présidence du Conseil. Mais ni elle, ni d’autres ne sont sortis du bois, ce qui serait, à cette heure, suicidaire.

La procédure du "spitzenkandidat" a du plomb dans l’aile. Même le secrétaire général de la Commission, Martin Selmayr, se dit convaincu que Michel Barnier sera le prochain président. Les libéraux ont une liste de plusieurs candidats, dont Guy Verhofstadt et la Danoise Margrethe Vestager. "Le spitzenkandidat pourrait aller à des fonctions où on ne l’imagine pas maintenant, comme la présidence du Parlement", résume un diplomate impliqué dans les négociations.

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