analyse

La Chambre évite l'écueil de l'extrême droite grâce à Patrick Dewael

©BELGA

Le Belang allait-il occuper le perchoir pour les prestations de serment des députés? La question crispait les partis francophones. En ne quittant pas son siège, le président du jour a trouvé la parade.

Voilà, c’est fait. Ce jeudi après-midi, les 150 députés fédéraux ont prêté serment, faisant de la Chambre la dernière assemblée belge à être installée, toutes les entités fédérées étant déjà passées par là.

Le tout s’est déroulé dans le calme, encore bien, ce qui n’était pas gagné d’avance. Parce que, oui, un parfum de polémique planait sur la séance inaugurant la 55e législature: l’extrême droite allait-elle monter au perchoir, en la personne de Dries Van Langenhove (Vlaams Belang), par ailleurs fondateur du groupe extrémiste Schild & Vrienden? Parce que le règlement de la Chambre stipule que le président de la Chambre soit assisté par les deux plus jeunes élus, à savoir Mélissa Hanus (PS) et Dries Van Langenhove, inculpé en début de semaine pour infractions aux lois relatives au racisme et au négationnisme, entre autres.

"J’ai voulu éviter le tumulte."
Patrick Dewael
Député fédéral Open Vld

Si cette perspective ne faisait pas trop frissonner en Flandre – le chef de groupe du CD&V Servais Verherstraeten ayant souligné que l’affaire générait "beaucoup de bruit pour presque rien" –, côté francophone, c’était tout autre chose. Le Parti socialiste avait prévenu: sa benjamine, Mélissa Hanus, resterait sur son banc dans l’hémicycle, afin de ne pas devoir côtoyer la star montante du Belang.

Plus radicale, la coprésidente d’Ecolo Zakia Khattabi avait été formelle: pour elle, "militante antiraciste de la première heure", pas question de prêter serment face au Belang; elle attendrait une autre séance pour ce faire, une fois élus de nouveaux présidents et vice-présidents.

"Touche pas à mon pote"

Petits triangles rouges, badges "Touche pas à mon pote" exhumés des années 80, t-shirts ou même dos tourné au groupe du Belang sur les bancs de la Chambre, les députés francophones ont fait preuve d’ingéniosité, ce jeudi, afin de marquer, symboliquement, leur rejet de l’extrême droite.

©Photo News

Mais à ce petit jeu-là, c’est finalement Patrick Dewael (Open Vld) qui s’est montré le plus habile. Le président sortant Siegfried Bracke (N-VA) n’ayant pas été réélu, c’était au député le plus ancien de prendre le relais. Ce qu’il a fait, depuis son propre siège. "C’est ma place, et la seule que l’électeur m’ait confiée." Personne au perchoir, donc, et tout le monde reste à sa place, a finement imposé Patrick Dewael, profitant de ses prérogatives de président pour interpréter le règlement, sans le tordre pour autant – très belge comme approche, en somme. "J’ai voulu éviter le tumulte", expliquera l’intéressé après la séance.

Mission accomplie, puisque tout le monde a pu prêter serment sans incident ou fausse note. Et pas devant le Vlaams Belang, au grand bonheur de Zakia Khattabi qui a exprimé sa "reconnaissance" à Patrick Dewael, "pour la subtilité de son attitude". Fin de la polémique "Vlaams Belang", pour ce jeudi du moins.

Le tout s’est déroulé de manière séquentielle. Province par province: le résultat des élections a d’abord été validé – avec ce non-sens toujours, voyant des élus, juges et parties, entérinant leur propre élection – puis les députés concernés ont juré fidélité à la Constitution. En ce en une, deux ou trois langues, chacun faisant son choix à la carte, quitte à s’emmêler les pinceaux ou à maltraiter la prononciation.

"Ik zweer d’observer la Grondwet"

Maria Vindevoghel ©Photo News

Belgique oblige, le choix de l’ordre des idiomes est tout sauf innocent pour les députés issus de la circonscription bruxelloise. Le français a la primeur? Le député vient grossir le groupe linguistique francophone. Le néerlandais? Groupe néerlandophone. Un détail qui prenait un certain sens ce jeudi, puisque le 26 mai, deux candidates néerlandophones ont été élues sur des listes francophones à Bruxelles. À savoir Tinne Van der Straeten, de l’écurie Groen mais figurant sur la liste Ecolo, et Maria Vindevoghel, étiquetée PVDA mais présente sous la bannière PTB. Pour la première, le doute n’était pas de mise: il était clair qu’elle prêterait serment d’abord en néerlandais, rejoignant de ce fait le groupe néerlandophone. Et la seconde? Le PTB avait laissé planer le suspense, sous-entendant qu’il mijotait un "coup".

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De fait: les communistes avaient bricolé quelque chose, puisque Maria Vindevoghel s’est lancée dans un charabia mêlant les deux langues. Pas de quoi décontenancer Patrick Dewael, qui a rappelé la députée communiste à l’ordre. On ne chipote pas avec la formule consacrée. "Je jure d’observer la Constitution", ou "Ik zweer de Grondwet na te leven", mais pas de mélange des deux. Malgré les protestations de Raoul Hedebouw, Maria Vindevoghel a dû poser un choix; le néerlandais s’est imposé. Conséquence: le groupe linguistique francophone a perdu dans la foulée deux députés, passant de 63 à 61 membres.

À qui la présidence?

Une rigidité qui n’a guère plu à Raoul Hedebouw – c’est que le PTB aime à mettre en avant son côté parti "unitaire". La tête de gondole wallonne du PTB s’est alors mis en tête d’entamer sa propre prestation en néerlandais. Ce qui ne change absolument rien, certifie Mathias El Berhoumi, professeur de droit constitutionnel à l’Université Saint-Louis: ladite règle ne vaut que pour Bruxelles, région bilingue, et pas pour Liège. Fin de l’incident.

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Pour la suite des opérations, il faudra attendre la séance suivante, les chefs de groupe ayant décidé de reporter à plus tard la suite de l’agenda, où figure notamment la nomination du bureau de la Chambre. Autrement dit, l’élection d’un président et de ses vice-présidents, qui doit se tenir dans la quinzaine. Ça, ce sera vraisemblablement pour jeudi prochain. En sachant que cela ne peut attendre éternellement, la Chambre devant valider le scrutin européen d’ici le 2 juillet.

Qui empochera la présidence? Les jeux sont ouverts. Trois députés ont déjà fait acte de candidature: Valérie Van Peel (N-VA), Servais Verherstraeten (CD&V) et Tinne Van der Straeten (Ecolo-Groen). Quant à Patrick Dewael, il se laisse le temps de la réflexion.

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