interview

"La lutte contre la violence sexuelle n'est pas une priorité en Belgique"

Steve B., qui est suspecté d'avoir assassiné la jeune Julie Van Espen, a été condamné le 30 juin 2017 à quatre ans de prison pour le viol de son ex-petite amie. Son arrestation immédiate n'avait alors pas été ordonnée. Le trentenaire avait aussitôt interjeté appel et été laissé en liberté dans l'attente de son procès devant la cour d'appel. Selon le tribunal, son arrestation n'avait pas été ordonnée car il n'y avait pas d'indication qu'il tenterait d'échapper à l'exécution de la peine. ©BELGAONTHESPOT

La lutte contre les violences sexuelles s’avère peu efficace dans notre pays parce que la Justice, en sous-effectif structurel, n’en fait pas une priorité. Tel est le constat du professeur de droit pénal en matière sexuelle Liesbet Stevens, de la KU Leuven.

La lutte contre les violences sexuelles n’est pas une priorité en Belgique, mais "c’est plus une question de manque de budgets que de mauvaise volonté de la part de la police, des parquets et des tribunaux", estime Liesbet Stevens, professeur de droit pénal en matière sexuelle à la KU Leuven. Elle qualifie le meurtre de Julie Van Espen de cas exceptionnel.

"En réalité, ce type de crime n’est pratiquement jamais commis par un monstre sorti de nulle part. L’auteur est généralement le conjoint ou une connaissance."

"Le stress post-traumatique ressenti après un viol est comparable à celui des soldats durant une guerre."
Liesbet Stevens
Professeur de droit pénal en matière sexuelle

Aux yeux du professeur, le stress post-traumatique vécu par les femmes victimes de viol se compare au stress que les violences des conflits armés font subir aux soldats. "La violence sexuelle mérite d’être inscrite au rang des priorités des plans de sécurité nationaux et des accords gouvernementaux. Mais le département de la Justice, qui est une compétence fédérale, n’est pas le seul concerné. Il faut agir également au niveau des Régions, en charge de la prévention. Cette dernière est un écueil au moins aussi important à surmonter dans la lutte contre les violences sexuelles. Les intervenants à titre individuel sont de bonne volonté mais ils se heurtent là aussi à un système qui, en raison du sous-financement, les oblige à faire des choix, et donc à ne pas traiter les délits sexuels de manière prioritaire."

La faible priorité accordée à cette criminalité se constate d’ailleurs dans les statistiques, fait remarquer Liesbet Stevens. "Pratiquement les seuls chiffres fiables nous sont donnés par une étude de l’Union européenne sur les violences sexuelles qui remonte déjà à 2012", regrette-t-elle.

Cette étude révélait qu’une femme belge sur dix avait été victime, au-delà de l’âge de 15 ans, de violence commise par une personne qui n’était pas son partenaire. Une femme sur cent déclarait avoir été abusée sexuellement par un non-partenaire au cours des 12 mois précédant l’interview. Ces chiffres sont dans la ligne des observations faites dans les pays voisins. Liesbet Stevens: "Les chiffres avancés par l’étude sont certainement au-dessous de la réalité, ne fût-ce que parce que des filles de moins de 15 ans sont également abusées. On estime ainsi que, chaque année, entre 70.000 et 100.000 femmes belges sont victimes de violence sexuelle."

Les statistiques nous enseignent également que peu de femmes portent plainte. "En moyenne, les déclarations relatives à des agressions, viols ou tentatives de viol sont au nombre de 7.000 par an. Actuellement, les chiffres belges sont difficilement comparables aux données des autres États-membres. Des études sont en cours mais leurs résultats ne sont attendus que dans quelques années. Relevons que le nombre de jugements relatifs à des violences sexuelles en Belgique varie annuellement entre 700 et 900. On peut donc en conclure que les délits sexuels ne donnent lieu à des condamnations judiciaires que dans 1 cas sur 100."

Lettre ouverte

Une réforme de la justice pénale, en particulier en matière de violence sexuelle, est exigée par divers experts dans une lettre ouverte publiée ce mercredi dans De Morgen.

Les experts exigent que la problématique soit portée au sommet de l'agenda politique. "Utilisons l'indignation justifiée à propos de cette triste affaire (le meurtre de Julie Van Espen, NDLR) pour enfin prendre au sérieux le droit des filles, des femmes, des garçons et des hommes à la sécurité", enjoint Bieke Purnelle, directrice de Rosa, centre de connaissance dédié au genre et au féminisme. 



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