analyse

La méfiance s'installe dans la mission de préformation fédérale

Le Roi Philippe rencontre Geert Bourgeois (N-VA) and Rudy Demotte (PS). ©Photo News

Cent cinquante jours exactement après les élections, l’incertitude demeure quant à la possibilité réelle de faire s’entendre PS et N-VA. Les préformateurs Demotte et Bourgeois sont toujours à la manœuvre. L’implication récente des verts et les rumeurs détériorent le climat.

On a voté le 26 mai dernier. Il y aura 150 jours exactement ce mercredi. Et les Belges n’ont toujours pas de gouvernement de plein exercice. À la fin décembre, cela fera un an que le gouvernement sortant n’a plus de majorité au Parlement et qu’il s’est, en conséquence, mis en affaires courantes. L’échelon fédéral est donc en latence depuis de longs mois et il semble que ni les impératifs budgétaires ni les conséquences négatives du Brexit, deux éléments souvent brandis pour insister sur l’urgence de mettre en place une nouvelle coalition gouvernementale, ne semblent avoir eu le moindre effet sur le rythme du processus politique issu du scrutin. Durant quatre mois, Didier Reynders (MR) et Johan Vande Lanotte (sp.a) ont consulté.

Cette longue information qui leur a été confiée par le Palais royal au lendemain des élections a donné lieu à deux avancées. Un, des convergences de fond ont été identifiées entre six partis: le PS, la N-VA, le MR, l’OPen Vld, le sp.a et le CD&V. Deux, ce travail a permis d’associer les représentants des deux partis les plus importants, la N-VA et le PS, dans une "préformation" gouvernementale. Menée par Geert Bourgeois et Rudy Demotte, celle-ci a démarré le 8 octobre et se déroule dans une discrétion relative. Mais pas dans une atmosphère qui transpire la confiance. Voici pourquoi.

D’abord parce qu’on n’est pas encore sûr que PS et N-VA sont en mesure d’entamer une véritable négociation. Ni même s’ils ont une volonté réelle d’aller dans cette direction. On peut aborder cette inconnue à deux niveaux. Sur le fond des politiques à mener d’abord. La N-VA a ouvertement indiqué qu’elle était prête à discuter des mesures sociales demandées par les socialistes en échange d’une politique migratoire plus stricte. La N-VA avait en son temps conditionné sa collaboration avec le PS à la mise en œuvre de son modèle confédéraliste. Cette exigence semble moins mise en avant aujourd’hui.

"Reynders et Vande Lanotte étaient arrivés à garder six partis entre lesquels il n’y avait pas de veto et voici que les verts sont remis en selle."
Un négociateur

De son côté, le discours du PS a lui aussi évolué. Du "soit avec la N-VA sans le PS ou avec le PS sans la N-VA", on est passé à: "Nous sommes évidemment disposés à faire des accords mais pas à renoncer à notre programme. (…) On a été clairs depuis le début: on a été élus pour répondre à des questions sociales. Il faut augmenter les pensions qui sont trop basses. Il faut augmenter les bas salaires. Ce sera aussi une manière de lutter contre le chômage. Il faut réinvestir dans les soins de santé et les services publics." C’est Paul Magnette, nouveau président du PS, qui s’exprimait de la sorte ce week-end tout en répétant que son parti et la N-VA n’étaient d’accord sur rien ou à peu près. Cependant, selon les informations de L’Echo, des propositions avancées par la gauche ont été couchées dans la note d’information Reynders/Vande Lanotte. "On laisse les préformateurs faire leur travail", dit officiellement le Parti socialiste.

L’intérêt électoral d’abord

On peut ensuite aborder les antagonismes PS/N-VA par le prisme de l’intérêt électoral des deux formations politiques. La N-VA doit son recul à la percée du Vlaams Belang tandis que le PS doit le sien au succès du PTB. Il n’est a priori pas évident pour la N-VA de s’associer à la gauche francophone dans ce contexte. Le PS a, lui, besoin de s’identifier à gauche et pour cela, rien n’est plus contre-productif que de s’allier avec un parti identitaire conservateur tel que la N-VA. Un parti qui fut par ailleurs combattu cinq années durant par les socialistes depuis l’opposition à la Chambre. Une telle entrée en matière est pour le moins difficile à faire avaler à Paul Magnette, idéologue assumé du redressement de la social-démocratie.

Il faut aussi rappeler qu’Elio Di Rupo a dès le lendemain des élections indiqué qu’il souhaitait participer à une majorité sans la N-VA quitte à ce que l’aile flamande du gouvernement n’ait pas de majorité dans son groupe linguistique à la Chambre. Ce que refusent les deux partis pivots d’un tel projet, à savoir l’Open Vld et le CD&V. Le PS peut-il se permettre d’entrer en négociation avec la N-VA sans même avoir tenté de négocier une autre configuration? Rien n’est moins sûr. Peut-on convaincre Open Vld et CD&V de mettre la N-VA dans l’opposition avec le Belang sans même avoir tenté le coup avec elle? Poser la question, c’est y répondre. Dernier élément à souligner, le PS répète qu’il ne fera pas l’appoint de la majorité sortante (N-VA, MR, OPen Vld, CD&V) ce qui en gros lui fait lier son sort à celui du sp.a.

Ceci a tout d’une impasse de laquelle le Palais a chargé Rudy Demotte et Geert Bourgeois de sortir. Dans l’entourage des discussions, il se dit depuis le début de leur mission que les contacts se sont grandement intensifiés entre le PS et la N-VA. Vrai ou faux? Et pour faire quoi? Difficile à dire mais l’implication apparemment plus légère des quatre autres partis en présence alimente un climat de méfiance. "Bien sûr on voulait qu’ils se parlent mais c’était pour mener une discussion avec les six partis, confie un négociateur. Il ne s’agirait pas qu’ils établissent un préprogramme qu’ils nous soumettraient ensuite. Quand PS et N-VA se parlent ainsi, on ne voit pas ce qu’ils peuvent faire d’autre que de discuter d’une réforme de l’État." Et cela n’est pas du goût de tout le monde autour de la table. D’autres échos mettent en doute une réelle avancée entre PS et N-VA.

L’invitation de la famille écologiste par les deux préformateurs (L’Echo de ce mardi) ne fait rien pour arranger les choses. Les verts, du Nord comme du Sud, ont répété qu’il n’était pas question pour eux de gouverner avec la N-VA, avant de repartir là d’où ils venaient. Cet épisode, qui est le fruit d’une demande du PS, suscite l’incompréhension. "On ne comprend pas très bien, confirme un négociateur. Reynders et Vande Lanotte étaient arrivés à garder les six partis entre lesquels il n’y avait pas de veto et voici que les verts sont remis en selle." Par ailleurs, le Palais royal avait explicitement balisé la mission du tandem Demotte/Bourgeois aux six partis en question.

Un parti de trop?

Parmi les six, on entend souvent qu’un des quatre partis flamands est de trop car mathématiquement pas indispensable à une majorité. À cet égard, un des enjeux de cette préformation serait d’écarter l’Open Vld ou le CD&V, les deux partis socialistes ayant lié leurs destins. La pression se fait parfois plus forte sur la droite du spectre et donc sur les libéraux flamands. "On ne va pas monter pour faire l’inverse de ce qu’on a fait ces 5 dernières années, dit un cadre de l’Open Vld. On n’est pas candidat au pouvoir à tout prix, cela dépend de ce qu’on va y faire." Un discours que pourrait tenir tout parti.

Rudy Demotte et Geert Bourgeois doivent rendre leur premier rapport au Roi le 4 novembre. Et démentir l’idée que leur mission ne sert qu’à gagner du temps. Celui qui doit permettre aux partis d’élire leurs nouvelles instances dirigeantes. Le PS l’a fait. L’opération est en cours au CD&V, au sp.a et au MR. L’élection interne à l’Open Vld n’est prévue qu’en mars prochain. Bientôt se posera la question du remplacement de Charles Michel au 16 rue de la Loi. Le Premier ministre sortant doit prendre ses fonctions au 1er décembre prochain à la tête du Conseil européen. Son départ affaiblira, s’il en avait besoin, un niveau fédéral décidément en piteux état.

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