interview

"La Wallonie doit arrêter de fonctionner comme un guichet" (Philippe Destatte)

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Ancien chef de cabinet adjoint du socialiste Jean-Maurice Dehousse, Philippe Destatte est surtout connu pour être un fin observateur de la vie wallonne. À la tête du centre d’études Jules Destrée spécialisé dans la prospective, il passe au crible depuis déjà quelques années l’économie wallonne. Ses constats sont souvent indigestes pour le monde politique. Il se montre malgré tout optimiste à la lecture de l’accord PS-MR-Ecolo.

Il y a six mois, vous nous disiez ceci: "Si la Wallonie n’est plus en déclin, elle ne se redresse pas." Le nouvel accord va-t-il transformer la Wallonie?

La déclaration de politique régionale (DPR) est porteuse chez moi d’une forme d’enthousiasme car elle contient une série de mots clés et d’éléments fondamentaux qui sont porteurs de renouveau. Évidemment, le texte ne dit pas tout et ne permet pas de faire une démonstration mathématique sur ce qui va nous arriver dans 5 ans. Mais la DPR crée un cadre pour faire certaines choses qui peuvent permettre une rupture.

Quelles ruptures voyez-vous?

"En Wallonie, on se dit que créer de la valeur, cela va remplir les poches du patron."

Un des éléments majeurs, c’est la recherche et le développement. Je vous parlais de mots clés. C’est par exemple accroître les moyens publics investis dans le soutien à l’innovation; c’est atteindre les objectifs européens visant à investir 3% du PIB dans la R&D. On dit même qu’on peut aller vers 4% en 2035 et 5% en 2050. Il y a du volontarisme et une trajectoire positive. L’orientation de cette DPR veut favoriser l’innovation dans les entreprises. On parle également de masse critique, de synergies dans la recherche. Il y a aussi une phrase intéressante sur les pôles de compétitivité où on dit qu’on va les renforcer financièrement. Ces orientations me donnent confiance. Le moment de rendez-vous sera évidemment quand le gouvernement précisera une série d’éléments. Il faut être honnête, aujourd’hui, on ne peut pas dire que cela ne va pas marcher, comme on ne peut pas dire que cela va marcher. On doit donc pouvoir leur faire confiance.

Ce nouveau gouvernement repousse, malgré tout, le retour à l’équilibre à 2024. N’est-ce pas une fuite en avant?

La crédibilité de la Région est liée à la mise à l’équilibre de la trajectoire budgétaire. Le gouvernement précédent s’était mis dans cette logique d’équilibre. Il y a des nuages noirs qui s’annoncent tant sur le plan conjoncturel que sur le plan de la loi de financement et des relations avec la Flandre. J’aurais préféré qu’ils restent dans cette trajectoire budgétaire avec un équilibre en 2019. Pour se justifier, le nouveau gouvernement annonce des investissements. Mais le gouvernement précédent avait aussi prévu des investissements tout en maintenant l’équilibre. Si c’est pour créer des actifs liés à de l’investissement productif, cela tient la route. Mais si on se laisse aller dans un dérapage…. Il faut surtout éviter la fragmentation des budgets entre partis et les saupoudrages.

Le saupoudrage, c’est un mal wallon?

Le saupoudrage, c’est un des maux wallons. Mais le gouvernement dit qu’il va travailler sur des indicateurs avec des experts à travers un organisme qui va objectiver les choix. Les moyens budgétaires de la Région wallonne permettent de faire beaucoup de choses pour autant qu’on quitte les logiques de clientélisme. Il y a des marges de manœuvre dans le budget. Mais à une condition: la Wallonie doit arrêter de fonctionner comme un guichet.

Comme un guichet?

La Wallonie distribue des subsides à des clients en fonction d’objectifs qui ne sont pas toujours clairs et en faisant bénéficier des entreprises et des associations qui n’ont pas besoin de ces aides financières. D’une certaine manière, cette façon de faire bloque le financement de stratégies importantes. Cette DPR établit des stratégies. Si le gouvernement mobilise le budget sans tabous et en objectivant les dépenses, je pense qu’il peut arriver à mettre en place ses stratégies. Il y a des marges de manœuvres importantes dans ce budget.

"La déclaration de politique régionale crée un cadre pour faire certaines choses qui peuvent permettre une rupture."

Si on vous comprend bien, pour dégager des marges budgétaires, il va falloir sabrer dans les subsides aux entreprises?

Dans un dossier comme les aides à l’emploi (APE), il faut oser pouvoir se dire quelles sont les associations à qui on donne de l’aide à l’emploi pour faire plaisir et qu’elles sont celles où cette aide à l’emploi est cruciale parce que l’association joue un rôle important. Je vais prendre l’exemple de l’association Lire et écrire qui travaille sur l’alphabétisation. Il est évident qu’elle doit avoir des APE. Mais j’ai plus de doutes pour la Maison de la poésie à Amay. Je ne pense pas qu’elle contribue au développement régional et à la création de valeur. Il faudra faire ce travail de sélection! Sur les 60.000 emplois subsidiés par les APE, il faut oser dire qu’il y en a 10 ou 20.000 qui doivent basculer de la sphère publique non-marchande vers la sphère productive, c’est-à-dire dans des entreprises.

Ce qui manque clairement en Wallonie, c’est donc de l’emploi privé et productif

Il y a un déficit d’environ 100.000 emplois productifs. C’est historique. Avec notamment le désengagement de la Société Générale en Wallonie et une culture moins entrepreneuriale, on a négligé l’entrepreneuriat. À une époque, les patrons avaient quitté la Wallonie. C’est simple, sans le public, il n’y aurait plus la Sonaca, la FN ou CMI. À l’époque, il fallait le faire mais la Wallonie est dans une autre logique aujourd’hui. Sa capacité productive n’est pas suffisante. Un des axes principaux du développement durable, c’est d’avoir une économie qui crée des excédents qui vont permettre de mener des politiques de cohésion sociale, de construire des routes. Aujourd’hui, on n’est plus dans cette logique de durabilité. Cet axe de développement durable est pourtant fondamental. Ce n’est pas une question idéologique mais d’équilibre dans la société. Le public a dû se substituer mais il doit maintenant se désinvestir. Il faut rentrer dans une logique productive avec de l’économie sociale qui va facturer et qui crée de la TVA.

L’économie wallonne serait-elle donc aujourd’hui impactée par cette logique de distribution des aides publiques?

C’est lié au fait que les élus se gardent une capacité d’action pour se légitimiser d’une manière relativement simple. Je pointe les APE mais on peut également épingler le monde des entreprises. Dans le budget initial 2019, il y a 2 milliards pour les aides directes et indirectes aux entreprises. Il y a un effet guichet vis-à-vis des entreprises qu’il faut arrêter. Il y a des entreprises qui ont besoin d’être aidées mais il y a aussi des entreprises qui sont aidées systématiquement parce qu’elles ont une relation particulière avec le pouvoir en place. Si on regarde budgétairement l’enveloppe qui est attribuée aux entreprises, cela représente 2 milliards. Il y a moyen de dégager des marges en mettant fin à l’aide pour les entreprises qui n’en ont pas besoin. Dans le milliard distribué dans les APE, on pourrait aller rechercher 30% liés à des effets d’aubaine. Dans la recherche, il y a aussi moyen de mettre de l’ordre au niveau de la bureaucratie. Pour deux chercheurs, l’encadrement prévoit un administratif. Il y a aussi une fragmentation des centres de recherche en Wallonie. Ils sont petits et n’ont pas de masse critique au niveau européen. Il faut les regrouper.

"Il y a des entreprises qui sont aidées parce qu’elles ont une relation particulière avec le pouvoir en place."

La fin de ce guichet, c’est un big bang...

La DPR prévoit ce changement de cap. Ce sont aujourd’hui des mots. La suite dépendra de la qualité du leadership. Le prochain ministre-président devra être un manager qui devra dépasser les clivages, écouter et ne pas crisper. C’est avec les acteurs qu’on arrivera à réformer le système. Je pense qu’Elio Di Rupo est dans une logique de pragmatisme. On abandonne l’idée d’une présidence impériale. En quittant cette logique de guichet et en étant dans une logique de stratégie, on va redresser la Wallonie. Il faut mettre l’argent là où il est nécessaire.

Si on se plonge dans les indicateurs, le défi est majeur…

Oui, je me porte en faux contre ceux qui disent que même si la Wallonie n’est pas en train de rattraper la Flandre au moins on roule à la même vitesse.

Si je regarde dans les perspectives, la croissance économique en 2017 était de 2% en Flandre, de 1,6% pour la Wallonie. La croissance du PIB en volume entre 2011 et 2017 est de 1,6% pour la Flandre; 1,2% pour la zone euro et 0,8% par an en moyenne pour la Wallonie. Et si je prends les chiffres entre 2014 et 2017, je vois que la Flandre est à 2% de croissance annuelle par an, c’est-à-dire la même chose que la zone euro mais la Wallonie reste à 1,4%. L’idée qu’on roule à la même vitesse que la Flandre n’est pas exacte.

"L’idée qu’on roule à la même vitesse que la Flandre n’est pas exacte."

Les statistiques sont une chose. Est-ce pour cela que ça ne va pas bien?

La productivité wallonne est inférieure à celle de régions plus dynamiques comme le Limbourg hollandais ou d’autres en Allemagne. Il y a des outils dans les entreprises qui sont dépassés et trop vieux parce que les investissements ne suivent pas. On a aussi un problème culturel. C’est très difficile de créer des entreprises mais c’est très difficile aussi d’avoir des travailleurs qui soient mobilisés et qui s’impliquent de façon suffisante. En Wallonie, on se dit que créer de la valeur, cela va remplir les poches du patron. L’image qui est colportée dans les écoles est souvent celle-là! Ce n’est pas parce que les gens votent à gauche, mais certains ne sont pas sortis d’une vieille logique industrielle du 19e siècle où il fallait qu’on aille travailler dans l’entreprise pour être l’ouvrier d’élite. Cette dimension-là n’existe pourtant plus puisqu’on n’a plus véritablement de grandes entreprises.

Vous dressez un tableau mais est-ce que la DPR va permettre de transcender les statistiques?

Si on met en œuvre cette DPR, il y a moyen d’y arriver avec des handicaps comme le retour à l’équilibre en 2024, soit un an avant la baisse des transferts.

Mais attention, cette baisse des transferts de moins de 60 millions d’euros par an est moins innocente que certains le disent. Jusqu’à aujourd’hui, on mettait 50 millions par an pour les pôles de compétitivité; 60 millions en moins au niveau des transferts c’est donc plus que la politique des pôles. En plus, si vous diminuez de 60 millions par an à partir de 2025, on arrive à 600 millions au terme des 10 ans.

Mais en réalité ce sont 60 millions de plus qui s’ajoutent à l’économie à faire chaque année. Au bout de 10 ans, vous êtes donc à une économie globale de 3,4 milliards pour la Wallonie. C’est un élément perturbateur.

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